‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 273 sur 345 · I. V. p. 3o8-3ii · texte numérisé non relu

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rent à ce titre universellement valables, et de ce qu'ils sont toutefois des jugements dans lesquels le prédicat est un sentiment. Or il semble qu'une représentation ne puisse produire a priori un sentiment que lorsqu'elle repose, comme dans le cas de la loi morale, sur un principe rationnel déterminant la volonté ; ici au contraire le sentiment est indépendant de tout concept défini. Comment donc est possible un jugement, qui d'après le seul sentiment particulier de plaisir qu'il attacbe à un objet, prononce a priori, sans recourir au concept de cet objel, que die plaisir doit être lié chez tous les autres à la même représentation? Un tel jugement n'est possible que si l'on suppose une finahié formelle de l'objet par rapport à la faculté de juger conçue dans son exercice simplement subjectif, c'esl-ii-dire dans l'activité interne concordante de la puissance pure d'iinaf^iner et de la puissance pure de connaître : l'union de ces deux puissances dans le sujet sert de fondement à l'universalité du plaisir causé par une représentation. Ainsi les jugements de goût établissent en droit, sans attendre l'assentiment d'autiui, un lien entre une représentation et un sentiment : ils sont donc fondés comme jugements synthétiques a priori. En prononçant qu'un sentiment de plaisir éprouvé par un sujet doit être éprouvé par tous, ils imphquent et justifient l'existence de ce sensas commuais par lequel chaque homme, pour comparer son propre jugement avec toute la raison, le compare avec les jugements de ses semblables, c'est-à-dire tente de s'affranchir des obstacles qui en limitent accidentellement la portée. En tout cas l'aptitude à éprouver par communication le sentiment de plaisir lié à la représentation d'un objet beau est l'effet de la faculté de juger esthétique, et quand elle s'associe indirectement, comme il arrive, a un intérêt moral, elle apparaît en quelque sorte comme un « devoir »'.

LA CRITIQUE DE LA FACULTE DE JUGER

Cette déduction des jugements esthétiques achemine tout droit à la solution de l'antinomie du goût, dont traite, selon un besoin d'exposition symétrique, la dialectique de la faculté de juger esthétirjue. Cette antinomie ne porte pas sur l'opposition que manifestent entre eux les jugements de goût, mais sur la contradiction qu'engendrent inévitablement nos concepts touchant le principe de la possibilité de pareils jugements. Elle est du reste l'expression d'un problème que Kant s'était maintes ibis posé, sans le résoudre toujours très nettement, ni dans le même sens '. On ne dispute pas du goût, dit-on, et ce proverbe signifie que le jugement esthétique ne saurait prétendre à l'assentiment d'autrui, qu'il est exclusivement individuel ; et cependant sans cesse on se conteste l'un à l'autre la valeur de son goût, ce qui implique dans le conflit même une foi dans l'accord possible'. Voici donc la thèse : « Le jugement de goût ne se fonde pas sur des concepts, car autrement on pourrait disputer sur ce jugement (décider par des démonstrations). » Voici l'antithèse : u Le jugement de goût se fonde sur des concepts, car autrement on ne pourrait jamais y rien contester quelle que fût sa diversité (c'est-à-dire prétendre avec un tel jugement à l'assentiment nécessaire d'autrui)\ » Kant estime que la thèse et l'antithèse sont vraies toutes les deux et qu'elles ne se contredisent que par le double sens donné au mot ((concept»: il est parfaitement exact, comme l'énonce la thèse, que le jugement de goût ne se

1. i^olitz. hauts Vorlesungen ùber die Metaphysik, p. 176. — Slarke, Kant's Menschenkunde, p. 282. — Cf. Otto Schlapp, 0/;. ci/., p. 81, p. io4, p. 107, p. 161, p. i85-i86, p. 191, p. 281, p. 289.

2. C'est par là que « slreiten » ditrère de « dispufiren » dans les deux formules qui résument ces vues opposées sur le goût. Uel)er den Geschmack làsst sich iiickt disputiren. — Ueher den Geschmack Uisst sich slreiten^

fonde pas sur des concepts, entendons par la des concepts déterminés comme ceux aucjueis correspondent des prédicats fournis par rintuition sensible: nous savohs du reste que le jugement de goût n'est pas un jugement de connaissance ; d'autre part, il est parfaitement exact, comme l'énonce rantithèse, que le jugement de goût repose sur des concepts, entendons par la des concepts indéterminés, comme est le concept que la raison nous donne du suprasensible, fondement de l'objet et du sujet, considérés l'un et l'autre comme des phénomènes ; par où nous sommes autorisés à admettre, en même temps que l'existence d'un ordre irréductible de la sensibilité esthétique, l'universalité intelligible des jugements de goût. La thèse et l'antithèse ne seraient fausses toutes les deux que si le principe du goût était placé soi! dans l'agréable, soit dans la perfection. ((On voit donc que la solution de l'aFitinomle de la faculté déjuger esthéti(|ue procède par une voie semblable à celle qu'a suivie la Critique dans la solution des antinomies de la raison pure théorique, et que les antinomies, ici comme dans la Critique de la raison pratique, nous contraio^nent malgré nous à voir au delà du sensible et à chercher dans le supra sensible le point de réunion de toutes nos facultés a priori, puisqu'il ne reste pas d'autre moyen de mettre la raison d'accord avec elle-même'. » Le concept du suprasensible intervient ici d'abord pour empêcher que la finalité de la nature, dans son rapport avec notre faculté de juger esthétique, ne soit regardée comme une propriété de choses en soi, pour dérendre par suite l'autonomie du jugement de goût': il intervient en outre comme principe, assurément indéterminable pour le savoir, mais très positif cependant, de l'accord de toutes nos facultés a priori' ; par le libre exercice du jugement de goût l'homme manifeste

LA CRITIQIE DE LA FACULTE DE JUGER

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l'harmonie de ses puissances entre elles comme l'harmonie du monde avec lui, il se reporte à cjuelque chose qui est à la fois en lui et hors de lui, qui n'est ni nature, ni liberté, mais cjui est lié cependant au principe de la liberté, au suprasensible dans lequel s'unissent d'une manière insaisissable pour nous la faculté théorique et la faculté prati- (|ue' ; la raison du jugement de goût est peut être dans le concept de ce (jue l'on peut considérer comme le substrat supra-sensible de l'humanité'. Kant ici révèle très clairement la tendance à laquelle il a obéi dans la position et l'usage de la chose en soi ^ ; il explique qu'il y a, selon les facultés mises en œuvre, trois idées du supra-sensible: a premièrement, l'idée du supra-sensible en général, comme (lu substratum de la nature, sans autre détermination ; secondement, l'idée du supra-sensible, comme principe de la finalité subjective de la nature pour notre faculté de connaître ; troisièmement, l'idée du supra-sensible comme principe des fins de la liberté et de l'accord de ces fins avec la liberté dans le monde moral'. »

Dès lors, par la fonction d'harmonie cju'il remplit comme par la relation propre c|u'il a avec le supra-sensible, le beau peut achever de définir son rapport avec la moralité : il en est, nous dit Kant, le svmbole. Les idées de la raison ne peuvent pas prouver leur réalité par des intuitions comme les concepts de l'entendement ; elles comportent cependant des exhibitions (jui les représentent, comme le font les schèmes pour les concepts, mais avec cette différence qu'elles les représentent, non par leur contenu, mais par la forme seule de la réilexion qu'elles suscitent : il s'agit donc alors d'une représentation par analogie ou symbolique. Or le beau est le symbole de la moralité, et c'est uniquement par là qu'il peut prétendre à un assentiment universel et

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