V. plus haut, p. 327. note
l'état esthétique, il élargit sans doute la portée et l'application de celte théorie : comme il sent plus vivement que Kant la nécessité de combler, dans l'intércH mrme de la moralité, la distance qui sépare Tctre sensible que nous sommes de la pure et sévère loi du devoir, il assigne à la beauté pour mission d'apprivoiser et d'ennoblir les instincts sauvages et grossiers de la sensibilité, de donner à l'amo, dans le coneèrt de ses puissances, le sentiment joyeux dune liberté sans sacrifices : préparation indispensable, disait-il, à la vie morale, mais tellement indispensable et tellement prolongée pour un but quasi inaccessible, qu'elle apparaît souvent comme le plus parfait état dont l'homme soit capable : si bien (jue. dans l'esprit de Schiller, la conception esthétique de la vie libre accommode volontiers aux pensées kantiennes l'idéal de Gœthe'. Quant k Goethe lui-même, que la Critique de la faculté de juger rendit plus sympathique à la philosophie de Kant, il avouait avoir trouvé dans cette œuvre, par les rapports qu'elle établissait entre les productions de la nature et les œuvres d'art, de quoi comprendre et accorder ses doubles facultés de naturaliste et d'arlisle". Ainsi, plus ou moins librement interprétée, l'esthétique kantienne fournissait un thème solide aux réflexions des écrivains et des poètes '\ de puissantes
1. Cf. Windelband, Geschichte der neuerett Philosophie, II, p. 3^6-257.
— \. Kiihnemann, Kants und Schilters Begruiidung der .hsthetik, 1895.
2. Eimvir/dtfifi der neueren Philosophie, fiœthes Werke (Kùrchncr), X\\I\, éd. Steiner, p. 28-2(). — /iriefUechsel ZKvischen Cœthe und Zelter (i833-i83'j), lettre du 29 janvier i83o, V, p. 38i. — Eckermann, (iesprache mit Gœthe, A® éd. Brockaus, 187(3, entretien du 11 avril 1827, I, p. 2'|2-
Gœlhe avait annoté et souligné divers passages de la Kritik der Urtheilskraft. \ l'indication de ces passages dans \ orliinder, Piiblicationem nus dent Gœthe-Aational-Museum, kantstudien. II, p. 229-233; v. aussi de Vorliinder, Gœlhes Verhdltnis zu Kant in seiner historischen EnUK'ickelunii, Ihid., 1, p. O0-99, p. 325-35i; II, p. 1G1-211. — Sicbcck, Gœthe als Dt'nkcr, 1902, p. 32-/j5.
3. Ilerder la combattit dans sa Calligone, mais par des arguments souvent extérieurs et vagues, et sans faire toujours un sérieux effort pour la bien entendre. — V. Lotze, Geschichte der .Vsthetik in Deutschland, p. 7054.
— Ha) m, Ilerder, II, p. G97-718.
LA CRITIQUE DE LA FACULTE DE JUGER
suggestions pour les métaphysiciens en quête d'un principe qui révélât au plus profond de la nature la géniale spontanéité de l'esprit ; dans les justes proportions qu'elle entendait garder, elle défendait contre le dogmatisme des règles toutes faites la liberté du goût et du génie, contre l'arbitraire du goût et du génie la nécessité d'une sorte de vertu exemplaire dans leurs jugements et leurs productions : en requérant encore, mais sous la forme qui convenait ici, l'union de la liberté et de la loi, elle restait pleinement fidèle a l'esprit de la philosophie critique : et en même temps elle témoignait des singulières ressources que possède parfois la puissance de compréhension abstraite pour suppléer à l'insulTisance de l'éducation spéciale concrète : peu familier avec les espèces variées de la beauté et de l'art, kant, par la vigueur de sa méditation, parut à plusieurs de ceux-là même qui en avaient fait le grand objet de leur vie, en avoir surpris le secret.
La Critique du jugement esthétique a expliqué comment est possible une finalité formelle et subjective de la nature; et il semble maintenant ([u'elle ait pu sans trop de peine venir à bout de cette explication, puisqu'il s'agissait en somme d'un rapport, non pas des choses, mais de notre représentation des choses à notre faculté déjuger. Au contraire, pour décider qu'il y a une finalité matérielle et objective de la nature, et en quel sens, des difficultés se présentent en nombre. Comment admettre des fins qui ne sont plus nôtres, et les attribuer à la nature qui n'est pas un être intelhgent? Et quelle raison, au surplus, avons-nous d'admettre des fins de la nature, alors que le concept défini de la nature ne comprend que ce qui peut être ramené aux lois générales de la matière et du mouvement, et abandonne à la contingence la multipHcité des formes ou des dispositions particuhères qu'a pu revêtir le mécanisme ? Intro-
^^^ lA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>T
duira-t-on une nouvelle façon de fixer les conditions de 1 expérience possible ' ?
C'est à ces questions que répond d'abord, par son Analytique, la Critique du jugement téléologi(|ue.
Pour être conduit au concept d'une finalité matérielle en même temps qu'objective, il faut d'abord que nous ayons alïaire à des choses données dans l'expérience et auxquelles s'appli(|uedt^à par conséquent le rapport de cause à elïet : il faut en outre (jue nous ne puissions pas comprendre ce rapport sans supposer (jue la causalité de la cause même contient comme condition de sa mise en jeu l'idée de l'ellet qu'elle doit produire. Mais d'autre part la fin (ju'une chose remplit par son existence peut résider, soit dans quelque autre chose, soit essentiellement en elle-même. Si elle réside dans (|ucl(iue autre chose, elle est à la fois extérieure et indéfiniment relative ; elle exprime alors des rapports d utilité ou de convenance entiv des êtres divers : rapports dont la raison peut toujours être reculée, à moins qu'ils ne s arrêtent à une chose ayant sa fin dans son existence même : rapports qui pres(pie toujours peuvent se ramener à des connexions causales ordinaires. Le jugement téléologiquc ne peut donc reposer sur cette finahté matérielle externe, et s'il doit être fondé, il ne peut l'être que par la considération de choses existantes qui ont leur fin'dans leur existence même". Mais à quel signe reconnaît-on de telles choses ? Disons provisoirement : à ce signe que de telles choses sont à la fois les causes et les effets d'elles-mêmes. Considérons, par exemple, un arbre ; cet arbre en produit un autre, d'après une loi connue de la nature, et de la même espèce que lui c est-à-dire (pie cet arbre se produit lui-même comme espèce ; en outre cet arbre croît, et il emploie pour sa croissance des procédés d'assimilation et de sélection inexplicables par le mécanisme, c'est-à-dire que cet arbre se produit lui-même comme individu ; en outre cet arbre a I. V. p. 371-373.
LA CRITIQUE DE LA FACULTÉ DE JUGER GBg
des parties qui se conservent les unes les autres par leur mutuelle dépendance, qui à la fois collaborent à l'existence de l'ensemble et en résultent, c'est-à-dire que cet arbre se produit dans ses parties et dans son tout. Cependant cette réciprocité dans la relation de la cause et de l'effet, qui caractérise les choses comme fins de la nature, a besoin d'être plus exactement définie. La haison des causes efficientes, ou causes réelles, telle que l'exige l'entendement théorique, constitue une série qui va toujours en descendant ; la liaison des causes finales, ou causes idéales, imphque que l'on peut suivre aussi, pour parcourir la série, une marche ascendante ; si bien que ce qui était effet peut être considéré comme cause de sa cause. Dans les produits de l'art humain on saisit sans peine ce dernier genre de liaison : par exemple, la maison construite est la cause du loyer qu'on reçoit ; mais la représentation de ce revenu possible a été la cause de la construction de la maison : seulement ici la lin conçue est extérieure à la chose : elle étabht une liaison idéale, mais qui n'est pas naturelle. Voyons donc ce qui fait qu'une chose peut être vraiment dite une fin de la nature : il faut sans doute que les parties qu'elle comprend ne soient possibles, dans leur existence et dans leur forme, , que par leur relation avec le Tout ; mais cela ne suffit point, car l'art humain est capable d'œuvres de cette sorte. Il faut encore que chacune de ces parties existe par les autres et par le Tout, pour les autres et pour le Tout, qu'il y ait, en d'autres termes, réciprocité de production entre les parties, réciprocité de production entre les parties et le Tout. Ainsi chaque partie doit être un organe producteur. Lue chose est une fin de la nature quand elle est un être organisé et s'organisant lui-même. Et voilà ce dont reste incapable l'art humain. Dans une montre, chaque partie est un instrument qui sert au mouvement des autres, mais n'existe pas par celles-ci ; aucun rouage ne produit un autre rouage, et ne peut réparer de lui-même ses imperfections ou ses accidents : c'est une machine montée et mue du dehors,
LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA?îT
c'est-ti-dire que son existence laisse Tun en dehors de l'autre le mécanisme qui la constitue et le concept qui l'a produite ; tandis qu unrtre organise possède outre la force motrice soumise aux lois du mécanisme, une force informanle qui se communique à la matière qu'il emploie. L'art par lequel la nature s'organise, si un tel terme peut convenir, est avant tout un art intérieur, et qui n'est pas le fait d'un artiste étranger : il n'a, à parler exactement, aucun analogue dans les sortes de causalité que nous connaissons ; on dirait qu'il a son analogue dans la vie, si ce ((u'il y a de spécial à expliquer dans la vie n'était pas précisément ce qu'il y a de spécial à expliquer en lui. J3u inoins signifie-t-on par là qu'il est le contraire d'un agencement factice. 11 fournit plutôt un type ou un modèle pour certaines combinaisons ((ui tendent à substituer dans l'ordre de l'activité humaine, de l'activité polili([ue en particulier, au jeu arbitraire des forces indépendantes les unes des autres le jeu réglé des forces concourantes. C'est ainsi, nous dit kant, que dans la révolution (pi'un grand peuple vient d'entreprendre, on s'est souvent et justement servi du mot «organisation » pour désigner l'adaptation réciproque des diverses fonctions dans le corps de l'Etat. C'est qu'en elfet un Etat bien constitué est un Tout, dans leciuel cha(|ue citoyen est un membre qui est à la fois lin et moyen, c'est-à-dire qui en coopérant à la possibilité du Tout, trouve marcjués par l'idée de ce Tout sa place et son rôle '.
Ainsi les êtres organisés sont les seuls (|ui, considérés en eux-mêmes et indépendamment de toute relation d'utilité ou de convenance avec d'autres (Mres, peuvent être dits des fins de la nature. Or dès i[ue la raison introduit de la sorte, pour comprendre ce ([ue l'expérience lui présente, le principe d'un jugement léléologique, elle ne peut s'empêcher de concevoir un système total de la nature selon ce principe ; pas plus qu'elle ne peut, pour une production dont la forme
LA CRITIQUE DE LA FACULTÉ DE JUGER
suppose une fin, n'appHquer que partiellement ce concept de fin et faire appel pour le reste au mécanisme, elle ne peut non plus, quand elle a jugé que la nature dans certains êtres s'organise en vue de fins, hmiterà ces êtres seuls l'accomphssement des fins de la nature. En d'autres termes, l'exemple que nous donne la nature dans ses productions organisées nous autorise et même nous invite à ne rien attendre d'elle et de ses lois, qui ne soit en général conforme à des fins. Rien nest en vain devient, à ce point de vue, la règle qui correspond à cette règle de la science mathématique de la nature: Rien n arrive par hasard. Dès lors, si les considérations de finahlé externe, quand elles prétendent se justifier par elles-mêmes, sont vaines et sans portée, elles peuvent recevoir un sens, dérivé et hypothétique assurément, mais tout de même instructif, quand elles sont reliées à la légitime supposition de la finalité interne chez les êtres organisés \
Cependant que signifie le jugement téléologique luimême.^ Remarquons d'abord que nous ne pouvons pas véritablement apercevoir dans la nature une causalité déterminée par des idées, comme est par exemple notre volonté, et que pourtant le concept de fin, même dans sa stricte application à la seule nature, recèle toujours quelque analogie plus ou moins lointaine avec notre genre propre d'action. Remarquons en outre que l'exphcation de la nature par le mécanisme, dans les hmites et sous les conditions qui le rendent possible, doit rester intacte. Qu'est-ce à dire alors, sinon que le jugement téléologique est non pas déterminant, mais simplement réfléchissant, non pas constitutif, mais simplement régulateur, qu'il exprime la règle sans laquelle l'organisation, comme fin intérieure de la nature, serait inexplicable pour notre intelligence.^ C'est donc notre intelligence qui conçoit et qui doit concevoir les idées selon lesquelles la nature se comporte dans la pro-
Delbos.
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duclioTi des êtres organisés. Celte f\içon critique dVntendre la finalité nous affranchit et du dogmatisme de la science qui prétend rendre compte par des lois mécaniques de ce que nous sommes pourtant incapables de réaliser par notre art, comme la vie, et du dogmatisme de la théologie qui n'imagine d'autres fins que celles qui seraient imposées du dehors à la nature par son auteur. Elle nous prépare ainsi à résoudre les contradictions auxquelles est inévitablement assujettie notre raison, lorsqu'elle cherche à expliquer des propriétés de la nature dont la possibilité ne peut pas être directement déduite de piincipes a priori, et qui ne paraissent d'abord soumises qu'à des lois empiriques '.
Le Ju"^ement réfléchissant a en elTet sa dialectique ; c'est que, à la dilVérence du Jugement déterminant, il ne se contente pas d'indiquer les moyens d'application de concepts ou de lois préalableiiient donnés comme principes : c'est qu'il est par lui-même législateur et qu'il doit tirer de lui le principe qui peut rendre raison des objets inexplicables parl'entendement théorique proprement dit. Il a donc des maximes, et des maximes nécessaires, qu'il applique à la coimaissance des lois empiriques de la nature afin de la rendre rationnelle. Mais entre ces maximes une antinomie se découvre. En elTet, d'une part, le Jugement réfléchissant peut emprunter sa maxime au mode de législation que l'entendement a priori impose à la nature, et l'énoncer ainsi : toute production des choses matérielles et de leurs formes doit être jugée possible d'après des lois purement mécaniques. 11 peut, d'autre part, se créer une maxime propre, sutï-'^érée par certaines expériences particulières .qui mettent en jeu la raison, et l'énoncer ainsi : quelques productions de la nature matérielle ne peuvent pas être jugées possibles
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d'après des lois purement mécaniques : elles ne peuvent 1 être que d après une loi de finahté. A la vérité, ces deux thèses ne sont contradictoires que tout autant qu'elles ser vent de principes objectifs à un Jugement déterminant qui poserait que la production de toutes les choses matérielles est ou n'est pas possible en soi, et non pas seulement pour nous, d après des lois purement mécaniques. Mais précisément nous n'avons aucun moyen de décider par un incrément déterminant de la possibilité des choses qui sont soumises à des lois empiriques : de telle sorte que si nous nous relerons a la nature propre du Jugement réfléchissant l antinomie peut parfaitement être résolue. Dire en eflet d'un côté que je dois juger possibles d'après des lois mécaniques toutes les manifestations de la nature matérielle ce n est pas dire qu'elles ne sont possibles que de cette manière, c est simplement signifier que je dois toujours réfléchir sur elles selon le principe du mécanisme, c'est-à-dire en étudier le mécanisme aussi complètement et aussi profondement que possible, puisque à cette condition seulement il y a une connaissance véritable de la nature Mais cela n'empêche pas d'employer quand il le faut la seconde maxime, c est-à-dire de chercher pour quelques formes de la nature, et à l'occasion de ces formes pour la nature tout entière, un principe tout à fait difl^érent, qui est le principe des causes finales. Par là on ne sacrifie l'une à l'autre aucune des deux maximes ; on ne prétend même pas résoudre la question de savoir si dans le fond inconnu de la nature mécanisme et finalité ne s'identifient point; ce qu'on aflirmc seulement, c'est que, étant données les limites de notre raison, le Jugement réfléchissant comporte, sans contradiction aucune, cette duahté de maximes ; en introduisant du reste la finahté, il ne l'introduit que comme une ' Idée qui lui sert de fil conducteur et qui laisse la réflexion toujours ouverte à l'explication mécanisle'.
Qu'il faille entendre ainsi le principe et la fonction du incrément téléologique, c'est ce que démontre encore par une contre-épreuve rinsuffisance des systèmes dogmatiques, soit qu'ils nient, soit qu'ils anirment une finalité originale de la nature. Que la nature, en certaines de ses productions, offre l'apparence de la finalité, c'est ce que personne ne conteste. La question est donc de savoir si cette apparence ne tient qu'à une représentation arbitraire de notre esprit, et doit se résoudre dans le jeu des forces matérielles brutes ou dans leur principe : auquel cas on a ce que Kant appelle l'idéalisme de la finalité; ou si, au contraire, cette apparence repose sur l'existence, soit dans la nature, soit audessus de la nature, d'une puissance agissant en vue d'un but : auquel cas on a le réalisme de la finalité. Ces deux doctrines, avec la double variété que chacune d'elles comporte, exhibent donc quatre concepts : celui d'une matière inanimée, celui d'un Dieu Inanimé, celui d'une matière vivante, celui d'un Dieu vivant.
Mais aucune de ces explications n'est satisfaisante. — Prétendre avec Démocrite et Épicure que toute causalité de la nature est déterminée par les seules lois du mouvement, identifier par suite la technique de la nature avec le pur mécanisme, c'est reporter au hasard faccord ciue manifestent certaines productions naturelles avec nos concepts de fm, c'est donc laisser sans raison même la simple apparence de la finalité. — Soutenir avec Spinoza que toutes les productions de la nature ne sont au fond que des modes inhérents à un Être premier conçu comme substance, c'est sans doute fonder sur un principe la connexion et l'unité qu'elles révèlent; mais le principe reste insutfisant. Car la , fatahté avec laquelle les choses, dans cette doctrine, découlent de la Substance n'explique pas la contingence que gardent vis-à-vis du mécanisme les productions de la nature ; en outre, l'unité ontologique de la Substance, ne supposant pas par elle-même une Cause inteUigente, n'équivaut pointàrunltédeiinet ne peut point en rendre compte.
LA CRITIQUE DE LA FACULTE DE JUGER
Que si l'on suppose par détour que les choses ont une fin par cela seul qu'elles ont une essence, on ne réussit qu'à faire évanouir ce qu'a de spécifique l'idée de fin*. — Admettre maintenant, dans le sens opposé, avec Ihylozoïsme, que la matière est douée d'une puissance propre d'organisation, qu'elle est en elle-même animée et capable de former un Tout vivant, c'est lui attribuer, pour l'explication des êtres organisés, une vertu que l'on ne peut pas constater en elle, hors de l'observation de ces êtres, par surcroît une vertu qui est en contradiction avec sa propriété fondamentale, l'inertie". — Reste le théisme, qui rapporte les fins de la nature à la Cause première de l'univers, à un Dieu vivant et intelligent, agissant avec intention. Mais quoiqu'il ait sur les autres doctrines l'avantage d'expliquer ainsi certains caractères des productions de la nature, il a le grand défaut d'établir sa thèse sur l'aifirmation d'une impossibilité absolue, qu'il est hors d'état de prouver : l'impossibilité que la matière puisse jamais par son mécanisme produire l'organisation. Cette impossibilité n'est relative qu'à nos facultés, Incapables de pénétrer jusqu'au principe dernier du mécanisme pour savoir ce qu'il peut et ce qu'il ne peut pas. Le théisme veut que la Théologie fonde la téléologie : c'est, au contraire, la téléologie, qui, par le libre et complet exercice du Jugement rélléchissant, doit conduire à la Théologie^. Il y a, en effet, une profonde différence entre dire que la production de certaines choses de la nature ou même de la nature dans son ensemble n'est possible que par une Cause se déterminant à agir en vue de fins, et dire que, d'après la constitution spéciale de mon pouvoir de connaître, je ne