‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 203 sur 345 · IV, p · texte numérisé non relu

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9. (( Supposons un ordre des choses où chacun verrait avec une parfaite iii diirérence les maux d'aulrui, et mettons que tu en fasses partie: y seras tu bien avec l'accord de ta volonté!» » (Kriti/c dt-r pralUischen Vernunft, V, p. 73.) — « htre bienfaisant, c'est à-dire seconder autant qu'on le peut autrui dans la peine et aider à son bonheur, sans en rien espérer en retour, est le devoir de tout homme. Car tout homme qui se trouve dans la peine désire être assisté

Ainsi il faut que nous puissions vouloir que toute maxime de notre action devienne une loi universelle de la nature. Le caractère de ce pouvoir vouloir ne s'entend bien nue si Ton no perd pas de vue que la volonté est essenlieliLMuent pour Kantla faculté d'agir d'après la représentation de rèo^les : d'où il suit que la tendance à universaliser la inaxiiue est immanente à la volonté même et ne saurait être pour elle un procédé indiqué du dehors. 11 s'agit dès lors que la règle ne soit pas lausse : elle peut l'être à deux points

nar ses semblal)les. Or sil manifestait sa maxime, de ne pas vouloir à son tour Icourir les autres dans leur peine, c'est-à-dire s'il en faisait une loi universelle de permission, pareillement personne, s'il était lui-même dans la peine, ne ui apporterait son aide, ou du moins tout le monde serait autorise a la lui relusir \insi la maxime inspirée par l'amour de soi, si elle est er.gee en loi universelle ^e contredit elle-même; par conséquent la maxime de la bientaisance envers ceux qui sont dans la peine, cette maxime «lui tend au bien de tous, est le devoir universel des hommes, pour cette raison qu ils doivent être considéré, comme des hommes vivant semblablement côte à cote, c est-a-dire comme des êtres raisonnables soumis à des besoins et réunis par la nature en un même M'jour pour se prêter mutuellement assistance. » {Tugendlelire, \ II, p. 2O1.J - C'est surtout ce dernier exemple que l'on a recuedli pour prétendre que Kant n'avait pu établir ses règles d'appréciation morale que sur de§ considérations d'utilité « Voilà exprimée, dit Scliopenhauer, aussi clairement quelle puisse jamais l'être, la thèse, que l'obligation morale repose pleinement sur une \êcuÀcité supposée, qu'elle est ainsi tout bonnement égoïste, qu elle reçoit de l'égoisme son sens; car cest l'egoïsme qui, sagement et sous la reserve d'un traitement réciproque, se prête à un comprouiis. ..{Ueber die Grund-

lage der Moral, p. 53^ ; Dio iMt, I, p. ^l>\^''']r^''.'''r''''''\'^^^^ logue dans les ouvrages cités plus haut de Wundt, Kirchmann, Jodl (aux pages indiquées), de Cresson, p. io4-io5, Slange, p. i48, Hegler, p. 100, e kussi dans l'étude de Sigwart, Vorfrag.n der Juin/., p. .7; - 1' "^ 7-^;,^ pas cependant qu'ici encore Kant ait voulu justifier sa règle par le fait que l'egoïsme provoîpie en retour l'egoïsme. D'abord, comme il le note, pour 1 insensibilité comme pour le mensonge, ce fait n'est pas à ce point certain en toute circonstance, qu'il puisse fonder une règle. « \ la vente chacun sait bien que s'il se permet en secret quelque tromperie, ce n'est pas une raison pour que tout le monde fasse de même, ou que s'il est. sans qu on s en aperçoive, inditférent à l'égard des autres, to.it le monde n'est pas pour cela dans la même disposition envers lui. » (Krihk der prakHschen Vernunft, V, p. 7^.) — La pensée de kant me paraît plutôt être celle-ci: dans un ordre de la nature dont ma volonté serait législatrice par ses maximes, je ne peux ériger en droit la recherche de mon bonheur que si j'assigne également pour objet a ma volonté le bonheur d'aulrui, car une maxime limitée à 1 amour de soi, et subordonnée par conséquent aux conditions subjectives que l amour de soi comporte, ne peut être convertie en loi ; par mon indilVérence à 1 égard d autrui, je n empêche pas qu'une nature subsiste ; mais je renonce à la faire subsister par ma volonté. Un passage important de la Critique de la raison pratique me semble

LA PTIILOSOPTIIE PRVTIQUE DE K VNT

de vue : elle peut l'être par la contradiction logique qu'elle recèle, dans les cas, par exemple, de manquement aux devoirs stricts ; elle est alors impossible absolument à concevoir dans 1 universel ; elle peut l'être aussi parla négation pratique d'elle-même, dans les cas, par exemple, de manquement aux devoirs larges ; elle est alors impossible à concevoir dans l'universel comme constitutive par ellemême d un ordre de la nature. Dans les premiers cas. c'est la règle telle quelle qui se contredit ; dans les seconds cas, c'est la volonté en son essence même '. Mais dans les deux espèces de cas, le critérium n'en reste pas moins ralionnel. puisqu'il expi'ime d une part l'iuN iolabllité, d'aulic j)arl la puissance d extension delà raison dans le domaine pialique. On ne saurait donc prétendre qu'en parlant de pouvoir rouloir ou de ne pas pouvoir vouloir Kant n'ait fait qu'énoncer tout

confirmer cette interprétation, a II est indéniable que tout vouloir doit avoir aussi un objet, par conséquent une matière; mais cette matière n'est pas par cela même le principe déterminant et la condition de la maxime... C'est aiiisi que le bonheur d'autrui pourra être l'objet de la volonté d'un être raisonnable... La matière de la maxime peut donc sans doute subsister, mais elle ne doit pas en être la condition; car autrement elle serait impropre à se convertir en loi. Par conséquent la sinq)le forme d'une loi, qui limite la matière, doil être en même temps une raison d'ajouter cette matière à la volonté, mais non de la présupposer. Que la matière soit, par exemple, mon bonheur personnel. Cette recherche du bonheur, si je l'attribue à chacun (comme je peux le faire dans le cas présent pour des être» finis) ne peut devenir une loi j)ratique ohjective que tout autant que j'} comprends le boidieur d'autrui. l^ar suite la loi qui commande de concourir au bonheur d'autrui ne résulte pas de cette supposition, que le bonheur est pour chacun un objet qu'il se choisit selon son gré, mais uniquement de ce que la forme île l'universalité, dont la raison a besoin comme d'une condition nécesaire pour donner à une maxime de l'amour de soi la validité objective d'une loi, devient le principe de détermination de la volonté ; et ainsi ce n'était jias l'objet (le bonheur d'autrui) qui était le principe déterminant de la volonté pure, mais c'était seulement par la simple forme d'une loi que je limitais une maxime fondée sur une inclination, afin de lui procurer l'universalité d'une loi et de l'approprier ainsi à la raison pure pratique. » (V. p. SO-S'. — V. également (irundle^urii,', IV, p. 289; Tuf^eiuUplire, \ II, p. 259.) Le passage de la Poclrine de la vertu qui a été cité plus haut, et que Schopenhauer a incomplètement reproduit, témoigne que pour kant la bienfaisance doit être exercée sans esprit de retour, qu'elle repose avarit tout sur 1 idée d'une liaison réci[)roipie des êtres raisonnables finis, liaison qui ne peut être positive et objective qu'à la condition de ne pas prendre le simple amour de soi pour mobile et qui doit être voulue telle pour que la volonté par ses maximes fonde un ordre de la nature. I. n , p. 2-2.

simplement, au moins pour certains devoirs, les décisions immédiates ou les impulsions de la conscience morale ; il reste au contraire là-dessus fidèle à la tradition des doctrines rationalistes selon lesquelles la moralité trouve à la fois dans les lois de la raison son fondement et sa formule. De ces doctrines mêmes il retient l'idée d'un ordre de la nature où les agents et leurs actes doivent trouver place \ Seulement, selon l'esprit de sa philosophie, il ne fait intervenir l'ordre de la nature que par ce qui en pose la vérité, c'est-à-dire par la forme législative dont cet ordre dérive; et il ne le fait intervenir que pour opérer le passage de la législation pratique universelle telle que l'explique l'impératif catégorique aux divers devoirs réels '\

1. C'est précisément ce que reproche Ch. Renouvier à Kant dans l'interprétation qu'il a donnée des critères et des exemples kantiens. Par une fidélité persistante à certains préjugés métaphysiques Kant, selon lui, a eu le tort d'attribuer aux lois et aux méthodes de la raison une sorte d'objectivité d'ordre naturel. 11 eut du exclure cette idée d'une loi de la nature pour parler exclusivement d'une loi de l'association des êtres raisonnables ; il eût pu alors présenter sa règle sous la forme suivante : Agis toujours de telle manière que la maxime de ta conduite puisse être érigée par ta conscience en loi universelle, ou formulée en un article de législation que tu puisses regarder comme la volonté de tout être raisonnable (Science de la morale, I, p. 99) ; d'autre part il a eu tort de croire que, l'idée d'obligation une fois posée, une logique impersonnelle suffisait pour mettre au jour les conséquences ou les inconséquences des maximes ; l'acte qui décide que telle ou telle maxime peut ou non être portée à l'universel est un acte de conscience ; loin de reposer sur la possibilité d'une nature quelconque, la règle qui l'exprime n'est que l'extension à un nombre illimité d'agents de la formule qui gouverne les rapports de deux membres en société: Agis toujours de telle manière que la maxime applicable à ton acte puisse être érigée par la conscience en loi qui te soit commune avec ton associé. Ainsi le principe du respect et de l'égalité des personnes est chez Renouvier antérieur au principe de la généralisation des maximes. Renouvier reprend les exemples de Kant pour les corriger dans cet esprit (ch. xviii, xix, xxiii).

2. Kant, dans la Critique de la raison pratique, tâchera de marquer et de limiter avec plus de précision la portée de cette règle qu'il considérera comme un « type » de la loi morale et qu'il rattachera à la « faculté de juger pure pratique ». 11 dira : « Aussi cette comparaison de la maxime de ses actions avec une loi universelle de la nature n'eslelle pas non plus le principe de détermination de sa volonté » (V, p. 73). — Hegler estime qu'il y a là une modification de la pensée kantienne, puisque le procédé de comparaison appartient, non plus à l'acte proprement dit de la détermination, mais à la faculté de subsumer les actions particulières sous la loi morale {op. cit., p. 101-102). — On peut cependant observer que dans la Grundlegang ce procédé de comparaison n'intervient pas pour justifier l'acte proprement dit de la détermination, mais pour lui fournir les moyens de se reconnaître dans les cas particu-

Delbos, 24

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Donc ce qu'on appelle le formalisme kanlien ne doit pas signifier une doctrine dont le principe et les règles sont en soi indéterminés et ne se déterminent eftectivement que par un emprunt plus ou moins déguisé à la léalité empirique. La méprise vient sans doute de ce que Kant, dans cette deuxième section de la Grundlecjumj , a, comme nous l'avons dit, opéré, en les mêlant constamment, deux lâches distinctes, l'une qui consiste à remonler par l'analyse jusqu'aux conditions dernières du devoir, l'autre qui consiste à montrer comment l'on peut appliquer l'impératif catégorique aux cas fournis par Texpérience, à déduire de la formule de l'impératif certains devoirs saillants. Or l'application de l'impératif catégorique à certaines actions n'exige en aucune façon que ces actions détournent dans le sens de leur contenu matériel la signification de l'impératif: elle suppose simplement que ces actions, en tant qu issues de la volonté d'un être raisonnable, sont susceptibles d'être déterminées par l'élément formel conslitulif de cette volonté, à savoir l'aptitude à agir selon des concepts, selon la représentation de règles '. QuanI à l'expllcalion analytique de

liers; il sert à établir uno ch'diiclion des divers devoirs, kant en outre y énonce la nécessite d' <c une faculté de juper ( r////<^fV.ç/.7Y//'/) affînée [^ar l'expérience, tant pour discerner les circonstances dans lesquelles les lois morales trouvent leur applic ation que pour leur assurer l'accès de la volonté humauie et les rendre etlicaces dans la condiiite pratique » (IN , p. 2^-). — H- Cohen soutient aussi que par là la CrilK/Ui' a distin-ué rigoureusement la loi pratique d'une loi de la nature, à Tencontrc de la (.nindlciinn-; (Kants lie<;nindunii fier FAliili, \K 190). — Certes elle a marqué plus fortement la distinction; mais dans la (n-undleaunii même Kant avait déjà noté le rôle simplcmciil typique ou analogique .ju'ilattribuait à l'idée d'une loi universelle de la nature : (( Puisque cette propriété qu'a la volonté de valoir comme une loi universel e ijour des actions possibles a de l'analogie avec cette liaison universelle dr l'existence des choses selon des lois universelles, liaison qui est l'élément lormol de la nature en général... » (IV, p. 28').) Ce qui est vrai, c'est que la Critique s'est proposé une meilleure distribution systématique et une plus complète épuration des concepts pratiques. . . I. « Caria volonté placée juste au milieu entn- son i)rincipe a priori, c\u\ est formel, et son mobile a postmori, qui est matériel, est comme à la biiurcation de deux routes; et puisqu'il faut |)ouFlant cprelle soit déterminée par quelque chose, elle devra être déterminée {>ar le principe formel du vouloir en général, du moment qu'une action aura lieu par devoir ; car alors tout principe matériel lui est enlevé. » IN , p. 2\^.

fO:VDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 871

l'idée de devoir, qui, dominant la question de savoir comment l'impératif catégorique est applicable, prépare la réponse à la question de savoir comment l'impératif catégorique est possible, elle ne sort pas du formalisme à coup sLir. et elle n'en doit pas sortir : car qu'est-ce, a ce point de vue, que le formalisme, sinon l'expression et le résultat de la métliode qui consiste à déterminer par de purs concepts, hors de tout recours à l'expérience, les éléments et les lois de l'objet à expliquer? C'est donc simplement l'extension, mutatismutandis, au problème de la possibilité de l'impératif catégorique, (le cet idéalisme transcendantal ou idéalisme formel qui a été déjà employé à résoudre le problème de la possibilité de l'expérience \ Or, aux yeux de Kant, si la raison pure peut paraître indéterminée pour tel usage illégitime qu'on en prétend faire, elle n'en a pas moins une puissance propre de se déterminer par ses concepts et ses idées, de se donner à elle-même un contenu.

Il est donc licite autant ([u'indispensable de poursuivre jusqu'au bout par la même méthode l'analyse de ce qu'implique la volonté d'un être raisonnable soumis au devoir. Toute volonté de ce genre, avons-nous dit, est une faculté d'agir conformément à la représentation de certaines lois ; mais toute volonté est aussi une faculté d'agir en vue de certaines fins. Seulement il y a des fins que le sujet se propose à son gré, et qui tiennent uniquement leur valeur de leur rapport avec un état particulier de sa faculté de désirer : ce sont des fins subjectives ou relatives, qui ne répondent pas à la représentation de lois objectives et universelles. La détermination de la volonté pour de telles fins ne peut relever que d'impératifs hypothétiques. Il faut donc

1. Cf. Vorliinder, Der Formnlismiis der haniiscJien FAhik in seiner yolliwendi<;kcit und Fruchtharkeit, 1873. — Victor Delbos, Le kantisme cl la science de la morale. Revue de Métaphysique et de Morale, Mil, 1900, |>. i35-i4'j. — August Messer, Kants Fthik, i()o4, p. 157-193. — V une justification partielle en même temps qu'une critique du formalisme kantien dans F. Rauh, Essai sur le fondement métaphysique de la morale, 1891, p. 172-182.

qu'il V ait pour la volonté, si l'impératif catégorique est possible, une fin d'une autre espèce, posée par la seule raison, et valable pour tout être raisonnable. Où trouver cette fin? Elle ne peut être que dans l'être raisonnable luimême, considéré, en tant que tel, comme sujet de toutes les fins possibles, et qui. à ce titre, ne peut être subordonné à aucune fin particulière. L'être raisonnable s'identifie pratiquement avec la raison et ne doit pas plus que la raison se laisser ramener à quelque condition étrangère. Par suite tout être qui se représente comme raisonnable ou qui est représenté comme tel doit se prendre ou être pris pour une fin objective, pour une fin en soi. La nature raisonnable existe comme fin en soi, c'est-à-dire qu'elle possède cette valeur absolue qu'il laut bien mettre quelque part, pour qu'il y ait un principe pratique suprême'. C'est une finnidépendante de tout résultat à obtenir, et de là vient que nous la concevons d'une façon négative ^ Voilà donc ce qui doit être, dit Kant, la (( matière ^) de toute bonne volonté : matière pure, peut-on ajouter, et dont la position n'empêcbe pas Kant d'être fidèle au Jonnalisme, ou mieux au trancendantalisme .

Mais Kant, par souci de montrer encore comment, en cette nouvelle expression, l'impératif catégori([ue est applicable, a mêlé dans son exposition au raisonnement tiré de la considération de l'être raisonnable la notion d'iiumanité sur laquelle ne devait porter que la spécification concrète de son raisonnement'; et il a encouru ainsi le reprocbe,

1. Schopenhauer critique encore, et par le même procède cette idée clc/*/ en soi comme une contradictio m adjecto. Être fin, cht-il, c est être l obje d'une volonté ; c'est donc toujours être relatif à celte volonté. Otez à une Im ce caractère relatif en ajoutant « en soi », vous n'avez plus qu une idée aussi dépourvue de sens que celle d' « ami en soi » ou d « oncle en soi ». il n ) a pas de valeur absolue : toute^ valeur est comparative et relative. Leher du Gnindlage der Moral, p. 5'i 1-342.

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