V. plus haut, p
imposer le a devoir » d'être reconnu comme tel'. Il ne serait confondu avec la moralité que par une erreur semblable à celle qui fait des attributs de Dieu des objets de connaissance dogmatique : mais il Texprime au regard de nos facultés humaines. Voilà pourquoi ce qui caractérise la moralité, à savoir le droit à l'adhésion immédiate, l'indépendance à 1 égard de tout intérêt préalable, le libre accord avec des lois universelles, se retrouve dans le jugement de goût, mais s'y retrouve détaché de la signification déterminée de principes constitutifs. On comprend donc pourquoi notre langage désigne souvent les choses belles par des mots pleins de qualifica lions morales, et pourquoi le goût nous permet de passer, sans un saut trop brusque, de l'attrait des sens à un intérêt moral habituel".
La brève Méthodolorjle qui sert de conclusion à la Critique du jugement esthétique réclame surtout, pour l'éducation du goût, le développement des idées morales et la culture du sentiment moral. Comme il n'y a pas de science du beau, il n'y a pas non plus de discipline directe et rigoureuse qui apprenne à le découvrir et à le produire. Sans méconnaître les bienfaits de la familiarité avec certains modèles, il y a toujours lieu de rappeler que ces modèles même ne représentent pas tout l'idéal et qu'ils doivent provorpier autre chose qu une imitation servile, mortelle au goût comme au génie. La propédeutique la
1. TI. Cohon observe qu'il y a une autre sorte d'expression ou de représentation de la moralité, celle dont traite la Typique de la raison pure pratique (V. plus haut. p. :^r)9-405) et qui est au fond l'idée du règne des fins (Kants Bef^nïnduttg der .f^sthetik, p. 3G8 sq ); il reproche à Kant de n'avoir pas indiqué ce qui distinguo de la Typique le symbolisme du beau. — C'est, peut-on dire, pour la maxime de l'action que la Typique cherche et trouve dans la loi de la nature un symbole de la loi de la liberté, tandis qu'ici le symbolisme porte sur la relation de l'ordre de la nature à la vérité morale.
2. \ . p. 362-30(i. — V. aussi sur les ra[)ports «ju'a l'admiration de labcauté de la nature avec le sentiment religieux, V, p. /iyô, note.
LA CRITIOUE DE LV FACULTE DE JUGER
plus sûre en ces matières est encore celle qui s'appuie sur ce que nous savons de l'intérêt empirique et de l'intérêt intellectuel du beau. Ce qu'il faut, c'est au lieu d'inculquer des préceptes rigides, élever les facultés de l'esprit par ces connaissances qu'on appelle humaniora, sans doute parce que humanité signifie le sentiment de sympathie universelle et le pouvoir de communication universelle, c'est les initier à cet ensemble d'idées par lesquelles dans la société les diverses classes se rapprochent et la civilisation se relie à la nature : c'est ensuite et surtout les ramener aux sources pures d'où dérive indirectement l'universalité du plaisir esthétique, savoir aux conceptions morales : le goût en recevra sa précision et sa justesse*.
Des deux tendances qui se partagent l'esthétique kantienne, de celle qui consiste à représenter le beau comme une finalité formelle sans plus, et de celle qui consiste à le représenter comme l'expression plus ou moins indirecte d'une finalité matérielle pratique, c'est la seconde qui paraît l'emporter, favorisée qu'elle est, dans l'esprit de Kant, et par le souvenir de ses anciennes conceptions sur l'intime alliance du sentiment du beau et du sentiment moral, et par le besoin nouveau d'établir des intermédiaires entre l'ordre de la nature et celui de la liberté. Elle l'emporte même tellement que Kant finit par y référer en termes très explicites le motif principal de son ouvrage : « Je me suis contenté de montrer, écrivait-il à J.-Fr. Reichardt le i5 octobre 1790, que sans sentiment moral il n'y aurait rien pour nous de beau ni de sublime, que c'est sur lui que se fonde, dans tout ce qui mérite de porter ce nom, la prétention en quelque sorte légale à l'assentiment ; et que l'élément subjectif de la morahté dans notre être, cet élé-
ment qui sous le nom de sentiment moral est impénétrable, est ce par rapport à quoi s'exerce le jugement dont la faculté est le goût". »
En tout cas cette disposition à fonder la beauté sur la moralité, même en l'en distinguant, marque bien les limites dans lesquelles devait, aux yeux de Kant, s'accomplir la fonction esthétique de l'esprit : elle est sa façon à lui de rappeler en ces matières les droits de la raison classique, kant ne veut pas que la représentation de la beauté et la puissance créatrice du génie absorbent l'idée du devoir et la laculté pratique de le réaliser. Certes, il est d'accord avec les écrivains du Slarm and Drang pour rejeter une conception doctrinaire du beau et de l'art; il réagit, lui aussi, contre la prétention de V Aufidamng h enfermer la culture de l'esprit dans les règles pédantesques d'une connaissance bornée-. Mais il n'est pas plus d'humeur à supporter la Sc/fwiirmerei dans les choses esthétiques que dans les choses philosophiques ; il entend que le génie ne se complaise pas dans toutes ses productions uniquement en raison de leur originalité' ; et il lui impose la disciphne du
I. Brie/aechsel, II, p. 2i^. — Celte lettre a paru pour la première fois dans les hantstudieru I, p. i\\. — Il n'y a pas lieu, je crois, d'estimer avec le commentateur que Kant ait dénaturé ainsi le sens de son ouvrage par une sorte de régression vers les idées de ses Observations sur le sentiment du beau et du sublime: Kant exprime là. sous une forme seulement un peu
simplifiée, 1 une des tendances les plus certaines de sa pensée actuelle V le
fragment publié par Reicke {l.ose BUitter, I), 23, I, p. 354), qui, en esquissant une partie du plan de la Critique du jugement esthétique, indique le tondement suprasensible du jugement de goût, ainsi que les rapports du beau et du sublime avec le sentiment moral. ~ Ce fragment qui n'a pu être écrit avant 17^', (pour une raison extrinsèque) doit être du temps où Kant songeait a écrire la A///// der Urlhcilskraft .
3. V Otto Sclilapp, op. cit., p. i(,4, p. 3',-. « Le génie est un talent de produire ce pour quoi on ne peut dormer aucune règle déterminée, non une habile disposition à ce qui peut être appris d'après quelque règle; l'originahte est donc sa première propriété. » AV///X der Urtheilskraft, V, p Siy
6. « Comme il peut y avoir aussi une extravagance géniale, les productions du g»nie doivent être en même temps des modèles, c'est-à-dire qu'elles doivent vive exemplaires', ne résultant pas d'une imitation, elles doivent pouvoir servir à être imitées par les autres, c'est-à-dire leur servir de mesure ou de règle d appréciation. » V. p. 3i8.
LA CRITIQUE DE LA FACULTÉ DE JUGER
goût\ Il reste étranger, même hostile à ce culte du génie que professaient les écrivains du Siann and Drang \ et qui fut pour le romantisme ultérieur la manifestation essentielle de la vraie religion de l'esprit. Loin de faire du génie le principe et la mesure de toute vérité en tout ordre de choses, il le réserve à l'artiste, « ce favori de la nature » ; il le refuse au grand savant, à un Newton même, dont l'œuvre, quelque puissante pensée qu'elle sifppose, reste le fruit d'un effort méthodique qui en principe est à la portée de tout le monde, dont les découvertes sont pleinement communicables à d'autres et assimilables par eux ^ Ce qu'il y a de mystérieux dans l'inspiration du génie ne l'autorise pas à prétendre enfermer le secret de tout. Kant reste donc opposé par avance à l'usage que la philosophie romantique fera plus tard de sa conception de la beauté comme de sa conception de la finaUté pour proclamer l'identité vivante de la nature et de l'esprit '\ Il trouve, au contraire, un interprète plus fidèle de sa pensée dans Schiller que la lecture de la Crififjae de la facalté de jager décida à entrer dans la philosophie kantienne' : par la hauteur de ses propres dispositions morales comme par son sentiment de poète, Schiller était à même de comprendre la double tendance de l'esthétique de Kant'. Profitant de ce que Kant avait dit sur le jeu harmonieux des facultés humaines dans
1. « Le goiit est, comme la faculté de juger en général, la discipline (ou la faculté éducative) du génie ; il lui coupe souvent les ailes ; il le civilise et le polit ; mais en même temps il lui donne une direction en lui montrant sur quoi et jusqu'où il doit s'étendre pour ne pas s'égarer; et, en introduisant la clarté et l'ordre dans l'abondance des pensées, il rend les idées consistantes, les fait capables d'obtenir un assentiment durable et en même temps aussi universel, dignes d'être imitées par d'autres et de concourir à une culture toujours en progrès. Si donc dans un produit ces deux facultés se trouvaient en lutte et qu'il y eût un sacrifice à faire, ce devrait être plutôt du coté du génie ». V, p. 33o.