‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 229 sur 345 · IV, p · texte numérisé non relu

IV, p

LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE

la seconde, c'est que des lois théoriques, telles que la Critique les détermine, ne peuvent être appliquées que par abus k ce qui n'est pas donné dans une intuition, à ce qui ne peut être produit que par une volonté. Des lois pratiques sont d'abord des lois, dans le sens rationnel et universel du mot, des lois faute desquelles il n'y aurait place que pour le hasard, c'est-à-dire ici pour l'arbitraire ; et elles sont ensuite pratiques, en ce sens qu'elles se rapportent directement à la volonté comme telle, c'est-à-dire à la faculté d'agir d'après des principes'. Ce que nous appelons des principes, ce

I. La Criliijue de la raison pratique ne nous met pas d'emblée, comme le soutient M. Fouillée (Kant a-t-il établi l'existence du devoir ? Revue de métaphysique et de morale, XII, p. ^93-523) dans le pur moralisme, mais dans le pur rationalisme critique. H y a d'ailleurs lieu de distinguer le devoir en tant que la notion s'en dégage de l'analyse de la conscience commune, et la loi morale, en tant qu'elle exprime en nous l'action directe de la raison pun^ pratique. Que Kant se soit dispensé de "démontrer l'existence du devoir proprement dit, c'est ce qu'il paraît malgré tout difficile de soutenir si l'on se souvient que la Grundleguni^ a pour principal objet de répondre à cette question: conunent un impératif catégorique est-il possible.^ Que Kant dise ailleurs que la loi morale proprement dite n'a besoin d'aucun principe pour sa justification et se soutient par elle-même, cela signifie d'après le contexte même des passages cités par M. Fouillée (Â>. d. pr. Vernunft, V, p. 5o) que comme expression de la raison pure i)ratique la loi morale ne comporte pas de preuves descendant en deçà ou remontant au delà de celte raison, et qu'elle est noire façon à nous de connaître cette raison. C'est donc à prouver l'existence de cette raison que s'aj)pliquc Kant, — en partant d'ailleurs de la [)résupposition qu'il y a dos lois pratiques. Et la preuve consistera à mettre en évidence le lien interne qui unit dans la volonté la puissance pure et la puissance pratique de la raison.

C'est aussi pour avoir trop facilement admis que le devoir et la loi pratique formelle sont deux termes de tout point équivalents et convertibles, que -M. Fouillée reprochcà Kant (/or. cit., p. 4i)8)de n'avoir pas traduit fidèlement par l'idée d'une législation formelle universelle la notion que l'humanité commune se fait du devoir, A vrai dire, il s'agit ici, non de traduction, mais d'explication. Or, si Kant admet volontiers que la conscience commune juge sainement pour tout ce qui est du devoir, il n'admet pas qu'elle juge infailliblement, tant s'en faut, pour ce qui est de l'explication du devoir, et il insiste à maintes reprises sur les explications fausses et dangereuses que peuvent suggérer les inclinations. En d'autres termes, si la philosophie critique prend pour irréductible le fait de la moralité sans essayer de le réduire, comme le rationalisme dogmatique, à un fait d'un autre genre, elle se propose d'en rendre compte rationnellement, et c'est pour cela qu'elle dévelopj)e l'idée d'une législation formelle universelle. C'est là-dessus que Kant reste fidèle à l'esprit rationaliste, selon lequel les représentations ou les croyances qui accompagnent dans la conscience le fait de la moralité ne sauraient être d'emblée comme telles, et sans prendre un autre caractère, érigées en explications.

sont des propositions qui contiennent un ensemble de règles pour la détermination de la volonté. Ces principes sont subjeclirs ou se nomment des maximes lorsque le sujet ne les considère comme valables que pour sa volonté seule ; ils sont objectifs au contraire et constituent des lois pratiques quand le sujet les reconnaît comme valables pour la \olonté de tout être raisonnable'. La question est donc de savoir si. parmi les principes d'après lesquels le sujet agit. il en est qui puissent être tenus, non pas seulement pour des maximes, mais pour des lois.

kant répond à celte question en distinguant entre les principes matériels et les principes formels. Les principes matériels sont ceux qui supposent pour la détermination de la volonté un objet ou une matière de la faculté de désirer. Etant tels, ils ne peuvent être qu'empiriques. En effet un objet du désir ne peut devenir un principe de détermination que si le sujet, par la représentation qu'il en a, se promet un plaisir à le réaliser. Or il n'y a pas de représentation de cette sorte dont on puisse savoir a priori si elle est liée au plaisir ou à la peine, ou encore si elle est indifférente. De cela l'expérience seule peut nous avertir. — Etant empiriques, les principes matériels ne peuvent fournir de lois pratiques ; car une loi doit avoir une nécessité objective fondée a priori. Or les principes matériels ne reposent que sur une capacité subjective d'éprouver du plaisir et de la peine. (|ui, outre qu'elle n'est connue (pi'empiriquement, n'existe pas au môme degré chez tous les êtres raisonnables. — Il résulte de cette argumentation même (pie tous les principes prati([ues matériels sont d'une seule et même espèce, puisqu'ils ont tous ce caractère commun de s'appuyer sur un rapport de la représentation au sujet, par suite, en fin de compte, sur un sentiment. Or. comme la conscience d'une satisfaction qui accompagne constamment les actes de l'existence s'appelle le bonheur.

LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE

et que la recherche du bonheur a pour règle l'amour de soi, on peut dire que tous les principes pratiques matériels rentrent dans le principe général de l'amour de soi ou du bonheur personnel '.

La distinction radicale des principes matériels et des principes formels peut seule assurer véritablement la distinction correspondante d'une faculté de désirer inférieure et d'une faculté de désirer supérieure. Celte dernière distinction, familière à l'école Avolffîenne, perd toute sa portée dès qu'elle est présentée comme simplement relative à l'origine des objets désirés '. Que ces objets en effet soient représentés par les sens ou par l'eritendement (et il ne faut pas oubher que pour les Wolffiensladuahté des sens et de ( l'entendement n'est pas irréductible), ces objets ne déterminent forcément la volonté que par l'intermédiaire d'un sentiment de plaisir dans le sujet : ils ne comptent pour elle que par le nombre, l'intensité et la durée des jouissances qu'ils lui promettent : ils ne sauraient admettre d'autre mesure, et en fait ils n'en admettent pas d'autre chez les hommes qui emploient toute leur activité à les rechercher. Croire qu'il y a des plaisirs qui par leur délicatesse constituent pour la volonté des motifs d'un ordre spécifiquement distinct, c'est être sujet à la même illusion que ces ignorants qui, se mêlant de métaphysique, s'imaginent qu'à lorce de raffiner la matière on peut en faire un être spirituel. Epicurea été beaucoup plus conséquent en reconnaissant que tout plaisir, comme principe de détermination

!' ^ ' .'*; '^""^^^ — E" faisant correspondre une opposition de valeur morale à l'opposition spccidative de l'empirique et du rationnel, Kant est fidèle à 1 esprit du rationalisme ; il prétend seulement définir plus rigoureusement et londer cette opposition. — Contre ce parallélisme de l'opposition spéculative et de l'opposilion pratique, v. Ueberweg-Hcinze, Grundriss der Geschichte der. Philosophie, 9^ éd., lll, i, p. 3^9-35o, note. — Contre l'idée de la réduction de tous les principes matériels au principe de l'amour de soi, et sur la possibilité et mémo la nécessité d'admettre que le principe pratique suprême comporte comme les principes théoriques un contenu matériel, v. la controverse instituée par Gantoni, Emmanuele Kant, II (i884), p. 216 sq.

2. y. Hegler, Die Psychologie in Kants FAhik, p. 56 sq.— Max Dessoir, Geschichte der neueren deutschen Psychologie, l, 1894, p. 295-290.

LA. CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE

pour la volonté, est de même nature que les plaisirs des sens les plus grossiers : ce qui ne l'empêchaiL pas cependant, autant qu'on le peut conjecturer, de soutenir que les plaisirs peuvent dériver de sources plus hautes que les Il n'existe donc de faculté de désirer supérieure que

sens

si elle est déterminée immédiatement par la raison, (jue si elle exclut toute influence préalable du sentiment déplaisir ou de peine ".

Ainsi dès qu'on admet, comme il le faut, qu'une volonté a une loi propre, on doit reconnaître que cette loi ne peut être que formelle : cardes que dans une loi on fait abstraction de toute matière, que reste-t-il, sinon la seule forme d'une léofislation universelle ? C'est dans ce sens défini qu'une volonté ou raison pratique enveloppe une raison pure.

C'est même en tant que raison pure qu'une volonté est

I. Cf. V. Brochanl, La théorie du plaisir diaprés Epicure, Journal des Savants. Nouvelle j^érie, a^ année, 190^, p. 212.

3. V, p. 23-26. — Kant définit la faculté de désirer : le pouvoir qua un être d'être par ses représentations cause de la réalité des objets de ces représentations (V, p. 9, note). Il est certain qu'une telle définition est wollfienne, en ce sens que la causalité de cette faculté de désirer est liée intimement à la présence et à l'action des facultés représentatives. Mais où elle prend une portée nouvelle, c'est par la propriété qu'a chez Kant la re|)résentaliori de se rapporter à sa loi pure avant de se rapporter à son objet. Ainsi la défmition, au lieu d'être moitié métaplivsique, moitié psychologique, est transcendantale et critique.

On dira que la faculté de désirer, en ce qu'elle peut avoir de positif, nous est révélée par l'expérience et qu'à ce titre elle ne saurait rentrer dans un système de raison pure. M. Fouillée a encore récemment insisté sur ce fait, que les notions par loscjuelles Kant se définit notre puissance pratique, si elles ne sont pas entièrement imaginaires, ne peuvent être que des emprunts à l'expérience (Art «/ at-il établi re.ristence du devoir? Revue de Met. et de Mor., \II, p. 5o4 sq.). Mais, peut-on répondre, il y a une expérience, au sens large et indéterminé, que le plus strict philosophe de la raison pure n'a pas à récuser : à savoir celle qui nous présente ce qu'il s'agit de comprendre ; l'important est seulement (ju'clle ne prétenflc pas l'expliquer. Kant du reste a répondu à cette ditliculté dans une note de la Critique de la faculté de juger (\\ p. i83-i84), qu'il faut rapprocher de la note citée plus haut : l'observation em[)irique et psychologique, dit-il en somme, indique ce qui est à définir ; mais la définition se fait avec des caractères fournis par l'entendement pur, c'est à-dire avec des catégories. On suit en cela l'exemple du mathématicien qui laisse indéterminées les données empiriques de son problème et n'en soumet que les rapports compris dans une synthèse pure aux concepts de l'arithmélique, généralisant par là la solution du problème.

véritablement pratique : entre la loi rationnelle de cette volonté et sa causalité, il y a une liaison tellement intime qu'elles sont, par leur signification essentielle, comme convertibles l'une dans l'autre. Nous pouvons, en effet, en nous appuyant sur les propositions précédentes, nous demander successivement ce que doit être la nature d'une a olonté que Ton suppose déterminée uniquement par la forme législative de ses maximes, et ce que doit être la loi d'une volonté que Ton suppose en elle-même libre. Dans le premier cas, étant donné que la forme de la loi ne peut être représentée que par la raison, qu'elle n'est donc pas un objet des sens et n'appartient point au monde des phénomènes, la représentation de cette forme est pour la volonté un principe de détermination radicalement distinct de tous ceux qui proviennent du monde des phénomènes, tel qu'il est régi par la causalité naturelle. Et comme elle est en outre le seul principe de détermination qui puisse servir de loi à la volonté, l on doit conclure que la volonté est en ellemême indépendante de la causalité naturelle des phénomènes, et cette indépendance est, au sens strict du mot (]ui est le sens transceiidantal. la liberté. — Dans le second cas, étant admis qu un principe matériel est toujours empirique et qu'une volonté n'est libre que tout autant qu'elle est déterminable indépendamment de toute condition empirique suscitée par le monde sensible, on doit conclure qu'une volonté libre ne peut avoir d'autre loi qu'une loi formelle.

Liberté et loi pratique inconditionnée sont donc des concepts corrélatifs ? Sont-ce même deux concepts distincts, et ne peut-on pas supposer qu'une loi pratique inconditionnée n est autre chose que la conscience qu'une raison pure pratique prend d'elle-même, tandis que cette raison pure pratique est identique au concept positif de liberté ^ ?

I. Cf. V, p. 49. — Dans la Grundlegung, l'impératif catégorique est fondé sur la liberté, car il n'est pas précisément la loi même dont Kant traite

LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE

Soit ; mais une question resterait toujours, qui est de savoir par où commence pour nous la connaissance de la raison pure pratique, si c'est par la liberlé ou si c'est par la loi. Certes, sans la liberté, la loi ne se trouverai I ])as en nous; il est bien sûr que la liberté est la ratio essendl de la loi : mais il nous est cependant impossible d'avoir de la liberté une conscience immédiate. En ellet, le concept que nous avons de la liberté, en dehors de la loi. est purement négatif: il ne peut en outre être déterminé par l'expérience, puisque l'expérience relève d'une loi qui est en opposition avec lui. De plus, comme loin de servir à l'explicalion scientifique des phénomènes, il est plut(M de nature à la gêner et à la détruire, sans doute il ne serait pas imposé à la raison spéculative et ne lui aurait pas imposé du même coup le plus embarrassant des problèmes, s'il n'avait été suscité par la loi morale. La loi est donc la ratio corjuoscemli de la liberté. L'expérience, du reste, confirme dans des cas significatifs que c'est la conscience de devoir faire une chose qui nous donne la conscience de pouvoir la faire'.

Ainsi c est par la loi (jue se révèle à nous la raison pure pratique, et cette loi a pour caractère d'exclme des maximes de la volonté toute règle qui repose soit sur l'expérience, soit sur une volonté extérieure, de ne laisser subsister pour elles d'autre règle que la forme objective d'une loi en général. D'où la formule de cette loi fondamentale : Afjis de telle sorte (jue la maxime de ta volonté paisse valoir toujours en même temps comme principe d\me Icijislation universelle. C'est là une proposition synthétique a priori, mais d'un genre spécial, puisqu'elle ne se fonde sur aucune intuition. ni intellectuelle, ni empiri(pie-. Elle serait, il est vrai, analytique si l'on pouvait supposer d'abord la liberté de la

ici, mais une expression de cette loi pour un être qui est à la fois raisonnable et sensible ; la ({ucslion ne s'est pas posée alors comme elle se pose ici. V. plus haut, p. 391 sq, p. 417, p. 425, note.

1. V, p. 28-32, p. i65. — Cf. Die Beligion, VI, p. i43-i44, note.

Page 1