I. IV. p
3. Selon Hegler {Die Psychologie in hauts Kthili, p. 98-99). on évite la contradiction logique signalée par Kant en observant que la détermination de l'amour de soi tend, non pas à conserver la vie purement et simplement, mais à obtenir de la vie le plus de jouissance possible : d'où, logiquement, la possibilité de se décider au suicide dès que la vie necontient plus, au lieu do promesses de bonheur, que des menaces de peines. — Mais lleglcr a d'abord littéralement mal compris les explications de Kant. Kant n'a pas dit que l'amour de soi ait la charge de la conser\ation de la vie ; il a (Jit qu'en acceptant l'amour de soi comme maxime, et comme maxime qui dans tel cas pouvait porter au suicide, on faisait un usage nrhitraire du sentiment qui nous [)Ousse au développement de la vie. si bien qu'une telle maxime ne saurait jamais, sans contradiction, être érigée en loi de cet ordre régulier et durable qu'on appelle une nature. Que ce soit là la pensée de Kant, c est ce (pii résulte de l'exposition du même exemple dans la Critique de lu raison pratif/ue. « De même la maxime que j'adopte à l'égard de la libre disposition de ma vie est sur le champ déterminée,
Considérons maintenant un homme qui est poussé par la ^éne où il est à emprunter. Il sait qu'il ne pourra pas ren^dre l'argent dont il a besoin si on le lui prête; mais il sait aussi que s'il ne promet pas de le rendre, jamais personne ne le lui prêtera. Supposons qu'il se décide selon la maxime suivante : quand je suis à court d'argent, j'en emprunte, et je promets de le rendre, tout en sachant que je n'en ferai jamais rien. Une telle maxime, inspirée par l'amour de soi ou par l'intérêt personnel, peut-elle devenir une loi universelle de la nature? Pas davantage, et la contradiction se manifeste ici encore. « Car l'universalité d'une loi, selon la([uelle tout homme se croyant dans le besoin pourrait promettre n'importe quoi, avec l'intention de ne pas tenir sa promesse, rendrait impossibles les promesses elles-mêmes, et l'objet que l'on se propose d'atteindre par leur moyen ; personne, en elVet, ne croirait plus à ce que l'on lui promet, et tout le monde rirait de pareilles démonstrations, comme de vaines Icintes'. » Autrement dit, la maxime d'une fausse promesse est incapable de devenir uneloi de la nature, paice qu'elle se contredit elle-même; il est, en effet, contradictoire de vouloir des promesses, qui, en elles-mêmes, iiupliquent la sincérité dans les rapports, et, cependant, par intérêt personnel, de les vouloir fausses, c'est-à-dne destructrices de cette sincérité : voilà en quel sens une lausse promesse rend impossible en droit toute promesse. Et nous pouvons observer qu'en fait le résultat des fausses
(lès que je me demande comment elle devrait être pour qu'une nature dont elle serait la loi put subsister. Évidemment personne ne pourrait dans une telle nature mettre arbitrairement iin à sa vie, car un pareil arrangement ne serait pas un ordre de choses durable. » (V, p. 47' ^^xr aussi p. 73.) — Hegler ajoute que si l'on peut admettre comme contradictoire la maxime par laquelle on se détermine au suicide, c'est sans avoir besoin de la convertir en loi (le la nature: le détour est inutile; le suicide, selon l'exemple de Kant, dérive de la tendance à la vie et cependant il supprime radicalement cette tendance. — Ici encore Hegler me paraît mal inter[)réter la pensée de Kant. Il n'y a pas contradiction entre la tendance à la vie. empiriquement considérée, o\ le suicide, si l'on ne considère pas la tendance à la vie comme l'objet d'une volonté qui veut en même temps constituer un ordre de choses durable. 1. IV, p. 370.
I,A PHILOSOPHIE PRVTinri: DE RVNT
promesses ne poiil r\vc que d'éveiller la défiance, qui esl cause qu'on n'y croil plus'.
T. Kant a rapporlt- cet cx(.'m{>lc sons des formes semblables ou analogues, soit encore dans les Fondements, soit dans la Criti(/ue de la raison pratique. i( Posons-nous, par exemple, la question suivante : Ne j)uis-je pas, quand je suis dans l'embarras, faire une promesse avec l'intention de ne pas la tenir?... Si je >eu\ résoudre de la manière (|ui soit la plus ra[)ide tout en élarït infaillible le problème de savoir s'il est conforme au devoir de faire une promesse trompeuse, je n'ai qu'à me poser la question suivante : Serais-jc satis iait de voir ma maxime (à savoir de me tirer d'embarras par une promesse fallacieuse) prendre la valeur d'une loi luiiverselle (aussi bien pour moi qur pour les autres?)... Je m'aperçois bientôt que si je peux bien vouloir le mensonge, je ne puis d'aucune façon vouloir une loi universelle qui ordonnerait do mentir. Car, avec une pareille loi, il n'y aurait plus, à vrai dire, de promesses ; il serait vain en effet de déclarer ma volonté toucbanl mes actions futures à d'autres bommes, qui ne croiraient pas à celte déclarai ion, ou qui, s'ils y ajoutaient foi étourdiment, me j>aieraient exactement de la même monnaie : de telle sorte que ma maxime, du moment qu'elle serait érigée en loi universelle, se détruirait elle-même nécessairement. » {^(irundleyiung, l\ , p. 250-251.) — « Je me suis fait, par exemple, une maxime d augmenter mes ressources par tous les movens surs. J'ai maintenant entre les mains un dépôt, dont lo propriétaire est mort sans laisser aucun écrit à ce sujet. C'est naturellemeiil le cas de mettre en pratique ma maxime. A présent je veux seulement savoir si cette maxime peut avoir aussi la valeur d'une loi pratique universelle. Je l'applique donc au cas actuel, et je me demande si elle pourrait prendre la forme dune loi, par suite, si je pourrais bien par une maxime instituer en même temps la loi suivante : il est permis à cbacim de nier un dépôt, quand personne ne peut prouver qu'il lui a été confié. Je m'aperçois aussitôt qu'un tel principe se détruirait lui-même comme loi, parce rju'il ferait qu'il n'y aurait plus de dépôt. » ÇÂritik der praktischen Vernu/ifl, V, p. 28-2().) — « Si je veux soumettre à l'épreuve de la raison pratifjue la maxime que j'ai l'intention de suivre quand je porte un témoignage, je considère toujours ce qu'elle serait, si elle avait la valeur d'une loi universelle de la nature. Il est évident qu'une telle loi contraindrait cbacim à dire la vérité Kn elVêt. que des dépo>i lions soient données comme probantes, tout en étant inlenlioimellement fausses, c'est ce qui ne peut s'accorder avec l'universalité du ne loi de la nature. » (Ihid., V, p. 47)
On a maintes fois objecté à l'explication donnée par kanl dans cet exemple qu'elle fonde l'immoralité de l'acte non sur la contradiction intrinsèque de la maxime ériirée en loi avec elle-même, mais sur la contradiction tout extrinsèque des conséquences de l'acte avec le dessein de la volonté. Cette considéra lion des conséquences est appariie comme une dérogation au rationalisme |>nr de la morale kantienne, puisqu'elle n'est possible que par l'observation empi rique du contre-coup de nos actes dans la vie sociale, et comme une grave altération de l'idée du pur devoir, puisqu'elle send)le avoir |»our principal objet de démontrer que l'égoïsme qui a inspiré la maxime est un égoïsme impru dent, exposé à être puni par o'i il a péché. Selon Scbopenbauer, la conversion de la maxime en loi universelle signifie simplement ceci, que dans le rapport que j'ai avec une action inspirée par une telle maxime, je «lois me considérer non seulement comme actif au moment présent, mais encore comme éventuellement passif à d'autres moments : la contradiction inhérente à la maxime
Supposons en troisième lieu un homme doué de talents naturels, qui, s'ils étaient cultivés, feraient de lui un être
immorale veut donc finalement dire que si ma volonté édictail aujourd'hui, avant le nMe actif, la maxime du mensonge, plus tard, quand elle aurait le rêle passif, elle révoquerait son édit, et ainsi se donnerait à el e-njieme „n démenti. {Ueher die Crundlage der Moral, p. 536-o4o; Die \Velt,U 665-066 ) Apres Schopenhauer bien des critiques ont soutenu, avec des nuances différentes, que Kant avait fait entrer en ligne de compte, principalement ou accessoirement, pour le jugement des actes la répercussion certaine ou probable de ces actes, telle que l'expérience la révèle, soit sur 1 intérêt ind-niduel. soit sur l'intérêt public. (V. St. MiU, f/utilUansme, Trad. Le Monnier, p 7. — Kirchmann, FMduteningen zu hauts Grandie j:;an<r, i8-5 p 2i-25. — Ed.Zeller, Vorirâge and Abhaudluugeu, III, p. i^4-ib7- '\Vundt, hllhih, 2e éd., 1892. p. 368. — Windelband, Geschiclite der neuern Philosophie, II, 1880, p. ii4-ii5. - ioà\ Geschiclite der Itlnk in der neueren Philosophie, U, 1889, p. 18. - Hegler, Die- Psychologie in Kanls Ethik, p. 99. - Simmel, Kant, p. 97-^)8. - Otto Lehmann, Ceher Kants Prinzipien der Ethik and Schopennauers Beurtheilung derseibeu, p. 70 sq. - A. Cresson, La morale de Kant, 1897, p. 104-100. - Slange, Einleitung in die Ethik, p. i48-i49. - Sclmarz, Derhationalismas und der liigorismus in Kants Ethik, Kantstudien, II, p 0»-0o^ — Bollcrt. Materie in Kants Ethik, Arcbiv fur Geschichte der Philosophie, Mil p /io5 sq., etc.) — Disons d'abord que Kant a toujours voulu distinguer sa règle rationnelle d'appréciation des règles simplement utilitaires (pu dehnis^cnt la maxime de la volonté par la considération des conséquences. «... Je peux me demander enfin si ce ne serait pas agir plus habilement que de me comporter en cette occasion d'après une maxime universelle et de me lairc une habitude de ne i>as promeltre sans avoir l'intention de tenir. Mais il m apparaît bientôt qu'une pareille maxime repose toujours sur la crainte des conscipiences. Or c'est tout autre chose d'être sincère par devoir ou de l être par appréhension des conséquences lâcheuses. » (Grand legung, I\ , p. 200.) Lu pou plus loin encore (p. 278, note), Kant proteste contre la tendance possible à identifier ses règles directrices avec le précepte vulgaire c/uod tibi non vis fien, etc. (juste la confusion commise par Schopenhauer). La question est donc de savoir si contre son intention expresse, par méprise ou par impossibilité de faire autrement, Kant a appuyé la règle des actions sur la considération utilitaire des conséquences Mais celte considération n'intervient qu en dernier lieu pour vérifier extérieurement, si l'on peut dire, non pour soutenir la règle rationnelle ; l'impossibilité d'un ordre de la nalure où le mensonge serait la loi suffit pour faire rejeter la maxime de mentir ; à cette impossibilité qui est intrinsèque se rattache ensuite le fait empirique, que le mensonge tourne en fin de compte au détriment de l'indixidu qui le commet ou de la société ; le précepte tiiiod tibi non vis fieri, à supposer qu'il soit complet, et il ne l'est pas, dérive, selon la remarque expresse de Kant, de la règle rationnelle, et ne la fonde pas (p. 278, note). Seulement il y a heu de relever chez Kant une disposition à accepter l'idée souvent soutenue par des doctrines antérieures, et selon laquelle il y a une concordance profonde entre l'ordre rationnel de la nature et les relations réelles d'utilité ; un passage de la Critique de la raison pratique en témoigne ; « La lyi'ique de la faculté de juger nous préserve de Vcnipirisme de la raison pratique, lequel place les concepts praiicpies, ceux du bien et du mal, simplement dans des conséquences de 1 expérience (dans ce qu'on nomme bonheur), bien qu'il soit vrai de dire que le bon-
utile à bien des égards. Etant dans une situation aisée, il
heur et les conséquences utiles en nombre infini d'une volonté déterminée par 1 amour de soi, si celte volonté se conslituait elle-même en même temps à titre de loi universelle de la nature, pourraient certainement servir de type tout à fait approprié au bien moral, mais sans toutefois s'identifier avec lui. » (V, p. 74) Mais si Kant relie ainsi la réalité empirique des conséquences utiles à l'idée d'un ordre de la nature régi par des lois universelles, il n'en reste pas moins que c'est par l'idée de cet ordre, non par l'estimation des conséquences, que la maxime immorale, universalisée, se contredit. (V. Kuno Fischer, Ceschichte der neuern Philosophie, V, n, p. -jS. — Raumann, Ueher den ivahren Sinn des ohersten Satzos der Kantischen Moral, dans Sechs Vortrdge ans dent Gebiete der praktischen Philosophie, \'è-!\, p. 64-83. — V. aussi A. Fouillée, Critir/ue des systè/nes de inorale, p. -.iib sq., qui sur ce point défend pour une grande part Kant contre la critique de Sclio pcnbauer: critique, note t-il, « souvent superficielle et injuste »). Certains des auteurs cités plus haut objectent encore à Kant que sa déduction des devoirs n'est pas strictement ralionnelio. puisqu'elle emprunte des traits importaiil- i l'expérience. Mais si Kant a prétendu déduire les devoirs de rim[)ératif catégorique, il n'a pas prétendu en déduire, dans leur fonds matériel, les action^ par lesquelles les devoirs s'accomplissent ; il sait bien que ces actions se pro (luisent dans le nombre sensible; il n'en considère le contenu que tout autant qu'il se rattache à des règles ou à des maximes de la volonté, seuls objets de systématisation rationnelle.
Hegel a criticfué d'un autre point de vue la règle kantienne. 11 observe d'abord en thèse générale que la loi morale, telle que Kant l'a conçue, si elle prescrit comment il faut agir, n'en est pas moins impuissante à dire ce qu'il faut faire dans toutes les circonstances ; elle dit plutôt ce qu'il ne faut pas faire ; elle n'est absolue que négativement, non positivement. Enfermée dans son identité abstraite, elle tente vainement d'en tirer des déterminations concrètes ; elle n'aboutit qu'à des tautologies. Suint-il. par exemple, de prétendre que la maxime de ne pas restituer un dépôt, érigée en loi universelle, rendrait tout dépôt impossible ? Mais, peut on répondre, s'il n'y avait pas de dépôts, quelle contradiction y aurait-il? Dira-ton que sans dépôts la propriété serait dillicile et même finalement impossible à maintenir? Mais la même question pourrait se poser pour la propriété que pour le dépôt, et l'on n'aboutirait cri dernière analyse qu'à cette utrirmation tautologique ; la propriété, si elle c>t propriété, doit être nécessairement propriété. (Ueher die ivissenschaftlichen Behandlungsarten des Naturrechts, Verke, ï, p. S^q-Soô ; Vorlesungcii iiher die Geschichte der Philosophie, \V, p r)f)'>. — Cf. Caird, The critical philosophy of Kant, H, p. i8() sq ) — Effectivement la philosophie «lu Kant reste trop critique pour requérir la déduction nécessaire des formes d'existence qui donnent lieu à des rapports moraux et à des actions morales : elle en admettrait plutôt, >is-à-vis de la raison pratique, la contingence.
Dans son récent ouvrage (A'rï/j/, p. ()8 102), Simmel, après avoir soutenu que le critérium de l'utilité s'introduit d'une façon inexi»licable dans la doctrine kantienne, insiste sur ce qu a au contraire d'important et do profond le critérium de la rationalité logique de la maxime. Il observe toutefois que si je ne peux vouloir comme loi universelle le vol d'un dépôt ou un faux témoignage, la contradiction ne se manifeste que tout autant que s'impose à moi par ailleurs la valeur de la propriété ou du témoignage ; la règle kantienne ne sert donc qu'à éclaircir ot à purifier, non à constituer l'idée de valeurs morales dont le principe est ailleurs. — V. aussi Einleitnng in die Moralwissenschnfl, 11. p. 69 sq.
aune mieux se livrer au plaisir que s'appliquer à étendre
H à iierlectionner ses dispositions natives. Voici donc sa nuixirne: pour des jouissances qui m'attirent davantage, je renonce à cultiver mes facultés. Cette maxime peul-cUe devenir une loi universelle de la nature P Assurément, en lin sens, car elle ne se contredit pas, et une nature dont elle serait la loi pourrait parfaitement subsister: et, cependant, au fond elle ne le peut pas ; car elle est en contradiciimi avec l'idée d'une volonté qui ne se borne pas à respecter les conditions logiques d'un ordre de la nature, qui en établit aussi essentiellement les conditions réelles et positives. En ce sens, l'iiomine qui préfère l'oisiveté à tout eilbrt pour se cultiver ne peut pas vouloir que sa maxime devienne une loi universelle de la nature ; (( car en sa qualité d'être raisonnable, il veut nécessairement que toutes ses facultés atleii.^nent leur plein développement, parce qu'elles sont capables de lui servir pour toutes sortes de fins possibles, et qu'elles lui ont été données à cet elïet' ». Autrement dit, la volonté, sous peine de restreindre arbitrairement son droit à étabbr un ordre de la nature qui provienne d'elle, doit vouloir tout ce qui peut contribuer à rempUr en quelque sorte cet ordre : or le développement des facultés Immames, en élargissant le chanq) des fuis possibles et en assurant les moyens de les réaliser, est par là pour elle un objet nécessaire".