V, p. iiG
AgQ LA PHILOSOPHIE PRATIQLE DE KANT
entre elles, dans leur rapport an sujet, la nature et la moralité pour rendre Dieu nécessaire. En ellet le bonheur est un état du sujet à cp.i tout arrive selon son gre ; il implique donc une harmonie de la nature avec les fins poursuivies par ce sujet. Mais la loi morale pose comme obUgatoires des principes de détermination cpii sont indépendants du rapport de la nature à notre faculté de désirer, et la puissance cpi-ellc garantit, si elle peut prodmre des intentions et des maximes, ne peut en aucune façon régler le cours des choses. Notre liberté, qui fait de nous des êtres acrissant dans le monde, ne fait pas de nous des autours du monde. Par conséquent, s'il doit y avoir un bonheur lié à la moralité et en proportion avec elle, il ne peut être assuré que par lexlstencc d'une Cause de la nature, distincte de la nature, et contenant en elle le principe de cette liaison et de cette proportion. Uemaniuons bien que « celte Cause suprême doit renfermer le principe ce l'accord de la nature, non pas seulement avec une loi de la volonté des êtres raisonnables, mais avec la representade cette loi. en tant que ceux-ci en font le principe suprême de délernimation Je leur volonté, par suite non seulement avec les mœurs considérées quant à la forme, mais avec leur moralité comme principe de leur détermination, c està-dlre avec leur Intention morale' ». Mais un être qm est capable d'agir selon la représentation de certaines lois est une intelligence, et un être dont la causalité est déterminée parcelle représentation est une volonté. Donc la Cause suprême de la nature, qui renferme en elle la condition du souverain bien, est telle en lant qu'intelligence et volonté. Elle est le souverain bien primitif qui rend possil)lc le souverain bien dérivé, ou le meilleur monde. Toutelois cette alfirmation de Dieu, cxclusivemenl relative à la raison pia-
, V D i3i - La CrilUiue de la faculté de juger, dans ses lignes leurs intentious. Cf. nolainmeut V, p. ',02-403, note.
LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE
tique, ne retient de Dieu que les attributs strictement nécessaires pour comprendre par lui la possibilité du souverain bien. Elle ne détermine aucun des prédicats transcendantaux qui lui sont rapportés par la raison théorique ; si elle comprend des prédicats tirés de notre propre nature, comme une intelligence et une volonté, c'est à la condition, d'abord de les dépouiller de tous les caractères empiques qu'ils revêtent chez nous, ensuite de n'en conserver que les caractères pratiques purs, ceux qui ont trait au rapport de la causalité divine avec la représentation de la loi, soit pour elle, soit pour d'autres êtres raisonnables, et des conséquences qui s'y rattachent'. Mais à ce compte et dans ces limites, elle nous fournit de Dieu un concept exactement déterminé. La philosophie théorique, elle, ne peut, en toute rigueur, ni prouver l'existence de Dieu, ni définir ses attributs. En introduisant Dieu pour expliquer le système des phénomènes naturels, elle avoue qu'elle est au bout de ses explications ; quand elle s'efforce de le connaître au moyen de simples concepts, elle ne peut par aucun raisonnement légitime conclure de ce qui est dans l'entendement à un objet hors de l'entendement : si elle invoque l'ordre et la ^ finahlé du monde, comme elle ne s'appuie que sur l'observation d'une petite partie de ce inonde et qu'elle ne peut non plus comparer ce monde même à tous les mondes possibles, elle peut en quelque mesure affirmer une Cause sage, bonne, puissante, mais non souverainement sage, souverainement bonne, souverainement puissante. Qu'on lui accorde le droit de combler cette lacune pai' une hypothèse tout a lait raisonnable, qui suppose par delà les bornes de notre observation un ordre analogue à celui que nous observons, et qui lui permette d'attribuer à l'Auteur du monde toute |)erfection possible: il n'en reste pas moins que c'est un droit quelle prend, non une lumière qu'elle fournit, et
1. C'est une déternHnalion/^rt/.«,/rt/o^,>, dit encore Kant dans Tj/za/r- //«/«e, V p 6o. - Cf. Kritik der reinen Vemunft. III, p. 538. - Kritik der Urtheilskraft, V, p. ^58, p. 470, p. 47Q.
Delbos,
f^^ LA t>HlLOSOPmE PRATIQIE DE KANT
un a.oit dont rusago doit recevoir d'ailleurs sa conse^crat.ou. La philosophie pratup.e. au conira.re. exigeant D.cu comme condition de Ve.islcnee dun objet a produne, et dun objet le plus partit possible, .p.i est le souvera.n bien, peut à la fois assurer lexistence de Djeu el e concevoir doué d'une sou^eraine perfechon. l.lle peu uM-me, à sou point de vue, lui restituer une partie des attributs m.e la raison lhé..ri(pie concevait pour lu. ma.s a vide Elle peut le dire o.nuiscienl. pour .p. .1 so.t capable de pénétrer jusciu'à nos plus secrètes intentions dans tous les cas et dans tous les temps, o.nnipotenl. pour cju il puisse départir à notre conduite les consé.piences cpi elle mérite, etc.. En tout cas, c'est de la raison pratuiue, non de la raison spéculative, qu'est issu dans sa plénitude positive le concept de Dieu: la raison spécnlal.ve na servi qu'à lui chercher des interprétations ou des confirmations extérieures, qu'à lui prêter trop souvent le faux éclat d'une apparente science'.
Ainsi par ridée du souverain bien, la morale conduit a
la Ueligion. Si les écoles de l'anliquilé n'ont pas sulrajer ce chemin à leur doctrine, c'est .,u elles ont considère a tort l'usage des forces naturelles comme suirisaul p<.nr permettre ;. l'homme la réalisation de sa lin suprême. Les Épicuriens, en adoptant le faux principe de la recherche du bonheur, rameiiaieut h- souverain bien aux prop..r ions d'une prudence assez mesquine qui ne dépassait pas l hori- /.on de la vie sensible. Les Stoïciens, eux, en faisant de la vertu la condiliou du souverain bien, adopirreni sans doute un principe vrai : mais ils commirent la (aule de ra-baisser la loi pour exalter l'homme: ils crnrent eu cl et dune part que toute la verlu iv.p.ise par la loi i.ent elre atteinte eu celle vie. et .l'autre part ils attribuèrent a Ihomme sous le nom de sagesse une puissance bi.-ii supe-
, V. p. .3o-i3.. p. i'.3-.i7 - f'-f- A'-'/;* ''<" '•'""'"' >'<■'■"""'''■ '"• „ :,';j8. JL KritU der Crtheilskraft. \, |). i.>».
LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE
rieurc a celle ((ue comporte notre nature ; ils remplacèrent la Heligion par riiéroïsmc. prétendant à la fois libérer le sage de tout désir de bonheur qui ne serait pas le contentement de sa conscience, el l'exempter de toute défaillance même de toute lenlafion. Il leur a manqué de comprendre que le sentiment des énergies intérieures de l'àme est loin d'êlre adéquat à la pure représentation de la loi : il leur a manqué aussi, comme Kant l'indique, de comprendre l'oii giiie cl la profondeur du mal'. Le Christianisme, au contraire, « quand même on „c le considérerait pas encore comme doctrine religieuse », satisfait pleinement à toutes les exigences de la raison prali,,ue. Il ordonne la sainteté des mœurs, tout en déclarant ((ue l'homme ne peut arriver qu à la vertu, c'est-à-dire à la résolution d'agir selon la loi par respect pour elle, et tout en l'avertissant de la ])uissance des mobiles impui-s qui peuvent à chaque moment alerersoninlcntion. Ce qu'il nous enseigne donc comme obligatoire, c'est le progrès indéfini vers la sainteté, et c est par là .ju'il nous communi(|ue le juste espoir de la per- |.etui(é de noire vie morale. S'il proclame que ce progrès peut être inauguré par nous ici-bas, il reconnaît que le bonheur qui y doit correspondre n'est pas en notre pouvoir el ne peut nous être donné ,jue dans une existence future, qu il est pour nous un objet d'espérance".
Kant prétend donc que. soit pour la conception de la inorale, so.t pour celle des raj)ports de la morale avec la hehg.on, sa doctrine est en parfait accoi-d avec le Clnislia- "ismc. Mais n'est-ce j)as là un retour à la moi'ale ihéol.,gique. par consé(pient à une morale d'autorité eviéricure C'td béléronomieP Nullement: car lel n'est pas le Chrislia- 'Hsme dans son esj)ril. « Le principe chrélien de la moratr i'esl pas Ihéologiquc (parlani hélén.nomie), mais il ,>s( ■ au(..n..mie de la raison puic prali.jue par elle-même, parce ■|ue cette morale lait de la connaissance de Dieu cl de sa
'■ Cf. Dielteligioii. \\, p. i.Vi. \. plus loin. p. (,-,.» a- \, p. i33-i3.>, |i. 88. 1 > i.
volonté la base, non de ces lois, mais de l'espoir d'arriver au souverain bien sous la condition d'observer ces lois, et parce qu'elle place le véritable mobile propre à nous les faire observer, non pas dans les conséquences désirées, mais uniquement dans la représentation du devoir, comme étant la seule chose dont la fidèle observation nous rende dignes de nous procurer ces conséquences '. » Si. du reste, la considération du souverain bien mène droit à la Religion, entendue en un sens rationnel, c'est sans porter atteinte à la suprématie inconditionnée de la loi morale. Sans doute la Religion consiste à nous faire regarder tous les devoirs comme des commandements de Dieu^ mais elle ne nous les présente pas pour cela comme des prescriptions arbitraires et contingentes d'une volonté étrangère : elle doit les maintenir conime des lois essentielles de toute volonté libre, qui ne revêtent le caractère de commandements divins que parce que seule une volonté moralement parfaite et toute-puissante, telle qu'est la volonté de Dieu, est capable de nous assurer de la réalisation du souverain bien, ordonné par notre devoir même. Il n'y a donc pas là une corruption de l'esprit de désintéressement dans lequel on doit obéir à la loi : il n'v a point un recours à des mobiles étrangers, comme l'espérance et la crainte, (|ui convertis en maximes anéantiraient toute la valeur morale des actions. 11 y a simplement la juste et sainte confiance dans l'avènement d'un rè^ne de Dieu, arrivant selon la loi morale et en vertu de ce^'qu'elle requiert \ En ces matières la plus légère confusion peut altérer la pureté des idées. Si Ton peut direVn un sens que le souverain bien est le principe déterminant de la volonté, on ne doit jamais [)erdre de vue (ju'il l'est ]inr la loi morale comprise en lui comme son élément premier et irréductible . De même la morale n'est jamais en soi une
I V. p. l35. . r, ,- ■ AT
2. a. Kritik der Urtheilskraft, V, p. f^çto. — Die Religion, \ï, p. 2D3. — Der Streit der Facultdteu, VII, p. 353, etc..
4. V. p. II4-I1Ô. « Dans la question du principe de la morale, dit Kant
LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE
doctrine du bonheur, car elle impose des devoirs et ne fournit pas de règles aux inclinations intéressées, et en outre elle met un frein à ce besoin illimité d'être heureux qui nous pousse : mais quand elle a fait valoir comme absolue la loi qui lui est propre, elle éveille en nous le désir de travailler sous cette loi au triomphe du souverain bien : et alors, mais alors seulement et avec les réserves indiquées, elle devient une doctrine du bonheur — une doctrine qui, du reste, n'apporte pas de science démonstrativement certaine, mais qui justifie un légitime espoir'.
Voilà comment la morale s'achève dans la Religion sans se fonder jamais sur elle ; si elle doit s'achever dans la Religion, c'est parce que, être à la fois raisonnable et sensible, l'homme ne peut attendre de lui seul ni la puissance de soutenir indéfiniment sa bonne intention contre les maximes que sa sensibilité lui suggère, ni surtout celle de produire par l'accomplissement du devoir la satisfaction due aux exigences, devenues dès lors des droits, de cette même sensibilité. Cependant la morale ne se fonde pas sur la Religion, parce que c'est dans la ferme disposition à obéir à la loi que se trouve l'origine immanente du besoin auquel la Religion répond, parce que en conséquence l'établissement préalable d'une doctrine religieuse remplacerait par un lien logique extérieur le lien pratique interne qui rattache au principe moral l'airirmation de l'immortalité et 1 allirmation de Dieu.
Pour désigner les affirmations qui nous exphquent la
ailleurs, la doctrine du souverain hien, comme fin dernière d'une volonté déterminée par elle et conforme à ses lois peut être tout à fait omise et laissée de coté (comme épisodique). » Ueher den Gemeinspruch, etc., VI, p. 3ii. V. d'ailleurs les explications que Kant dans cet écrit fournit contre l'interprétation de Garve sur les rapports du principe moral avec l'idée du souverain bien.