‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 231 sur 345 · V, p. 4i-42, p. 80-81. — V. plus haut, p · texte numérisé non relu

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LA PHILOSOPHIE l'KATIQLE DE RAM

Par ce fait, nous dépassons les limites que la Critique de la raison spéculative avait assignées à la connaissance; mais

nous les dépassons avec l'autorisation decette Critique même, et sans agrandir du reste par là le champ de noire savoir théorique. En établissant ([u'il n'y a pas de connaissance scienlifuiue hors de l'expérience, la Critique avait du même coup admis la possihihié et même, en un sens, la nécessité de concevoir un monde de choses comme noumènes ; mais de ce monde elle ne pouvait olTrir qu'une idée indéterminée et négative: la loi morale, maintenant, nous en donne, à défaut d'une vue qui nousreste toujours impossible, une détermination positive pratique ; car, outre qu'elle se révèle à nous comme la loi de ce monde, elle nous impose d'y conformer le monde sensible où nous vivons. De la sorte, l'idée d'une nature, oii la raison pure produirait le souverain bien si elle était douée d'une puissance physique suflîsante. dune nature dont les êtres ne connaîtraient d'autre principe d'action que l'autonomie morale, conquiert laréahléquilui manquait, non pluspar son rapporta l'expérience, comme l'idée d'une nature sensible, mais par son rapport à la volonté, dont elle est à la fois le fondement et l'objet'.

L analytique de la raison pratique doit donc présenter de ,ses principes une justification analogue à celle qu'a présentée des siens l'analytique de la raison spéculative : elle ne peut cependant répondre à cette exigence ni suivant le même ordre, ni surtout par le même procédé. Quand elle a exposé, comme elle l'a fait, le principe suprême de la raison pratique, comment peut-elle le déduire.^ PourtanI une déduction est toujours indispensable pour montrer qu'un concept ou un principe pur n'exprime pas simplement une disposition subjective, et l'on peut dire qu'absolument elle devrait être comme le développement de la spontanéité de l'esprit, saisie à sa source même. Mais la puissance qu'il

LA CRITIQUE DE LA IlAIS0> PRATIQUE

faudrait pour pénétrer dans nos facultés jusqu'à leur origine radicale nous fait défaut, et nous devons dès lors, pour en marquer et en circonscrire l'exercice légitime, user de détour. C'est ainsi que dans la Critique de la raison spéculative la déduction des concepts purs de l'entendement a consisté à montrer qu'ils constituaient les principes de la possibilité de l'expérience : l'identité de ces concepts avec les conditions de l'expérience possible a fourni la preuve de leur vaUdité. Mais cet expédient est ici hors d'emploi : car. en matière pratique, comme il s'agit, non pas de connaître, mais de réaliser des objets, l'expérience ne pourrait intervenir qu'en s'introduisant au sein des principes euxmêmes et qu'en altérant ainsi à fond la pureté de la raison Toutefois ce qui rend ici une déduction de ce genre impossible paraît également la rendre inutile : si l'on ne peut tirer de l'expérience un seul cas qui nous exhibe la loi morale en acte, la loi morale n'en a pas moins une certitude apodictique indépendante de l'expérience, et qui n'a aucun besoin d'être corroborée par ailleurs : fait indéniable de la raison pure, elle est à ce titre suffisamment justifiée par la conscience que nous en avons a priori ; aussi est-ce à elle seule et non pas à quelque puissance étrangère, succédané de l'expérience manquante, qu'il appartient de fixer les conditions sans lesquelles elle ne peut déterminer immédiatement une volonté : elle n'a point à être déduite, c'est elle, au contraire, qui doit servir à déduire '.

Précisément ce quelle sert à déduire, c'est celte faculté impénétrable qu'aucune expérience ne peut démontrer, mais que la raison spéculative, en poursuivant l'inconditionné dans l'ordre de la causalité, a dû admettre au moins comme possible, c'est-à-dire la liberté. La Hberté n'était pour la raison spéculative qu'une idée cosmologique, exempte en elle-même de contradiction, indispensable à concevoir et suffisante par cela seul pour Hmiter les pré-

tentions de l'entendement, mais simplement négative malgré tout, et encore dépourvue des déterminations qui auraient la vertu d'en fonder, par delà la possibilité abstraite et logique, la possibilité réelle et transcendantale, ou même la réalité objective '. Ces déterminations, c'est la loi morale qui les apporte : dans le concept problématique et vide d'une causalité inconditionnée elle introduit la notion dune volonté qui agit indépendamment de toute condition empirique en ne prenant pour principe que la forme d'une législation universelle. Or. comme la déduction des concepts purs de rentendement mettait en lumière leur intime accord avec Texpérience, cette déduction de la liberté met en lumière l'intime accord des deux espèces de raison entre elles. Car, d'un côté, la loi morale prouve sa réalité, non pas uniquement pour elle-même, mais encore pour la Critique de la raison spéculative, en fournissant un contenu à un concept qui n'était jusqu'alors admis que négativement sans être compris, et qui maintenant se trouve justifié et défini par l'exercice d'une fonction positive. D'un

I. V, p. 3-A, p. 6, p. 7, p. i5, p. 3i-32. p. ^6, p. 49 sq., p. 98, p. 109. — La possibilité que la raison s[)cculative reconnaît à la liberté ne paraît pas toujours entendue par Kant dans un sens absolument identique ; elle n'est souvent que la simple possibilité logique, (jui autorise l'admission du concept uniquement par l'absence de contradiction ; elle ])araît parfois plus proche de la possibilité réelle qui introduit le concept au nom d'une certaine exigence positive de la raison théorique. C'est ainsi que dans des passages tout voisins (p. 5i), Kant nous dit qu'en certifiant la liberté, la loi morale « est parfailement suffisante pour contenter un besoin de la raison théorique, forcée d'admetfre au moins la possibilité d'une liberté », puis que « l'idée de la liberté, comme d un pouvoir d'absolue spontanéité, n'est pas un besoin, mais en ce qui concerne sa possibilité, un principe anal v tique do la raison pure spéculative ». \.7i Critique de la raison pratique tend visiblement à ne reconnaître à la liberté, du point de vue spéculatif, qu'une possibilité logique, afin d'accroître d'autant la fonction de la raison pratique ; elle attribue à la raison pratique, et non plus à un besoin théorique, l'origine de rim|>ulsion qui a porté la raison sj.éculative jusqu'à la conception des idées (V, p. 3i-32, p. 58); elle incline donc à soutenir que ce qui revient à la raison spéculative dans le concept de liberté, c'est uniquement sa recevabilité logique. Quant aux déterminations positives et immanentes <le ce concept, elles ne ])euvent venir que do .la loi morale qui en garantit ainsi la possibilité réollo, ou même la réalité objective. - — Kant prend volontiors ici la possibilité réollo et la réalité objortivo po«ir synonvmes ou équivalentes, ce qui s'enton<l fort bien, la possibilit*' étant, dans ce cas, la justification d'une puissance pratique de réaliser des objets.

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autre côté, elle rassure la raison spéculative en lui témoignant que la production des idées, bien qu'elle engendre inévitablement dans l'ordre de la connaissance une dialectique, n'en reste pas moins en elle-même bien fondée. Elle révèle, en résumé, qu'il y a pour la raison proprement dite non pas seulement un usage transcendant qui l'égaré dans des spéculations vaines ou contradictoires, mais encore un usage immanent qui fait d'elle, dans le champ de l'expérience*, une cause efficace agissant uniquement par des idées ^

Cependant cette façon de dépasser par la pratique les limites de l'entendement théorique ne viole-t-elle pas la défense, prononcée par la Critique, de faire un usage suprasensible des catégories ? A en juger ainsi, l'on comprendrait mal. d'après Kant, ce que la Critique exactement a prohibé et ce qu'elle permet ; surtout l'on ne se rendrait pas compte de toute la portée positive de la doctrine par laquelle elle a justifié contre l'empirisme de Hume le concept de cause comme concept de la raison pure. — Que prétendait Hume en efiel .^ Que le concept de cause exprime une liaison nécessaire entre des choses distinctes, mais qu'une liaison entre des choses distinctes ne peut être saisie que dans l'expérience, et qu'une liaison saisie dans l'expérience ne peut jamais être nécessaire; que, par conséquent, le concept de cause est mio illusion due à l'habitude de percevoir certaines choses constamment associées, qu'il ne possède (ju'une nécessité subjective arbitrairement érigée en nécessité objective. — Conclusion, dont le scepticisme ruine directement la science de la nature, et menace fort, quoi qu'ait voulu Hume, les mathématiques elles-mêmes ; con-

1. l^ar l'emploi de ce mot d' « expérience» qui, mal com[)ris, pourrait j-araître contredire sa doctrine, Kant veut marquer que les éléments intelligibles »lo notre volonté n en font pas une faculté surnaturelle liée à la connaissance d'objets transcendants, mais une faculté positive d'agir au sein même de la n'alité où nous nous trouvons. Il insistera de plus en plus, comme nous le \ errons, sur ce sens véritable de sa pensée.

LA PHILOSOPHIE PRVTIQL'E HE RA>T

clusion qui suscita dans Tcsprit de Kant tout le travail de la Critique, et à laquelle seule en elVel la Critique permet d'e'chapper, par cette thèse essentielle, qu'il faut bien se garder de prendre les objets de rexpérience pour des choses en soi. Car, du moment que les objets de l'expérience ne sont que des phénomènes, pourquoi ne pourraient-ils pas. tout en étant distincts, être liés dans l'expérience par les conditions même qui rendent l'expérience possible ? El c'est là tout juste la vérité*. Mais la valeur objective du concept

I. ^ , p. 54-57. — De quelque façon qu'il faille déterminer le moment, la nature et la portée de l'influence exercée par Hume sur Kant, — et là-dessus les thèses sont nombreuses et variées (v. un exposé sommaire de ces thèses au début des articles de Benno Erdmann. Kant iind Hume uni 1762, Archiv fiir Geschichte der Philosophie, I, p. 1)2-03 ; v. aussi Vaihinger, Commentai, I, p. 340 sq.) — il suffît d'indiquer ici comment Kant a expliqué le rapport de sa pensée avec celle de Hume. V. outre ce passagre de la Critique de la raison prati(fue, la Critique de la raison pure (111, p. 5o5-5io, p. 662 ; — passages de la 3^ édition : III, p. 46, p. ii3), les Prolégomènes (IV. p. 5-9, p. 20-21, p. 59-62), les Premiers principes métaphysiques de la science de la nature (IV, p. 365-366, note), ainsi que le travail sur les Progrès de la métaphysique (VIII, p. SaO). Kant présente toujours la théorie de Hume comme consistant essentiellement à avoir montré que la liaison de la cause et de l'elfet, supposée objectivement nécessaire, ne peut pas l'être réellement parce qu'elle est synthétique et qu'elle n est par suite dormée que dans l'expérience. II déplore que les adversaires de Hume, Reid, Oswald, Beattie, Priestley. préoccupés de réfuter avant tout ses conclusions, n'aient pas compris le sens profond du problème impliqué dans sa critique. « Je l'avoue franchement : l'avertissement de David Hume lut précisément ce qui, il y a bien des années, interrompit pour la première fois mon sommeil dogmatique et donna à mes rocherches dans le champ de la philosophie spéculative une direction tout autre. J'étais bi«Mi éloigné de prêter l'oreille à ses conclusions. . » {Prolegomena, IN , p. 8). x\ ces conclusions comment kant, d'après ce qu'il nous déclare, a-t-il échappé? D'abord il s'est demandé si les objections de Hume ne comportaient pas une extension universelle, et il a découvert que le concept de la liaison de la cause et de l'efTet n'était pas le seul par lequel l'entendement prélendit se représenter .V /;r/o// la coimexion des choses, que la métaphvsique ne comprenait que desconcrpts de ce genre. Il a donc cherché à fixer le nombre de ces concepts, et y ayant réussi selon son désir, c'est-à-dire en partant d'un principe unique, il s'est proposé <le les déduire. Il a ainsi acquis la certitude quils dérivaient, non de l'expérience, mais tle l'entendement pur. Si donc Hume a justement observé que sans l'enseignement de l'expérience il est impossible de connaître d'une manière déterminée soit la cause par l'effet, soit l'eflct par la cause, il a conclu faussement de la contingence de ce que nous déterminons d'après la loi à la contingence de la loi-méme, il a confondu l'acte par lequel nous [)assons du concept d'une chose à l'expérience possible, — acte qui se produit a priori et qui constitue la réalité de ce concept, — avec la synthèse des objets de l'expérience réelle, laquelle est toujours empirique (HI, p. 5o8). 11 eût été conduit à reconnaître 1 existence de jugements synthétiques a priori,

LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE

de cause n'a pas été seulement prouvée par son rapport à l'expérience qui en spécifie l'emploi : elle a été déduite de l'entendement pur qui seul pouvait imposer à l'expérience la règle d'une liaison nécessaire : si bien que les limites de l'application de ce concept pour la connaissance théorique ne sauraient être les limites de sa signification intrinsèque et de toute son application possible. 11 y a donc, pourraiton dire, antérieurement à ses applications, un concept objectif de la causalité, concept essentiel, quoique encore simplement formel: que ce concept se réalise par l'intuition, et de là sortira la connaissance théorique. Mais de ce que pour nous toute intuition est sensible, de ce que, par con-

s'il eût remarqué que les jugements des mathématiques, dont il admettait la nécessité, étaient eux -mômes synthétiques, et non pas analytiques, comme il le croyait (III, p. '|6 ; IV, p. 20; V, p. 55). Mais il se laissa plutôt aller à partager l'erreur conmiune des empiristes, cette erreur que réfute cependant le seul fait de l'existence d'une mathématique pure et d'une science universelle delà nature (111, p. ii3). Parla aussi sa tentative pour réprimer les élans aventureux de la raison ne put aboutir à une décision ferme ; car il dut se borner à conjecturer que la raison avait des bornes (Schianken) sans avoir le moven certain d'en fixer les limites (Grenzen) (Cf. Prolegomena, IV, p. 98 sq.). Il se contenta d'exercer une censure au lieu d'établir une critique, et il ne fut pas à même de distinguer entre les justes droits de l'entendement et les prétentions abusives de la raison (III, p. 5o5-5o6).

Une des causes qui empêchèrent Hume de passer de la solution sceptique à la solution critique, c'est qu'il traita, au dire de Kant, les liaisons des phénomènes comme des liaisons de choses en soi (IV, p. 5g-6o; V, p. 56). Kant rapporte volontiers aux antinomies, à ce qu'il appelle l'antithétique de la raison, l'origine de sa découverte fondamentale sur les principes de la distinction des choses en soi et des phénomènes*(À'/77/:/" der Urtheilskraft, V,p. 35b. — Kritik der praktischen Vernunft, V, p. 112-110. — V. la lettre de Jean Hernoulli, du 16 novembre 1781, /irieflvechsel, I, p. 259). Or l'effet produit sur lui par la conscience des antinomies, il le caractérise par la même expression que l'avertissement de David Hume : elle l'a réveillé de son sommeil dogmatique. (V. la lettre de Kant à Garvc, citée plus haut, p. 57. — Kritik der reinen Vernunft, III, p. 293. — Prolegomena, IV, p. 'S,^.) Il est permis de croire que c'est elle (jui a imprimé à l'esprit de Kant la secoiisse la [)lus forte, tout au moins la plus décisive, car la possibilité de comprendre en son principe le conllit de la raison avec elle-même permet de le résoudre d'une façon ferme et positive, tandis que le simple fait de signaler des contradictions partielles et de soulever des doutes n'est pas, nous dit Kant dans un passage qui vise certainement Hume, << le moins du moode propre à procurer à la raison un état de repos ; ce n'est qu'un moyen de l'éveiller de son doux rêve dogmatique » (111, p. 5o3). Le scepticisme n'a pas une vue nette du problème qu'il pose; c'est la Critique qui, par la conception des antinomies, le saisit dans tout son sens et peut l'examiner méthodiquement avec succès.

séqiient, toute connaissance théorique d'un objet comme noumène nous est interdite, il ne résulte point que le concept de cause, applicable en lui-même à des objets suprasensibles comme à des objets sensibles, ne puisse être déterminé par des objets supra-sensibles, si c'est à un autre point de vue'. Or précisément, à un autre point de vue, la loi morale, impliquant la liberté, est une façon de réaliser ce concept ; elle le réalise comme un pouvoir inconditionné d'êtres qui, parleur volonté pure, appartiennent à un monde intelligible. Mais la réalité qu'elle lui confère ainsi doit être bien entendue comme une réalité exclusivement pralique, qui ne saurait d'aucune façon — toute intuition pour la saisir nous faisant défaut — être convertie en un objet de connaissance théorique. Nous nous savons hbres : nous ne savons pas ce qu'est en elle-même notre liberté. On voit donc pourquoi il n'y a ni inconséquence ni énigme indéchilïrable dans le droit qu'a la raison, pour son usage pratique, à une extension qui lui est rigoureusement impossible pour son usage spéculatif: c'est qu'en elle-même, avant ces deux usages qui la déterminent si diflereniment, la raison a déjà une portée objective générale : le tout ^st qu'elle ne laisse pas. par une illégitime confusion de domaines, les conditions de sa réahsation pratique se transformer en données ou en matériaux de savoir ; il ne faut pas, en résumé, que la raison pratique profite de son juste pouvoir de dépasser l'expérience pour llivoriser une restauration du dogmatisme".

Le concept de la liberté exige donc, pour être défini en même temps que pour être rendu objectivement certain,

1. Noir la criti(jue de cette thèse de Kant par Renoiivier, Psychologie rationnelle. II, p. 219.

2. V, p. 6-7, p. i3-i^, p. 53-6o, p. i3p, p. i4o-i4'4, p. l'iT- -- Cf. Kritik der Urtheilskraft, V, p. 496497. — V. plus haut, p. 194-196.

LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE [\!\h

l'union des deux sortes de raison ; il est une idée transcendantale pratiquement vérifiée et réalisée, c'est-à-dire qu'il ne peut être traité que par des procédés rationnels'. Kant trouve surprenante autant que fausse la prétention de le démontrer par voie psychologique ; il combat avec une particulière vivacité la thèse des wolffîens qui se bornent à l'expliquer par un examen attentif de la nature de l'âme et des mobiles de la volonté, qui croient l'affranchir de la nécessité ou l'accorder avec elle par la découverte d'un degré supérieur de clarté dans certaines des représentations déterminantes. Une telle méthode, en dépit des apparences qu'elle revêt parfois, reste toujours au fond purement empirique, et elle ne peut consacrer, au lieu de la liberté véritable, qu'une illusion de liberté. La notion de la liberté à laquelle elle s'arrête n'est en effet qu une notion comparative, c'est-à-dire Line notion d'après laquelle un être est plus libre quand la cause déterminante de son action, au lieu d'être hors de lui, est en lui. Cette notion n'est pas réellement différente de celle que l'on a dans l'esprit lorsqu'on parle du libre mouvement d un corps lancé dans l'espace, parce que ce corps, dans son trajet, n'est poussé par aucune force extérieure, ou encore lorsqu'on appelle libre le mouvement d une montre, parce qu'elle pousse elle-même ses aiguilles. Pour la démonstration de la liberté véritable, de celle « qui doit être donnée pour fondement à toutes les lois morales et à l'imputation selon ces lois ^ », la question n'est pas de savoir si les principes de détermination résident dans le sujet ou hors de lui, et, dans le premier cas, s'ils viennent de l'instinct ou s'ils sont conçus par la raison. Puisqu'on admet que les représentations déterminantes ont leur cause dans un état précédent, que

I. « Le concept de la liberté est la pierre d'achoppement de tous les empiristes, mais c'est aussi la clef des principes pratiques les plus sublimes pour les moralistes critiques, qui voient par là combien il leur est nécessaire de procéder rationnellement. » ^ , p. 7-8.

a. V, p. loi.

celui-ci a sa cause clans un autre état précédent, et ainsi (le suite, peu importe que ces représentations soient intérieures, cpie leur genre propre de causalité soit psycliologl(pie et non mécanic|ue. elles n'en sont pas moins soumises aux conditions nécessitantes du temps écoulé, qui, au moment où nous agissons, ne sont plus en notre pouvoir. La nécessité ne cesse pas d'être ce qu'elle est, meme(|uand elle se inanileste par des représentations internes au lieu de forces externes, dès qu'elle embrasse des êtres dont toute l'existence est déterminable dans le temps ; Vautomate splrUuel de Leibniz n'est pas plus libre cpi'un automate matériel. Vainement donc on recourt à cette distinction de l'intérieur et de l'extérieur, f)u encore des idées claires et des idées confuses, pour sauver la liberté. « C'est là un misérable subterfuge par lequel quelques-uns encore se laissent leurrer et pensent ainsi avoir résolu, grâce à une petite façon déjouer sur les mots, ce ditlicilc problème que des siècles ont travaillé en vain à résoudre... Si la liberté de notre volonté n'était pas autre que cette dernière (que la liberté psycliologicjue et comparative de cette sorte, et non la liberté transcendantale, c'est-à-dire absolue), elle ne vaudrait pas mieux au fond que la liberté d'un tournebrocbe, (jui lui aussi, une fois monté, exécute de lui-même ses mouvements '. »

I. A, p. 99-103, p. 7-8. — \. plus haut, p. cSi-8'|. — Ranl savait bion qu'il avait à lutter contre la persistance ou le retour olFensif de la doctrine leibnizienne sur les rapports de la nécessité et de la liberté (v. plus liant, p. 26r)-:>C).S. — Cf. iiemerkun^en zu Jahoh's Pni\'nu<^, 1\ , p. 'xK^^-'^^S-^). Dans l'automne do 1787, alors que la CritKiue de la raison f)tat((/iip éia'ii prête, mais sans être encore publiée, Llricli faisait paraître un écrit intitulé Kleutheriologie nder ùhpr dio Freiheit und NotliKvendigkeit. Ulrich était un leibnizien.quidansses /nstitutionps lo-ricae et metaplnsicae, 1785, avait cependant paru s'acheminer vers Kant en ce qui concerne la théorie de la connaissance (v. la discussion de ses critiques par Kant dans les Prrmiers principes mélaphysiques de la science de la nature, IV, p. 3G3-366), mais qui annonçait aussi son inébranlable adhésion au déterminisme. « Quam innoxia sit omnisque pericuii exsors Deterministariini scntentia, quae sint e diverso incommoda et pericula opinionis Indeterministarum... alio loco ac tempore, peculiari scriplione, plenioris tihutheriologiae initia continente, dicetur », §355. V Elentherinlogie justifia en effet le déterminisme; elle combattit la

LA CRITIQI E DE LA RAISON PRATIQUE

Il faut donc en revenir à la solution que la Critique de la raison spéculative avait préparée et que la Critique de la raison pratique confirme et complète. La raison spéculative pose le problème par sa tendance à poursuivre et sa prétention à atteindre l'inconditionné dans l'ordre de la causalité : elle aboutit à une antinomie qui met en présence l'affirmation de la causalité inconditionnée dans la série illimitée des causes naturelles et l'afllrmation de la causalité inconditionnée liors de celte série. Ainsi que kant le rappelle '. la Critique a fourni le moyen de lever l'antinomie et de la lever pai- l'admission, à des points de vue diiîerents, des deux tlièses opposées, car ici il ne s'agit pas, comme dans les antinomies mathématiques, de catégories qui ne puissent opérer que dans riiomogène la synthèse du conditionné et de la condition : la catégorie dynamique de la causalité, n'exigeant que V existence à' uuq condition pour le conditionné, comporte entre les deux une hétérogénéité possible. Dès lors il se peut qu'il n'y ait pas de terme assignable à la suite des causes naturelles, et que cependant il

doctrine kantienne de la liberté, en remarquant, avec raison du reste, que le principe en est dans la conception de la subjectivité du temps. Kant fournit sur le livre une note à Kraus qui la transforma en un compte rendu j^our ÏAllgemeine fAleraturzeitiing du 'l~^ avril 1788 (v. Ueicke, Kantianii, p. 53, Y. aussi [.ose lildtter 1)5, 1, p. 19(1-199; D 9, I, p. 207-908, où se trouvent des brouillons en vue de cette critique d'L'Irich). ^aihinger a réédité ce compte rendu en essuyant de marquer ce qui y appartenait à Kant, c'est-à-dire de beaucoup la plus grosse partie, et ce qui y appartenait à Kraus (^Ein hislier nnhekannier Aufsatz s'on Kant iiher die Freiheit, i'iiilosophische Monatshefte, X\ I, 1880, p. 193-208). Le sens général de l'article concorde avec les observations que présente ici la Critique de la raison pratique. Ivant insiste sur l'impossibilité de justifier, avec le déterminisme, et sans le secours de la Critique, la distinction du physique et du moral dans les actions humaines, sur celle d'accorder avec l'idée du devoir l'existence d'un pouvoir toujours conditionné, sur la vanité de tous les elTorts •|ue tente le déterminisme pour se soustraire à ses conséquences fatalistes en ' ;q)|)uyant sur le progrès que fait le sujet dans la connaissance des causes. — ^ . la lettre de Kant à Heinhold, du 7 mars 1788, firiefU'echsel, I, p. 5o4-5o5. I. V, p. 3, p. 5o-5i, p. 108-109.

LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE

y ait hors de rintuilioii sensible une causalité absolue ; et c'est précisément ce qu'aulorise à admettre la théorie qui a étabh. par l'idéalité de l'espace et du temps, la distinction des phénomènes et des choses en soi. Les phénomènes sont soumis à la loi de la causalité naturelle, et le sujet pensant dans l'intuition interne qu'il a de lui-même, dans ce qu'il est pour sa conscience empirique, ne peut être, comme tous les objets déterminables dans le temps, qu'un phénomène '. iVIais les choses en soi sont indépendantes du mécanisme, et le sujet pensant, en tant que par sa conscience pure il se reconnaît comme chose en soi, s'attribue la liberté. Conformément à ce qu'il avait soutenu dans la Critujue de la raison pure, Kant déclare donc que s'il nous était possible de pénétrer dans l'àme d'un homme pour y découvrir tous les motifs, même les plus légers et les plus secrets, qui la solhcitent, de tenir compte en même temps de toutes les causes externes qui peuvent agir sur elle, nous pourrions calculer la conduite future de cet homme avec autant de certitude qu'une éclipse de soleil ou de lune. Et pourtant nous continuerons à le tenir pour libre : à bon droit, du reste. Car si nous avions une intuition intellectuelle du sujet qu'il est en lui-même, nous verrions que toute cette suite de phénomènes, en tant qu'elle se rapporte à la loi morale, découle de sa spontanéité absolue. A défaut de cette intuition, la loi morale nous garantit que si d'une part ses actions se rapportent comme phénomènes à l'être sensible qu'il est, d'autre part l'être sensible qu'il est se rapporte au substrat supra-sensible qui est au fond de lui".

1. Que le sujet ne se saisisse par le sens intime que comme phénomène, c'était là une thèse par laquelle la doctrine kantienne rompait particulièrement avec la doctrine des vvolthens, et sur laquelle aussi Kant juge nécessaire de retenir l'attention, V, p. 6. — Cf. Bemerkungen zii Jacob's P/ûfuug, IV, p ^^37. — Cette théorie de Kant avait été critiquée de divers cotés, notamment par Pistorius dans le compte rendu des Prolégomènes qu'il avait donné à la Bihliotlièque allemande nniserselle, 178A, LIX, p. 33 2-357 (d'après Benno Erdmann, KanCs Kriticismiis, p. loG).

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