LA PEUSOXALITK DE KA>T
clôfc.ul (le |K-ipétn(M- une liiiditiuii d'école étal)iic. Il parle avec abomlaiice, avec verve, et ses auditeurs sont émerveillés de la variété de ses aperçus et de la nouveauté de sa pensée' Il réagit contre lY-oïsme de la science spéciale, (pu, „.,n contente de prétendre se snllire à elle-.n.^.ne, veut tout mesurer à elle : ces spécialistes (p.i nont (p. un œ. sur le monde, il les appelle des cyclopes. I.c cvclope de la l.tte- .ature. le pl.ilologue, est. dit-il, le plus arrogant: mais i y a aussi des cvdopes de la lliéologie. du droit, de la médecine, même de la géométrie. A tous ces cvdopes ce n est pas la force ciui maïupie à coup s.'ir, cest la puissance et
c ur. les . urricl.esen i.lées; ,,lui.a„lerie. esprit, verve, tou cela ela.t .logent à service, el ses leçons élaienl le plus inléressanl .les entre ,e„s. Le n m" csp tqu-i empl.vait à examiner Leibniz. W olfl;, Ba-ungarten, l.r.s.us
h, e à se u cries lois- de la nature cl.e/ Newton, Kepler, les I'I'.vs.c.'m.s. I l liaua t " il'ri^ les écrits ,lo Uonssoan .,ui para.ssa.cn alors, 1 Ennle et la Tu elle l^lôise, an n.ème tilre <,ne toute <léconverle pl.ysic|ne qu. venait flliMro connue II lè^ appréciait, et il revenait toujours à une connaissance fie là n.Turo 1 bre de tout ' prévention, ainsi quà la valeur morale de 1 l.omme.
'^1 Uto"i.î: de it. e. .les'pe..,.les,,nvistoireot la -;Xi^ ^tïe^ns l
néricnce telles étaient les sources où d pnisa.t <le qu. i al menter ses leçons ei ses éntre'tien Rien de ce qui est digne dètrc su ne lu. él.-.,t nul.lUrent . aucune inï pue, aucune secti. aucun Véjuf-'é, aucun souç, de -"o""";'' ■■« '«
ri.au"r> rien, auprès de la vérité à accroître et h ecla.ra. 'j -"^^J" « [
prits et les forçait doucement à penser par <'"■'■ ZTL-lyec^rXT'-rlnL étranger à son âme. Cet lion.mc. que je ne nomme qu avec la plus ^ra.
connais^ce et le plus grand res^ecl.est ICv.v^v.... Kv.x^ toujours, pour n.a;oi.^ sous me^^^^^^
a^-^f p rr^'JaHanttîti: Su llan! x'vùl p. 3^^-3^^5). Voici ce que raconte nn rondisciole de llenler: « Je me souviens que Kant parla un jour, par une Wi: n lit -ec une animation, je pourrais dire une '-l^ration parUcu ler ri traitait un de ses suiets préférés; il citait des passages de ses aut.urs avons, l nr .t Ha 1er iWlével,,i,nail ses belles hvpotbèses sur l'avenir et l éternité .r^r .1 clignent sais! ^pie, rentré cliei 'lui, .il écriùt la leÇ"" - ;-; « .lendemain .1 remit^sa composite,.. à^Kant^^
fK^nV Sr; r rÂ;c h' fiir'i-escbichte der l>l.ilosophie : /.« //v».«"» tX.';;:»'/ L„01. p. .'..•...'.8, repro.|uil avec deux autres, a la suite delà Corresiwndance: Hripfxfihsel. 111. p. rM-li-'-
l'étendue de la vision. A la philosophie, à la culture systématique de la raison de leur donner l'œil qui leur manque: c'est sur elle seule que peut se fonder (( l'immanité des sciences ' ». Indispensable par là à la juste organisation du savoir, elle ne saurait être tenue pour suspecte à cause des prétendus dangers qu'elle fait courir aux croyances de la jeunesse. La vérité n'a rien à craindre de la raison, dès que la raison a été formée par la discipline de la critique. En tout cas, rien ne serait plus malencontreux pour le maître de la jeunesse que de s'ériger en défenseur à tout prix delà bonne cause, que de chercher à imposer, comme d'une solidité à toute épreuve, des arguments dont il sent dans son for intérieur la faiblesse : où la jeunesseainsi instruite prendrait-elle la force de résister plus tard au premier choc de l'opinion contraire"? Kant d'ailleurs ne croit pas manquer à ce respect de la raison dans l'enseignement en mettant quelque prudence ou quelque retard dans l'expression de ses idées critiques ; il s'arme volontiers de ses convictions intimes pour faire ressortir les intérêts pratiques de la raison en des formules plus dogmatiques que celles de ses écrits ; il vise en eflet autant à l'éducation morale et religieuse qu'à l'éducation scientifique de ses élèves, et il s'efforce d'agir sur leur cœur et leur volonté en même temps que sur leur intelligence \
Sa façon d'entreprendre et d'accomplir son œuvre philosophique participe de la double puissance d'affirmation et délimitation critique qu'il reconnaît à la raison. Il a cette confiance en soi sans laquelle l'élan vers la vérité serait vite arrêté ou brisé : (( Je m'imagine, dit-il dans la préface de son premier ouvrage, qu'il y a des moments oii il n'est pas inutile de placer une certaine noble confiance en ses propres
1. Benno Erdmann, Reflexionen Kants, II, p. 60-61, n» 209. — Cf. Anthropologie in pragniatischer Ilinsic/it, Yil, p. 545 ; Logik, VIII,
2. Cf. Kritik der reinen Vemunft, Methodenlekre, III, p. 5oi-5o2.
3. Jachmann, p. 3o-3i. — V. Max Hoinze, Vorlesungen Kants ilber Metaphysik, p. 657-658 (177-178).
Delbos. 4
LA PIIII-OSOPIIIE PKATIOLK DE k\>T
délencl de perpétuel' une tradllioii d'éeole établie. Il pailc avec abondance, avec verve, et ses auditeurs sont émerveillés de la variété de ses aperçus et do la nouveauté de sa pensée'. Il réagit contre léi^^oïsme de la science spéciale, (pii, non contente de prétendre se suflirc à elle-niénie, veut tout mesurer à elle : ces spécialistes (pii n'ont (pi'un œil sur le monde, il les appelle des cyclopes. Le cyclope de la littérature, le philologue, est, dit-il, le plus arrogant : mais il y a aussi des cyclopes de la théologie, du droit, de la médecine, même de la géométrie. A tous ces cyclopes ce n'est pas la force ([ui manque à coup sur, c'est la puissance et
i. li faut rappeler le portrait qtie llerder, élève de Kant à Ku'ulgsberg de i7(b à 17O'», a trace de son maître : « J'ai eu le bonheur de connaître un [)liilosophe, qui était mon maître. Il était alors dans tout réclal de l'âge, et il avait une gaieté alerte de jeune lioninic (pil l'actonipagne, je crois, encore dans ses années de vieillesse. Sou front découvert, taillé pour la pensée, était le siège d'une sérénité et d'une joie inaltérables ; de ses lèvres coulaient les discours les [dus riclies en idées; plaisanterie, es|>ril, verve, tout cela était docilement à son service, et ses leçons étaient le plus intéressant des entretiens. Le même esprit qu'il omplovait à examiner Leibniz, \\ ollF, Baumgarlen, Crusius, Hume, à scruter les lois de la nature chez Newton, Kepler, les physiciens, il rap[)liquait à interpréter les écrits de Rousseau qui paraissaient alors, l'Emile et la Nouvelle lléloise, au même titre que toute découverte physique qui venait à lui être connue. Il les appréciait, et il revenait toujours à une connaissance de la nature libre de toute prévention, ainsi qu'à la valeur morale de l'homme. L'histoire de l'hounne. des peuples, l'histoiri" et la science de la nature, l'expérience, telles étaient les sources où il puisait de quoi alimenter ses leçons et ses entretiens. Rien de ce qui est digne d être su ne lui était inditï'érent ; aucune intrigue, aucune secte, aucun préjugé, aucun souci de renommée ne le touchait en rien, auprès de la vérité à accroître et à éciaircir. 11 excitait les esprits et les forçait doucement à penser par eux-mêmes; le despotisme était étranger à son ànie. (let homme, que je ne nomme qu'avec la plus grande reconnaissance et le (dus grand respect, est Ivmmam 1:1. Ivvnt : son image, je 1 ai toujours, pour ma joio, sous mes yeux. )> Hrief't' znr lirfnrderun^ derHumanitàt. Lettre 71), Ed.Suphan. WIL p. '10 '1 (voir la rédaction primitive ([ui contient plusieurs Variantes: Ed.Suphan, WlILp. o:i '4-3:^5). Voici ce que raconte un condisciple de llerder: « .le me souviens (pie Kant parla un jour, par une belle matinée, avec une animation, je pourrais dire une inspiration particulière. II traitait un de ses sujets préférés : il citait des passages de ses aul<'urs lavoris, Pope et Haller; il développait ses belles hypothèses sur l'avenir et l'éternité, llerder fut tellement saisi cpic, rentré chez lui, il écri\it la leçon en vers, et le lendemain il remit sa composition à Kant qui la lut devant l'auditoire. » Herders Lehrnshild, I, i. [>. i^ô. — V. l'hymne des étudiants en l'honneur de Kant, publié par l'Archiv fiir (iescliichte der Philosophie : Kin Hymnus ituf Immnnuei Kant, 11, p. a'^ti-a/j^, reproduit, avec deux autres, k la suite de la Correspondance : Hripf'ivrchsel, III, p. f\:i^)-^^^t.
LA PEUSONNALITK DE KA>T l\g
l'étendue de la vision. A la philosophie, à la culture systématique de la raison de leur donner l'œil qui leur manque : c'est sur elle seule que peut se fonder a l'humanité des sciences ' ». Indispensable par là à la juste organisation du savoir, elle ne saurait être tenue pour suspecte à cause des prétendus dangers qu'elle fait courir aux croyances de la jeunesse. La vérité n'a rien à craindre de la raison, dès que la raison a été formée par la discipline de la critique. En tout cas, rien ne serait plus malencontreux pour le maître de la jeunesse que de s'ériger en défenseur à tout prix delà bonne cause, que de chercher à imposer, comme d'une solidité à toute épreuve, des arguments dont il sent dans son for intérieur la faiblesse : où la jeunesse ainsi instruite prendrait-elle la force de résister plus tard au premier choc de l'opinion contraire ^^ Kant d'ailleurs ne croit pas manquer à ce respect de la raison dans l'enseignement en mettant quelque prudence ou quelque retard dans l'expression de ses idées critiques ; il s'arme volontiers de ses convictions intimes pour faire ressortir les intérêts pratiques de la raison en des formules plus dogmatiques que celles de ses écrits ; il vise en effet autant à l'éducation morale et religieuse qu'à l'éducation scientifique de ses élèves, et il s'efforce d agir sur leur cœur et leur volonté en même temps que sur leur intelligence^.
Sa façon d'entreprendre et d'accomplir son œuvre philosophique participe de la double puissance d'affirmation et délimitation critique qu'il reconnaît à la raison. 11 a cette confiance en soi sans laquelle l'élan vers la vérité serait vite arrêté ou brisé : (( Je m'imagine, dit-il dans la préface de son premier ouvrage, qu'il y a des moments oii il n'est pas inutile de placer une certaine noble confiance en ses propres
1. Benno Erdmann, Reflexionen Kants, If, p. 60-Gi, n" 209. — Cf. Anthropologie in pragniatischer Hinsickt, Yll, p. 545; Logik, VIH, p. 46.
2. Cf. Kritik der reinen Vernunft, Methodenlehre, \l\, p. 5oi-5o2.
3. Jachmann, p. 3o-3i. — V. Max Heinze, Vorlesungen Kants iiber Metaphysik, p. 657-658 (177-178).
Delbos.
5o î.A pniî.osorinr pratioi r nr: kant
forces. Une assurance de ce genre vivifie tous nos eiïorts et leur imprime une impulsion (jui est entièrement favoral)le à la recherche de la vérité. Quand on est à même de pouvoir se convaincre que l'on est à ses yeux capahle de quehpic chose et (ju'un Leihniz peut être pris en flagrant délit d'erreur, on met tout en œuvre pour vérifier cette présomption. On a heau se tromper mille fois dans une entreprise : le gain qui est revenu par là à la connaissance de la vérité n'en est pas moins heaucoup plus considérahle que si Ton n'avait iiiit que suivre le sentier battu. C'est là dessus que je me fonde. Je me suis déjà tracé la voie où je veux marcher. Je prendrai ma course et rien ne m'empêchera de la poursuivre '. » Cependant cette énergique hardiesse de décision s'accompagne de scrupules infinis et d'une extrême sévérité de critique. Avant de conquérir le public, kant veut se conquérir lui-même. Dédaigneux de l'art de cultiver sa réputation, inhabile à trahir sa pensée pour la rendre plus populaire, prenant aisément son parti, en de fières excuses, du style laborieux et surchargé qui rebute le lecteur superficiel, il donne l'exemple de la recherche de la vérité, élevée, comme il le voulait de la [)rali(pie du devoir, audessus de toute inclination (( pathologique ».
Tandis que Kant travaille à former sa doctrine, la philo Sophie wolllienne cnAllemagne se révèle incapable de maintenir plus longtemps contre la disposition croissante des intelligences à un banal éclectisme l'intégrité de son ordonnance et de sa signification : l'empirisme anglais, le sensuahsme et le matérialisme français la pénètrent de divers côtés. Ceux-là mêmes qui en observent le plus fidèlement les maximes essentielles ne sont plus solidement rattachés
I. r.edanken von der ivahren Schàtzung der Icbendigen Kriiftcl, p. 8. — Cf. Boronski, [>. ^3.
LA PERSONNALITE DE KAM 5l
par un lien d'école ; philosophes populaires ou philosophes académiques, ils en usent selon leurs goûts ; ils écrivent pour les étudiantsde copieux manuels ou pourle pubhcdeslivrescngageants. Mais quellequ'ensoitla forme, leurs œuvres témoignent très visiblemcntd'unc atonie générale de l'esprit philosophique. Le sens des hautes questions métaphysiques s'est encore affaibli. On inchne de préférence à une sorte d'anthropologie morale, dans laquelle l'observation psychologique et l'étaWissement de règles pratiques se combinent sans aucune rigueur de méthode, mais de façon à satisfiiire aux tendances eudémonistes de plus en plus prépondérantes.
Quant au rationalisme qui avait été l'essence de VAufhlavang, il ne vaut plus guère que ce que valent les esprits de puissance très inégale qui le professent. Appliqué à l'examen du problème rehgieux, il tend à répandre, plus ou moins en accord avec le déisme anglais, la religion naturelle, mesure stricte de ce que peuvent contenir de vrai les rehgions positives : dans la critique même des reUgions positives, il se montre aussi dépourvu du sens historique que du sens spéculatif, prompt à considérer comme erreur, comme erreur intentionnellement conçue et propagée, tout ce qui ne se ramène pas immédiatement aux conditions de la raison : tel il apparaît par exemple chez Reimarus. En revanche il reçoit du génie de Lessing une transformation qui lui rend la vie en le dégageant des formules Uttérales et des interprétations bornées où le pédantisme d'école l'avait enfermé : Lessing le remet sous l'inspiration qui l'avait créé : il restaure, par delà le logicisme qui n'était qu'une forme rétrécie de la doctrine leibnizienne, cette idée de la spontanéité individuelle, par laquelle se justifie la diversité des points de vue sur les choses, et cette idée du développement continu, par laquelle s'explique, avec Tordre de l'histoire, la nécessité, pour le vrai, de s'imposer endes perceptions confuses avant de transparaîtreen des perceptionsdistinctes. Aux pursdéistes comme
l.V l'IllLOSOnilE ir.ATKHE DE K\>T
auK sunra-naturalislcs Lessing reproche ce s appuyer surcc c,ui neit que le témoignage extérieur de la foi sur le Inre écrit, au lieu de eo.nprendre qu'il y a une Ue.gion éternelle, enveloppée dans les profondeurs de el.aque conscience, dont la Ueligion historique est l expi;ession extérieure et appropriée. La Révélation ne contient aucune vérité qui en droit ne puisse être rationnellement connue; mais elle exprime la vérité selon le moment, et en 1 adaptant à l-état des âmes ; elle est l" « l'éducation du genre humain ,). De la métaphysique rationahste Lessu.g ait donc sortir un idéalisme religieux et moral, également pénétré de respect pour les forn.es de croyance révélées et de foi dans les destinées futures de l'humamte pensante: il présente la vérité, non plus comme la chose qui est acluellement ol.iet de démonstration complète, mais comme l-idéal cmidoit solliciter perpétuellement l'elVort de 1 homme. Par sa llçon sobre et claire de penser et d écrire, par son goCt du précis et du déllni, par .on adhésion essentielle an rationalisme, il se rattache encore à la plulosoplue de « lumières » : mais il en dépasse considérablement l esprit parla hauteur et l'originalité de son sentiment moral, par sa façon de se représenter l'évolution historique, par sa conception dune vérité indéfiniment ouverte a la recherche
humaine. ,,. . , .•
Che. Mendelssohn encore, à défaut d mvention, le rationalisme se renouvelle par une inspiration noble et délicate. Mais chez Mcolai il achève de dégénérer en un formalisme sec et étroit qui, pour combattre la superstition, les écarts du sentiment et du goût, s oppose a tout élan de l'imagination et de la pensée s évertue a fane valoir contre toute tentative nouvelle lesdecisions de « 1 entendement sain ,), et par le respect de la règle abouti a la platitude. Par ses Lcllres sur la lUlémIure, par sa h,bholliènue iles belles-lellres et des arts libéraux, surtout par sa BMoihhiue allemande universelle, Nicolaï propage en ce qu'elle a de plus borné et de plus agressif, celte pluloso-
LA PEUSO>N.VLITE DE K VNT
phic populaire qui ne veut s'en rapporter qu'à des idées claires, qui exclut le spontané, le vivant, le mystérieux, qui a d'autant plus de prétentions à l'infaillibilité qu'elle se montre capable de comprendre moins de choses. Une certaine espèce d'esprit, la plus rigide et la plus exclusive, est ainsi dogmatiquement égalée à toute la plénitude de l'esprit. Avec cette forme médiocre et stérile du rationahsme, le profond et nouveau rationahsme de Kant ne pourra qu'être en conlht\ Mais la réaction artistique et intellectuelle qui se produit de tous côtés contre VAuJIdanitifj, en glorifiant la hberté, avilit la raison. Quand la période du Sturni wid Draiifj est ouverte, c'est le sentimentalisme, le mysticisme, le panthéisme poétique qui s'introduit dans la pensée philosophique. Kant n'est pas sans se laisser pénétrer de ces tendances, qui, par leur spontanéité et leur diiîusion, brisent tous les cadres de la scolastique wolffîenne : mais il n'en reçoit finalement qu'une excitation plus forte à rechercher sur quel autre principe peut s'édifier la puissance de la raison. Le wohfianisme expirant ne réclamait plus qu'une discipline sans liberté : les (( génies originaux » revendiquaient une liberté sans discipline et contre toute discipline. Kant fut amené de plus en plus à se poser comme problème l'union de la discipline et de la liberté, et à chercher la solution de ce problème dans le fait de la loi morale. Mais quelle fut dans la poursuite de ce but la marche générale de sa pensée.^ Selon quelle manière ces dispositions essentielles finirent-elles par prendre corps dans un système P
I. L'ouvrage de Nicolaï, Leben iind Meinnngen Sempronius Gundibert's, eiiies deutschen Plùlosopheii, 1798, était dirigé contre Ivant. — V. Kant, Ueber die Buchinacherei, Vil, p. 3i5-320.
CllAPlTUE 111
De loule doclrinc pliilosopliiqiio en général on peut (lire sans cloute ce que Kuno Fischer a dit spécialement de la doctrine de Kant : l'expliquer, c'est en suivre la formation historique. Mais outre que certains systèmes ne se sont produits au dehors que déjà tout faits, gardant à peine en eux la trace des ellbrts successifs et des tatoimemenls qui en ont préparé la venue, pour ceux-là même qui se sont réalisés par le mouvement plus visible de la pensée de leurs auteurs, les modes de développement sont très divers et nécessaires à déterminer très diversement. Par quelles voies Kant a-t-il abouti à sa philosophie, en particulier à sa philosophie pratique ?
Vers la fin de la Critujue de la Raison pure, dans la Métliodolofjie transccndantalc, Kant établit une distinction qui, indépendamment de sa valeur propre, peut servir à marquer la diflerence des deux grandes phases de sa pensée : c'est la distinction entre les procédés techniques de recherche et l'art architectonique de hi raison. Il entend par là que l'acquisition, souvent sans règles ni fins précises, de certaines connaissances plus ou moins disparates, condition historiipiement première de toute science, ne suffit pas aux exigences de l'esprit, lequel réclame et veut fonder l'unité systématique du savoir. Et il ajoute : « Ce n'est qu'après avoir i)endant longtenqis, sous la (hrection d une idée profondément cachée en nous, rassemblé rapsodiquc-
MODE DE FOUM \ TIOA DL SYSTEME
ment, comme autant de matériaux, beaucoup de connaissances se rapportant à cette idée, ce n'est même qu'après les avoir pendant de longues années rapprochées d'une façon technique, qu'il nous est enfin possible d'apercevoir l'idée sous un jour plus clair et d'esquisser architectoniquement un tout d'après les fins de la raison *. » Cette nécessité d'aller laborieusement, dans la recherche, des parties au tout sans une aperception préalable du tout, — nécessité que Kant proclame fâcheuse parce qu'elle résulte de l'imperfection et des limites de nos facultés, — si elle est bien, comme il le veut, la loi de toute pensée humaine, a commencé en tout cas par être la loi de sa pensée '\ Quelque puissant qu'ait été en lui le besoin d'organisation systématique, il n'a pu se satisfaire immédiatement par ces intuitions spontanées qui, chez d'autres, découvrent presque d'emblée les formes et les objets de leur activité spéculative. Il a longtemps cédé au besoin plus impérieux de soumettre à la critique les relations établies entre certains concepts fondamentaux, les relations supposées entre ces concepts et la réalité. Dénoncer de fausses analogies, délimiter exactement le champ d'application des principes, distinguer des constructions bien fondées les constructions dans le vide, épurer les connaissances amalgamées pour démêler la part qui revient aux diverses facultés de connaître, mesurer de façon à les empêcher de s'étendre abusivement les dillérents modes de notre savoir, et tout noire savoir lui-même en général : ce sont-là les taches sévères que Kant a assumées, dès qu'il a commencé à penser pour son compte ; il n'a pu en poursuivre raccomplissement qu'en réprimant en lui certains élans naturels d'imagina-
2 V. la lettre de Kant à Marcus Ilerz du 20 août 1877 : « Depuis le temps que nous somnies séparés l'un de l'autre, mes recherches autrefois consacrées d'une façon fragmentaire (stùckiveisc) aux plus divers objets de la [)hilosophie ont pris une forme systémalitpic et m'ont conduit graduellement à l'idée du Tout, cpii a pour [)remier cU'el de rendre possible le jugement sur la valeur et l'inlluence réciproque des parties. » Ihiefwechsel, 1, p. 198. — Cf. Beuno Erdmann, Kanls lie/lexionen, II, n"^ (3, n'* 7, p. 5,
LA PIin.OSOriIIE IMIATIQIE DE KANT
lion inctapli) sique et qu'eu ajournant à une époque indéterminée Tédilication dune doctrine d'ensemble. Ainsi il dut mettre bout à bout des rapsodies avant de composer l'unité de son poème. En cela, bien diilérent de Leibniz, pour qui toute pensée est en quelque sorte synoptique, représente tout Tirnivers en raccourci, et évoque d'ellemême, en perspeclives profondes, l'œuvre barmonieuse où elle vient prendre place '. Le système a évolué dans Leibniz, mais comme a évolué l'esprit même dont il était l'expression, et par la même finalité immanente ; Kant, sans direction préconçue, a évolué vers le système, qui s'est constitué pièce à pièce avant de s'organiser dans son esprit.
Vouloir solliciter trop vivement les essais de la période anté-critique dans le sens de la doctrine à laquelle ils aboutiront, ce serait donc méconnaître le génie propre de Kant, et sa longue patience à attendre l'idée qui mettra tout en ordre. Et même parce que la doctrine finale a été ainsi faite, il paraît légitime de cbercber à suivre, sous l'apparente immobilité des principes qui en établissent l'unité, le mouvement d'évolution que continuent à lui imprimer les diverses tendances composées en elle. En tout cas, si le puissant arrangement de concepts qui a donné naissance à la pbilosopbie crilicpic a été souvent signalé comme laborieux et artificiel, c'est sans doute parce que le lent travail d'analyse et de recbercbes fragmentaires ([ui l'a préparé a comme subsisté vlrluellenient dans l'ieuvre accomplie. L'idée arcbitectonicpie, dont parle Kant, n'a pas pour seule imperfection de se lévéler tardivement : conçue par une raison buinaine, elle ne saurait avoir cette faculté, cpie seule peut posséder une intelligence infinie, de créer des unités vivantes. Elle est une c()n(|uéte, non un don. Elle ne se
i . On n'a (\n-d se rappeler les pages de divers écrits, dans lesquelles Leibniz fait si bien sentir la lo^'ique vivante de son esprit et renv<lop[)cment spontané de ses idées les unes dans les antres Voir nolaninienl 1 une dr^ U'itrcs au duc Jean Frédéric {Phil. Schr., Kd. (icrlianll, I, p. ^)~ sq ), V une i\vs lettres à Arnauld (II, p. i35-io(i), l'écrit ponr Uénïond (III, p. Oaii-Oa^), surtout le brillant exiwsé i[\i'\ ouvre le premier livre des Nouseaux essais (V, p. G3- GG), etc.
produit qu'au terme de la lutte engagée en divers sens contre l'obstacle le plus invincible à sa vertu organisatrice, à savoir la contradiction : mais c'est cette lutte même qui a peu à peu orienté l'esprit de Kant vers elle, et lui en a découvert la force et l'autorité souveraines. De bonne beure, en elTet, Kant a excellé à saisir les oppositions des doctrines entre ell(/s comme les oppositions des doctrines avec les faits : c'est la conscience vive de ces oppositions qui a excité sa pensée, et lui a prescrit la formule des problèmes à résoudre : il est le pliilosopbe des antinomies \ Expérience et raison, matbématiques et pbilosopbie naturelle, science et moralité, certitude et croyance: les contradictions surgissent de partout, et les contradictions exigent d'être surmontées. N'avait on pas, il est vrai, dès longtemps travaillé à les faire évanouir ou à les comprendre, et n'était-ce pas comme la destinée normale du génie spéculatif de l'Allemagne de découvrir derrière les oppositions de surface le fond concordant des systèmes ? Leibniz en particulier ne s'était-il pas donné pour taclie de rauiener à l'accord les doctrines antagonistes ? Et ne sont-ce pas comme des paroles leibniziennes que Kant fait entendre dans son premier ouvrage, quand il dit : (( C'est dans une certaine mesure défendre l'iionneur de la raison bumaine que de la réconcilier avec elle-même dans les diverses per-
I. Une lettre de Kant à Garve, du 21 sc[)tembre 1798, publiée par Albert Stern daiis son livre, Ueher die Bezieliuiif^eii Chr. Garves zu Kant, p. '|3- /l"), nous renseigne sur le rôle préj)ondérant qu'ont joué les antinomies dans le dévelop[)ement de la pensée kantienne : « Ce ne sont pas les recbercbes sur l'existence de Dieu, rimuiortalitc, etc., qui ont été le point dont je suis parti, mais l'antinomie de la raison pure : « Le monde a un commencement : il n'a pas de commencement, etc. jusqu'à la quatrième Çsic): Il y a une liberté dans riiommc — il n'y a au contraire aucune liberté en lui, tout est en lui nécessité naturelle » ; voilà ce qui me réveilla en ptemier lieu du sommeil dogmatique et me poussa à la critique même de la Raison, afin de l'aire disparaître le scandale d'une contradiction manifeste de la liaison avec elle-même. » liriefvechsel, III, p. 255 (cf. Prolef^omena,^ 5o,lV,p. 86). A desjiointsde vue différents, W\e\\\{Dpr philosopJiisclie Kriticisnius,l,p. 272-275; Il,2,p.284) et Benno Erdmann (He/le.rionen Kanls zur kritischeiL Plùlosophie, 11, p. xxxiv s(.(.) ont montré la portée décisive qu'a eue pour res{)rit et la doctrine de Kant la conscience des antinomies de la raison. Y. les liéflexions de Kant, n» 4 et n« 5, Benno Erdmann, ibid., j). 4-5.
LA iMiiLOSopiiii: i»uATi()ii: ni: kam
sonnes de penseurs pénélranls, que de dégager, alors môme que précisément ils se contredisent, la vérité qui n'échappe jamais complètement à la profondeur de tels hommes ' ? » Mais, à dire vrai, si la pensée de Leibniz et celle de kant se flattent également de résoudre des oppositions, il ne semble pas que ce soit dans le même sens ni par les mêmes voies. Leibniz n'aperçoit d'ordinaire les extrêmes à unir que dans leur rapport à l'idée conciliatrice qu'il a déjà inventée ou qu'il pressent ; il constate les antinomies visibles plus encore qu'il ne poursuit les antinomies invisibles ; ce qui tient son esprit en éveil et le rend si merveilleusement productif, c'est avant tout la puissance de représenter les choses sous la forme la plus ordonnée et la plus conq^réhcnsive, antérieure certainement chez lui à la faculté de discerner les éléments contradicloires des doctrines humaines" ; et elle est en lui si forte qu'elle le pousse, surtout dans ses premières œuvres, à opérer plus d'un rapprochement arbitraire \ Chez Kant, au contraire, ce n'est pas sous l'espèce de synthèses déjà plus ou moins cll'ectuées (pic les thèses et les anlithèses sont conçues ; au lieu d'apparaître pour la plus grande gloire de la pensée qui se sait d'avance en mesure de les dominer, elles contraignent la pensée cpii se trouve face à face avec elles à sacrifier à leur conflit une part de ses plus hautes et de ses plus naturelles ambitions. Sur ce point comme sur d'autres la Crl-
1. C.edankeii vu/i der wahreii Schdlzuiii^ der lehendigen Krafte, 17^47. I, p. I '|5.
3. Co^t ainsi que les conceptions de la substance individuelle et de l'accord de toutes les substances, exposées dans le Discours de Méla/j/irsif/ue et la Corrcsiionduncc a^'ec. Ainuuld, enfermaient une doctrine qui, en s'accominodant au lan«;ai,'e et à ra[)parence des systètnes constitués, en apercevait et en résolvait les opp!)silions. On voit en particulier dans les Non\>eaux Essais, Livre I, cbap. 1 (V, p. (iô-GO) comment, sur le problème de la connaissance, Leibniz va de la solution inlrinsèipie cpie lui lournit sa pbilosopliie à la solution extrinsèque, déterminée [)ar le conilit du rationalisme cartésien et do l'empirisme de Locke.
3. V.dans ses lettres à J. Tbomasius l'identilication qu'il établit entre la doctrine aristotélicienne de la matière, de la forme et du mouvement, et les conceptions nijcanistes des savants modernes, {P/til. Schr., Ed. Gerbardl, 1, p. 10, iG sq.)
tl(]ue de la Raison pure représente, en la transposant sous une forme doctrinale abstraite, l'histoire réelle de l'esprit de Kant. Cette histoire même, en ses traits les plus simples, peut être figurée par un effort constant, renouvelé sous des expressions diverses, pour déterminer une relation exacte entre les concepts rationnels élaborés par la métaphysique antérieure et l'usage défini de ces concepts dans l'ordre de la science et de l'action humaines, pour résoudre l'antinomie, plus essentielle que toutes les autres, de leur origine transcendante et de leur application immanente. L'idée, que le rationalisme seul peut fonder ou achever la certitude, n'a peut-être jamais abandonné Kant, même aux moments où une reconnaissance plus précise des caractères du réel lui semblait établir, sans espoir de solution prochaine, l'insuffisance de la méthode ordinaire du rationalisme ^ Seulement cette idée, une fois destituée de lappui que paraissaient lui donner les longues démonstrations dogmatiques de l'école Avolfllenne, était passée chez lui à l'état d'idéal formel ou de simple conviction personnelle, jusqu'au jour où une analyse plus profonde du donné lui permît de la ressaisir plus positivement. Ainsi la raison mélaphysicjue, après avoir du reconnaître, au moins négativement, par l'abdication de toute autorité extérieure, l'autonomie de l'expérience scientifique et celle de la conscience morale, a été invoquée à nouveau comme la puissance législatrice intrinsèque supposée par cette double autonomie. Que l'on se rappelle, pour mieux se représenter la direction de la pensée kantienne, que chez les métaphysiciens antérieurs la raison n'admet l'expérience et la conscience au bénéfice de sa certitude qu'autant que les données en sont traduites dans un autre ordre, et renoncent à valoir par elles-mêmes :
I. E. Adickes, Die hesvegenden Kiuf'le in Kanls pitilosopliischer Enlsvickelungy Kantstudien, 1, p. 1 1 sq. — G. Heymans, Einige Hemerkiingen iiher die sogeiiannte eitipiristische Période Kant s, Arcbiv fiir Gescliichte der Pliilosophie, 11, p. 572-091. — H. Maier, Die liedeutung der Erkennlnisstheorie Kants fur die Philosophie der Gegemvart, Kantstudien, 11, p. 407 sq.
i.A l'inLosuPiiii: ruATiori: i>i: ka>t
MODE DE roiiMAtir» m sastemi:
pour kl vcritc scieiitiri(|uc et morale, l'expérience et la conscience n'apportent (lue des enseignements confus, nécessaires à traduire dans la langue des idées distinctes : les façons dont nous qualifionsd'ordinaire les actes humauis sont aussi subjectives et aussi relatives que les façons dont nous qualifions, dans la perception sensible, le monde matériel. Or Kant, dès (pi'il s'est dégagé de celle tradition pliilosopbique, a été amené, d'abord à regarder comme illusoires ou faclices les procédés par lesquels on entacliait de sul)jeclivilé le donné pour n'en relenir que les attributs les plus aisément réduclibles aux formes logiques de la raisou, eusuile et [)ar là même à recliercher la nature spéciii- (pie de l'expérience et de la conscience, considérées comme avant en elles-mêmes une portée suirisanle, enfin à découvrir (pie dans rexpérience et la conscience la raison est impliipiée avec ses concepts fondamentaux pour les fonder toutes deux, sans altération aucune, dans leur vérité propre. Mais alors, en ce qui concerne les concepts de la raison, la ([uestion se pose de savoir comment peuvent se concilier leur si^uilication d'ori'âne et leur signification d'usage: dès qu'il n'est plus admis, avec la métapbvslque ordinaire, c|ue leur sens immédiat est l'uniipie mesure de leur puissance légitime d'application, et permet de définir d'en baut les objets de la connaissance et de la moralité, liors de leur relation avec l'expérience et avec la conscience morale ; dès qu'il faut directement unir à ces concepts, pour leur conférer une détermination positive, juste ce que ces concepts tendaient à rejeter bors d'eux comme inadéquat : il \ a là une opp.)sition de termes qui ne peut plus être dissimulée par une solution arbitraire : une fois même que l'idée médiatrice est mise au jour, la proportion reste mal aisée à fixer, et n'est pas toujours exprimée en formules claires, entre ce que les concepts introduisent de leurs attributs originels et ce qui est exclusivement requis pour rintelligibiliié du jugement d'expérience et du jugement moral. Autrement dit, la raison dans son usage immanent,
soit tbéorique, soit pratique, se détermine d'un côté par l'intuition sensible et par l'action du vouloir qui la réalisent en quelque sorte ; mais de l'autre, elle présuppose la liaison transcendante, la liaison en soi : et son rôle peut être diversement compris, selon qu'elle paraît obéir davantage à l'attraction, soit de ses objets propres, soit de sa condition suprême. Ainsi Kant, lorsqu'il s'est émancipé de ' l'inlluence de l'école wollTienne, a commencé par reconnaître que le /(//*/ de l'expérience et h fait de la vie morale doivent être pris en considération pour eux-mêmes, et être restitués dans tout leur sens ; mais ayant admis ensuite que ces deux faits tiennent leur vérité de la raison qu'ils enveloppent, il a lié cette raison à la liaison absolue sur laquelle s'étaient fondées les métapbysiques ; dans cette liaison, quelle a été la part d'inlluence de la liaison transcendante sur la raison immanente, ou inversement de la raison immanente sur la liaison transcendante ? de ces deux sortes de liaisons, la(pielle a le plus décidément imposé à l'autre sa nature ou ses exigences? La Cviilqaede la Raison pure en les rapprocbant n'a pas fixé définitivement leur puissance respectivede jîénétration, et tout particulièrement l'élaboration progressive de la doctrine morale païaît avoir modifié constamment en un certain sens les proportions et les modalités selon lesquelles elles se sont unies.
Au fait, c'est avant tout la doctrine morale qui s'est positivement fondée sur cette union, au point même que l'on peut se demander si ce n'est pas elle qui l'a plus ou moins arbitrairement requise. Et même, en termes plus généraux, n'est-ce pas le besoin d édifier la morale, ajoutons une certaine morale, qui a tantôt manifestement, tantôt en secret dirigé l'évolution de la pensée kantienne .►^ Dès lors toute l'œuvre, qui devrait être de libre mouvement et d'exploration impartiale, n'en est-elle pas
LA IMULOSOIMIIi: PUAI IQl K DK KAM
pour la vérité scientifique et morale, l'expérience et la conscience n'apportent que des enseignements confus, nécessaires à traduire dans la langue des idées distinctes : les façons dont nous qualifionsd'ordinaire les actes humains sont aussi subjectives et aussi relatives que les façons dont nous qualifions, dans la perception sensible, le monde matériel. Or kant, dès qu'il s'est dégagé de cette tradition philosophique, a été amené, d'abord à regarder comme illusoires ou factices les procédés par lesquels on entachait de subjectivité le donné pour n'en retenir que les attributs les plus aisément réductibles aux formes logiques de la raison, ensuite et par là même à rechercher la nature spécifique de rexj)érienceet de la conscience, considérées comme ayant en elles-mêmes une portée sulTisante, enfin à découvrir que dans l'expérience et la conscience la raison est impliquée avec ses concepts fondamentaux pour les fonder toutes deux, sans altération aucune, dans leur vérité propre. Mais alors, en ce qui concerne les concepts de la raison, la question se pose de savoir comment peuvent se concilier leur signilicalioii dorigine et leur signification d'usage: dès ([u'il n'est plus admis, avec la métaphysique ordinaire, (pie leur sens immédiat est l'unique mesure de leur puissance légitime d'application, et permet de définir d'en haut les objets de la connaissance et de la moralité, hors de leur relation avec l'expérience et avec la conscience morale ; dès qu'il laut directement unir à ces concepts, pour leur conférer une détermination positive, juste ce que ces concepts tendaient à rejeter hors d'eux comme inadéquat : il y a là une opposition de termes qui ne peut plus être dissimulée par une solution arbitraire : une fois même que l'idée médiatrice est mise au jour, la proportion reste mal aisée à hxer, et n'est pas toujours exprimée en formules claires, entre ce que les concepts introduisent de leurs attributs originels et ce qui est exclusivement requis pour rintelligibilité du jugement d'expérience et du jugement moral. Autrement dit, la raison dans son usage immanent,
MODE DE FOUMAtTOX Dl SYSTEME
Gi
soit théorique, soit pratique, se détermine d'un côté par l'intuition sensible et par l'action du vouloir qui la réalisent en quelque sorte ; mais de l'autre, elle présuppose la liaison transcendante, la Raison en soi : et son vCAc peut être diversement compris, selon qu'elle paraît obéir davantage à l'attraction, soit de ses objets propres, soit de sa condition suprême. Ainsi Kant, lorsqu'il s'est émancipé de rinlluence de l'école wolllienne, a commencé par reconnaître que le faif de l'expérience et Ig fait de la vie morale doivent être pris en considération pour eux-mêmes, et être restitués dans tout leur sens : mais ayant admis ensuite que ces deux faits tiennent leur vérité de la raison qu'ils enveloppent, il a lié cette raison à la liaison absolue sur laquelle s'étaient fondées les métaphysiques ; dans cette liaison, quelle a été la part d'inlluence de la liaison transcendante sur la raison immanente, ou inversement de la raison immanente sur la liaison transcendante.^ de ces deux sortes de liaisons, laquelle a le plus décidément imposé à l'autre sa nature ou ses exigences? La Critique de la Raison pave en les rapprochant n'a pas fixé définitivement leur puissance respectivedc pénétration, et tout particulièrement l'élaboration progressive de la doctrine morale paraît avoir modifié constamment en un certain sens les proportions et les modalités selon lesquelles elles se sont unies.
Au fait, c'est avant tout la doctrine morale qui s'est positivement fondée sur cette union, au point même que l'on peut se demander si ce n'est pas elle qui l'a plus ou moins arbitrairement requise. Et même, en termes plus généraux, n'est-ce pas le besoin d'édifier la morale, ajoutons une certaine morale, qui a tantôt manifestement, tantôt en secret dirigé l'évolution de la pensée kantienne.^ Dès lors toute l'œuvre, qui devrait être de libre mouvement et d'exploration impartiale, n'en est-elle pas