‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 227 sur 345 · n , p. aSg · texte numérisé non relu

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LA CRITIQUE DE LA RAISOX PRATIQUE

comme dans l'ordre théorique, la Critique n'a lieu d'exercer sa censure que fsi préalablement l'existence de la raison pure est démontrée. Or, ici, l'existence de la raison pure est démontrée, en même temps que sa puissance effective, par la corrélation qu'il y a entre le concept de loi pratique et le concept de liberté. Par elle-même la raison peut déterminer la volonté ; elle n'a donc qu'à chercher en ellemême pour l'y découvrir la règle de son emploi, et quand elle l'a découverte, elle comprend manifestement qu'elle peut et qu'elle doit déterminer la volonté par elle seule. Ainsi elle ne commet d abus qu'à se méconnaître elle-même, qu'à laisser sortir de sa sphère propre, pour être subordonnée à des conditions empiriques, la puissance pratique qui émane d'elle. Il apparaît dès lors que la Critique proprement dite consiste simplement à lui rendre la conscience qu'elle est raison pure, en montrant à quel point est mal l'ondée la tendance de la raison empiriquement conditionnée à constituer le principe déterminant de la volonté. Ce (jui en toute matière est illégitime, c'est l'usage transcendant de la raison : seulement, tandis qu'en matière théorique cet usage transcendant consiste à poursuivre hors de l expérience la connaissance d'objets supra-sensibles, en matière pratique, il consiste à user de déterminations empiriques pour construire un objet dont devrait dépendre l'exercice de la volonté : un tel objet, posé antérieurement à la volonté et à sa loi propre. alTecterait donc, même formé d'éléments sensibles, le caractère d'une chose en soi^ Il y

I. Reprochant à Kant de n'avoir pas fait une critique de la moralité et du devoir, M. Fouillée observe que de cette façon-là « chaque moitié de la raison est tour à tour critiquée, puis plus ou moins exemptée de toute critique ; le beau rôle passe successivement d'une partie à l'autre selon qu'il s'agit de science ou de morale : dans la sphère de la spéculation, c'est la raison pure qui est au banc des accusés et l'expérience prononce le réquisitoire ; dans la sphère de la pratique, tout change : c'est l'empirisme qui est l'accusé et la raison pure l'accusateur. » Critique des systèmes de morale, p. i3i. — Y. également A. Fouillée, La Raison pure pratique doit-elle être critiquée ? Revue philosophique, janvier i(jo5, LI\, p i-33. — Cej)endant, dans l'ordre de la spéculation, ce n'est pas la raison pure elle même qui est au banc des accusés, tant s'en faut, puisque, comme source des formes a priori de la sensibilité,

a donc, selon Kant. une unité essentielle d'esprit dans cette façon en apparence double d'entendre la Critique : dans les deux cas, ce qu'il s'agit de sauvegarder, c'est la faculté législative de la raison, également compromise par le dogmatisme de l'ancienne mélapliysique et par celui des doctrines d'iiétéronomie. Pour faire d'elle-même un usage immanent, la raison, si elle doit d'une part s'interdire de franchir les limites de l'expérience possible, doit d'autre part rejeter tout principe extérieur de détermination qui interviendrait entre elle et son application à la volonté : d'où il suit que la Critique de la puissance pratique de la raison ne peut être qu'une autre façon de confirmer que la raison véritablement pratique est pure'.

Ainsi se définit le problème essentiel que doit résoudre la Critique de la raiso/i prati(/uc. La Critique de la raison spéculative se demandait comment la raison peut connaître

des catéprories de renteiidement, et môme des idées, elle est positivement justifiée ; c'est un certain usage de ses iclées qui prétendrait les convertir en objets de connaissance. Or, si ce dernier usage des idées de la raison est proscrit, ce n'est pas au nom de l'expérience accusatrice ; car l'expérience ellemême a du être accusée ou plutôt crilicjuée ; base de toute la doctrine, VKsthétif/tie transrendantalr a établi du mémo coup, et qu'il y a des formes a priori de l'intuition sensible, et que les objets donnés sous ces formes ne peuvent être que des représentations, parlant dos phénomènes, non des choses en soi ; ici donc également la Critique est sortie de la raison pure elle-même et non de l'expérience se dressant en quelque sorte devant la raison avec une autorité indépendante ; le droit de censure que la Critique exerce est intimement lié à sa tâche positive qui est l'établissement des facultés a priori de l'esprit. Si maintenant, dans la Critif/ue de la raison f>rali(/up, l'empirisme est accusé, c'est parce qu'il est inévitablement dogmatique ; au point do vue théorique, l'expérience considérée comme le lieu unique et nécessaire d'application des concepts intellectuels n'est que l'ensemble des phénomènes sensibles, c'est une expérience crififfuée et qui tient de l'entendement les conditions de sa possibilité ; qu'au contraire, on cherche dans l'expérience un principe de détermination pour la volonté, on est forcé de la concevoir à ce titre plus ou moins implicitement comme une chose en soi qui, [mr son action préalable, porte atteinte à la faculté législative de la raison.

I. \ , p. i5-iG. — Cf. (iruiidlei^ung, IV, p. 289: Kant vient de montrer que tous les faux principes de la moralité ont leur source dans la notion de l'hétéronomie de la volonté, et il remarque : « Ici comme partout ailleurs dans son usage |)ur la raison humaine, tant (jue la Critique lui a fait défaut, a essayé toutes les fausses routes possibles avant de réussir à trouver la seule qui soit la vraie. » — V. aussi la Préface de la 2*' éd. de la Critique de la raison pure,

LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE

a priori des objets, et elle répondait à cette question, d'abord en expliquant comment des intuitions, faute desquelles un objet ne peut être ni donné ni connu, sont possibles a priori, ensuite en montrant que toutes ces intuitions sont sensibles et par conséquent ne peuvent donner lieu à aucun savoir hors des limites de l'expérience. La Critique de la raison pratique se demande, non pas comment sont possibles les objets de la faculté de désirer, — car cette question qui se rapporte en réalité à la connaissance théorique de la nature est du ressort de la Critique de la raison spéculative, — mais comment la raison peut déterminer la maxime de la volonté, si c'est par elle-même et par la loi pure qu'elle fournit, ou si c'est par le concours de représentations empiriques'.

Le problème ainsi posé comportera en thèse générale pour être résolu le même plan, les mêmes démarches et les mêmes procédés d'exposition cjue le problème de la Critique de la raison spéculative. Kant se laisse sans doute ici conduire par cet amour de la symétrie formelle qui lui a été maintes fois reproché par Schopenhauer et par d'autres", mais aussi par un sentiment très fort de la concordance qu'il voit s'étabUr entre les solutions des deux sortes de problèmes '. Il distinguera donc d'abord une doctrine élémentaire et une méthodologie, et dans la doctrine élémentaire une analytiqae et une dialectique. L'analytique, au sens étroit, se divisera à son tour en analytique des principes et analytique des concepts; au sens large', elle comprendra aussi une esthétique, dont l'objet sera le rapport nécessaire de la raison pure pratique avec la sensibihté,

•2. Schopenhauer, Die Wetf, I, p. 5:'i9-55i, p. 072, p. 582, p. 098, p. 601, p. 645, p. 652, p. 668. — Adickes, Kant's Syslematik, p. i^o sq.

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