‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 276 sur 345 · I. Cf. V, p. hZ\, p · texte numérisé non relu

I. Cf. V, p. hZ\, p

3. Cf. V, p. 387. — Cf. Metaphysische Anfangsgriinde dev Natunvissenschaft, IV, p. 44o : « C'est sur la loi de rinertie (jointe à la loi de la persistance de la substance) que la possibilité d'une science propre de la nature repose tout entière. Uliylozoïsme^ qui est le contraire de cette loi, est par là aussi la mort de toute science vraie de la nature. » — Cf. Heinze, Vorlesungen Kants, p. :^o8 jOaS).

! il

puis juger de la possibilité de ces choses et de leur production qu'en concevant une telle Cause. Certes un jugement de cette sorte est nécessaire, puisque sans lui on ne peut étudier par une observation suivie les êtres or^^anisés ; il comporte aussi une extension, sinon indispensable, du moins très utile, à l'ensemble de la nature, puisqu'il consiste à rechercher beaucoup de lois que nous négligerions, faute de pouvoir les rapporter au mécanisme : mais il reste toujours simplement régulateur. Ainsi il nous empêche de considérer les limites de nos explications mécanistes comme de simples bornes qu'un plus puissant ellbrt du génie humain pourrait non seulement reculer, mais franchir, d'espérer la venue de quelque nouveau Newton que n'arrêterait plus, dans sa superbe tentative de tout ramener à des forces naturelles sans dessein et sans plan, la production d'un simple brin d'herbe. Mais ce serait aussi une erreur que de traiter dogmatiquement ce concept de fin de la nature de façon à en faire une loi objective des choses et à violer ainsi les droits du mécanisme '.

En réalité, la distinction nécessaire et l'accord possible de ces deux sortes de causalité repose sur l'existence d'un principe (pii est en dehors de toutes les deux, d'un principe qui, n'étant pas donné dans une représentation empirique, est supra-sensible, qui, étant supra-sensible, reste inaccessible à toute connaissance déterminée. Ce principe, c'est le fondement ou le substratum de cette nature que nous ne saisissons, nous, que dans l'ensemble de ses phénomènes. Mais précisément parce (jue ce principe reste pour nous indéterminé, il ne peut permettre que le Jugement déterminant exphque par lui le système où se concilient, sans confusion et sans restriction, les deux sortes de causahlé ; et comme il est supra-sensible, il requiert que dans ce système ce soit le mécanisme qui se subordonne h la finalité. En elîet, tandis que la suprématie du mécanisme rendrait

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la finalité accidentelle ou illusoire, la finalité, au contraire, admet des moyens dont la loi d'action n'ait besoin par ellemême de rien qui suppose une fin, et puisse, par conséquent, être mécanique. Nous ne pouvons jamais fixer jusqu'à (|uel point le mécanisme agit comme moyen pour chaque fin de la nature, et nous restons autorisés à penser que cette action ne pourra jamais supprimer l'élément intentionnel et intellectuel sans lequel il n'y a pas de fin véritable ; mais nous gardons le droit et nous avons le devoir d'expliquer mécaniquement, autant qu'il est en nous, tous les événements de la nature, même ceux qui nous révèlent le plus de finalité. Ainsi, pour Kant, le Jugement réfléchissant, en même temps qu'il nous oblige de chercher pour la diversité des lois empiriques la plus grande unité systématique, nous pousse à étendre le plus possible, sans préjudice pour la forme spéciale de cette unité, le champ d'application des lois générales de la nature matérielle ^

Mais le rôle que joue ici la faculté de juger a besoin d'être éclairé, et il ne peut l'être que par l'examen des conditions propres de notre connaissance humaine, dans leur rapport avec les caractères d'une connaissance parfaite. La connaissance humaine résulte de deux éléments : les intuitions et les concepts. Or si la faculté des intuitions et la faculté des concepts doivent s'accorder pour la connaissance, il n'en reste pas moins qu'elles sont en nous distinctes, et qu'elles ne se partagent pas leurs propriétés : notre intelligence n'estjamais intuitive, notreintuition n'est jamais intellectuelle" : d'où une distinction correspondante

2. Celte limite de l'esprit humain, Kant la présentait plaisamment dans une lettre à Hamann, du 6 avril 1774» comme une infirmité de son propre esprit: « Donnez-moi votre avis, je vous prie, en quelques lie:nes, mais, s'il est possible, dans la langue des hommes. Car pauvre enfant de la terre que je suis, je ne suis point du tout fait pour cette langue des dieux qui est celle de la raison intuitive (Denn ich armer Erdenssohn bin zu der Gottersprache der anschauenden Vernunft gar niclit organisiri). Ce qu'on peut m'épeler au moyen des concepts communs d'après une règle logique, je le saisis encore bien. » Brief\vechsel, I, p. i48.

entre la possibilité et la réalité des choses : ce qui est possible, c'est-à-dire déterminable par des concepts, peut n'être pas réel pour nous ; et d'autre part, ce qui est réel pour nous ne dérive pas des concepts, mais nous est donné dans l'intuition sensible. La distinction du possible et du réel ne vaut donc que pour un esprit tel qu'est le notre: un entendement intuitif n'aurait d'autre objet que le réel et n'aurait jamais à faire, en dehors du nécessaire, la part du contingent qui peut exister ou ne pas exister. Que nous soyons autorisés à concevoir un entendement intuitif, un intellect archétype, cela résulte d'abord de ce que cette conception n'a en elle-mi'me rien de contradictoire ; que nous soyons fondés à le concevoir, c'est ce que prouve la tendance inévitable de notre raison à produire, par delà les limites de notre expérience, des idées d'objets en qui le possible et le réel coïncideraient; mais que nous devions reconnaître qu'il est un modèle pour nous irréalisable, c'est ce que démontre l'incapacité que nous avons de constituer avec ces idées une connaissance et d'apercevoir en quelque sorte la réalité découlant d'elles'. C'est ainsi que

I. C'est une des plus anciennes dispositions de la pensée de Kant que de reconnaître que nous n'avons pas de l'acuité qui nous permette de saisir intuitivement ce que sont les choses en elles-mêmes, et elle s'est manifestée dès le moment où il a commencé à soumettre à un examen critique la Métaphysique traditionnelle ; car si nous avions une faculté de ce genre, on ne disputerait pas plus sur la Métaphysique que sur la Géométrie. Cependant si nous ne l'avons pas, nous en avons l'idée, qui sert à marquer que les limites de notre

entendement ne sont point celles des choses, ni de la connaissance possibles.

A . ce que dit Baumgarten, Metaphysica, iiS^i, sur la co^vi/7/o archetypa sue exemplaris. — \. kant, De mundi sensihilis atque intelU^ibiLis forma et principiis. II, p. 4o'i, p. 419, p. 4 20, note — Lettre à Marcus Ilerz du 21 février 1772, Briefaechsel, I, p. 12A-125. — Polilz, Vurlesungen iïbcr die Metaphysik, p. 99, 101-102. — Benno Erdmann, neflexionen h'a/its, II, no 23G, p. 70; n" 3i3, p. 97; n" 929, p. 2G1 ; n« i652, p. /179. — La Critique de la raison pure, selon laquelle la sensibilité et l'entendement ne peuvent chez nous déterminer des objets qu'en s'unissent par delà leur irréductible distinction, oppose volontiers, surtout dans la -j^' édition, à ce procédé qui résulte pour nous de la constitution de nos facultés, l'idée d'un pouvoir d'intuition intellectuelle, capable de saisir son objet aussi réel que s il était donné, tout en le [)roduisant de lui-même par sa spontanéité absolue. Un tel pouvoir nu peut appartenir qu'à un Etre infini comme Dieu, il n'appartient

LA CRITIQUE DE LA FACULTÉ DE JUGER

l'idée d'un Etre absolument nécessaire, quoiqu'elle soit indispensable à notre raison, reste pour nous une idée problématique, capable seulement de régler l'exercice de notre pensée en vue du plus complet achèvement possible de la connaissance. C'est ainsi que l'idée d'une causalité inconditionnée, quoique pratiquement déterminée par la loi morale, reste, par la nature subjective de notre raison, en opposition avec la réalité donnée, et, au lieu d'engendrer un monde intelligible où tout le bien possible serait réel par cela seul, nous présente et nous impose ce monde intelligible simplement comme devant être ; elle n'est à cet égard qu'un principe régulateur de nos actions, considérées, non comme des productions spontanées, mais comme des devoirs.

pas à des êtres finis, tels que nous sommes, qui en fait d'intelligence, ne peuvent avoir qu'une intelligence discursive, non créatrice, en fait d'intuition, qu'une intuition dérivée, non originaire. (Kriti/c der reinen Vernunft, III, p. 56, p. 79, 2C éd.) « Il y a, dit Kant dans V Introduction, deux souches de la connaissance humaine, issues peut-être d'une racine commune, mais qui est inconnue de nous : à savoir la sensibilité et Ventendement ; par la sensibilité des objets nous sont donnés, par l'entendement ils sont pensés. «(Dans les deux éditions, III, p. 52). L'intuition intellectuelle serait précisément la faculté d'appréhender immédiatement en son principe l'unité du donné et du pensé. Et voici comment Kant, dans divers passages de la Critique de la raison pure, en développe l'idée : « Un entendement dans lequel tout le divers serait donné en même temps par la conscience de soi serait un entendement intuitif; le nôtre ne peut que penser et doit chercher l'intuition dans les sens. » (Dans la 2^' édition, III, p. 117. Cf. p. 119). — « Si je supposais en moi un entendement qui fût lui-même intuitif (une sorte d'entendement divin, qui ne se représenterait pas des objets donnés, mais qui serait tel que par sa représentation les objets mêmes seraient donnés en même temps ou produits), les catégories n'auraient relativement à une connaissance de ce genre absolument aucun sens. Elles ne sont autre chose que des règles pour un entendement, dont toute la faculté consiste dans la pensée, c'est-à-dire dans l'action de ramener à l'unité de l'aperception la synthèse du divers qui lui est donné de par ailleurs dans l'intuition. «(Dans la 2^' édition, III, p. 128). — a Si j'admets des choses qui sont simplement objets de l'entendement et qui pourtant peuvent comme telles être données à une intuition, non pas sensible il est vrai (corani intuitu intellectuali), de telles choses s'appelleraient des noumènes (intelligibilia)... Pour qu'un noumène signifie un objet véritable, à distinguer de tous les phénomènes, ce n'est pas assez que [affranchisse ma pensée de toutes les conditions d'une intuition sensible, il faut encore que je sois fondé à admettre une autre espèce d'intuition que l'intuition sensible, sous laquelle un tel objet puisse être donné ; car autrement ma pensée serait vide, bien que sans contradiction. Nous n'avons pas pu sans doute démontrer plus haut que

LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE R\?iT

LA CRITIQUE DE LA FACULTÉ DE JUGER

Si donc notre entendement, parce qu'il est un entendement, doit avoir quelque analogie avec l'entendement archétype, ildoit en dilTérer radicalement par ailleurs. N'ayant pas d'intuition intellectuelle, il y supplée par le Jugement. Mais le Jugement est un procédé discursif, ([ui au lieu de saisir dans un acte unique l'universel et le particulier, le concept et le réel, va de l'un à l'autre. Quand il s agit de comprendre la nature matérielle, riuiiversel nous est donné tout d'abord comme le principe que nous avons à suivre pour rendre compte du particulier, mais rpii a besoin, pour entrer en jeu. (|ue le particulier lui soit ollert dans l'inlnition sensible ; alors l'ceuvre de l'entendement consiste à considérer un Tout donné comme l'elïet du concours des

rintuition sensible soit la seule intuition possible en général, mais qu'elle est la seule possible pour nous ; nous ne pouvions pas non j)ins dénionlrer fjuun autre mode d'intuition est encore possible » (Dans la première édition, III, p. 3i6-3i8). — « Si par nouménc nous entendons une chose en tant qu'elle /^est pas obfct de notre intuition sensible, en faisant abstraction du mode d'intuition qui nous est propre et [>ar lequel nous le saisissons, c'est là un noumène dans le sens néf^atif Si, au contraire, nous entendons par là im objet d'une intuition non sensible, nous admettons ainsi un mode d'intuition particulier, l'intuition intellectuelle, mais qui n'est pas le notre, et dont nous ne pouvons pas non plus apercevoir la possibilité, et ce serait le noinuèrjc ilans le sens positif. » (Dans la 2'' éd.. 111, p. 219; V., de la 2*' éd , III, p. 220; des deux éditions, III, p. 222 et p. 2'40-24i). — Kn rattachant à l'idée de l'intuition intellectuelle l'idée d'un entendement archétype, Kant indique bien que c'était sous la forme d une unité ()ar les fins que devait se réaliser à ses veux l'unité du donné et du pensé. « La plus grande imité systématique, disait-il encore dans la tjiti(/ue de la raison pure, par conséquent l'unité selon la finalité, est l'école et même le fondement de la possibilité du plus grand usage de la raison humaine. L'idée en est donc inséparablement iinie avec l'essence de notre raison. Cette même idée est donc législatrice pour nous, et il est ainsi très naturel d'admettre une raison qui lui correspond (iuiellrctus archetrpus) d'où toute unité systématique de la nature soit à déduire, comme d'un objet de notre raison. » (Des deux éditions. IIÏ, p. 4<>''0 — V. également sur l'intuition intellectuelle les Prolégomi'nes, \\\ p. 64-6.'), p. ()8. — D'après la Crififfiie de la raison pratiffue. si nous avions en partage une intuition intellectuelle, nous pourrions déduire la loi pratiipic de la liberté (V, p. 33) ; nous apercevrions ([ue la série des phénomènes, en tout ce qui se rapporte à la loi morale, dépend de la spontanéité du sujet, connue chose en soi (\ , p. lo'i) \. aussi V, p. 142. p. 1^3. — V. la lettre du 26 mai 1789 à Marcus Ilerz {Hriefivechsel, II, p 54. — V. l'ouvrage de Giinther Thiele, Nantis intellectuelle Anschauun^, 1876, qui, sur l'idée de l'intuition intellectuelle, reconstitue d'une façon suggestive, mais souvent arbitraire, le criticisme kantien.

forces motrices des parties, par conséquent comme un agrégat mécanique ou un produit mécanique. Dans cette \oie, l'entendement peut et doit s'efforcer de poursuivre sa tache jusqu'au bout et entreprendre d'expliquer par des causes mécaniques, non seulement la constitution actuelle, ' mais l'origine même du monde matériel. Mais, dans une autre direction, Fentendement ne peut expliquer de cette façon la variété des formes particulières que revêt la nature niaténelle, et surtout l'organisation des êtres vivants ; ici il ne possède pas de principe j)réalable par lequel il puisse (lélerminer la composition des choses; il doit donc laisser à une autre espèce de jugement la fonction de dé^ai^er ce piincipe par la confrontation des lois empiriques avec la raison. Or, dans ce cas, ce qui manque à notre esprit, c'est la puissance de déterminer, comme le peut un entendement intuitif, les parties et leur haison par le Tout. Il peut du moins, et pour ne pas laisser dans la représentation rationiH^lle de la nature une immense lacune, il doit concevoir que 1 unité du Tout a pour cause, non pas seulement ses parties, mais l'idée même de cette unité, ou encore que l idée du Tout est la raison de l'existence et de l'accord des parties. De la sorte, on comprend quel est le rôle du Jugement réfléchissant, quels droits et quelles Kmitations il cnniporte. Il consiste à rendre compte de ce qui au regard (ii's lois générales de la nature matérielle reste contingent, à savoir la concordance des formes empiriques particuHères H la réalité des productions organisées. Mais devant partir (iu réel sans pouvoir le déduire du possible, il fournit les maximes selon lesquelles cette possibiHté peut nous être ivju-ésentée, sans ériger cette possibilité, relative à nous, en possibilité des choses mêmes : seul un entendement plus élevé que le nôtre pourrait dans le réel même apercevoir I.i possibilité qu'il réalise et découvrir au plus profond du mécanisme le secret de la finalité'.

Par cette idée d'un entendement Intuitif, comme par l'affirmation selon laquelle le mécanisme et la téléologie retrouvent leur unité dans le substrutum supra-sensible de la nature, Kant paraît bien ouvrir les voies à la spéculation * allemande postérieure. 11 indique à coup sur le moyen de passer outre aux restrictions de la Critique, de tenter la d(\termination de 1 Absolu comme principe premier dont doivent pouvoir se déduire, dans leur liiérarchie véritable, les diverses facultés de Tesprlt et leurs objets. Il suggère la pensée que l'idéalisme formel appelle pour se complé ter et se justifier l'idéalisme absolu'. On ne saurait cepeii-

i. Fichte avait fait, de septembre 1790 au commericeiiicfit de l'année 171)1, un travail de résumé et d'éclaircissement de la Critique de la faculté de juger ; il avait même l'intention de le publier, et, n'en ayant |)as arrêté définitivement le titre, il proposait celui-ci : Versuch eines erklurenden Auszugs aus hauts Kritik der UrtUeiUkraft (\ . lettre à Wcissliulin, dans J.-II. Fichte, Johann (Jottlieù Fichtes Leben und litterarischer BriefWechscl, I, i83o, p. i5o-i53). Le manuscrit de ce travail ne correspondait qu à la moitié de l'ouvrage de kant; il a été conservé, mais il est encore inédit. Voici comment, d'après ce que rapporte son fils, Fichte y avait rattaché à la doctrine de Kant la pensée génératrice de son futur système. « Le problème concernant l'unité interne de ces trois facultés fondamentales de la conscience conçues comme séparées, le problème que kant avait somiiiairemcnt exclu en allirnïaiil que ces trois facultés ne se laissent pas déduire d'un principe commun, est ici déjà détermine en ceci, (juil faut supposer entre elles le rapport interne de réciprocité de condition ; par là se trouve comme en germe l'indicalinn d'une théorie qui tente de construire la conscience à partir d'elle-même et Je saisirson développement général, comme le fit plus tard la Doctrine de la science ^) (Ibid., p. i'|3.) — V. Vexposé de la Doctrine de la science, de i8o4, dans lequel Fichte déclare que kant, avec la Critique de la faculté de juger, avait mis au jour la lacune de son système, mais sans la combler : le propre '!e la Wissenschaftslehre, ajoute-t-il, c'est d'atteindre à cette racine, selon kanl, inaccessible, d'où partent également le monde sensible et le monde intelligil.'lc, de tenter, à partir du principe un (jui leur est connnun, la déduction à la fois réelle et conceptuelle des deux mondes. (Nachgelassene Werke, II, iSol, p. io3-io5.) — Dans sa seconde Introduction à la Doctrine de la science, Fichte a [)articulièrcment expliqué ce qu'il entend par l'intuition intellectuelle telle qu'ill'admet, en quoi par là sa doctrine dépend de la doctrine de kant, n quoi aussi elle s'en sépare. L'intuition intellectuelle, c'est, pour lui, la conscience immédiate de notre activité originaire propre ; ce qu'elle révèle, ce n'est pas un être, c'est un acte, (^ette conscience est immédiate comme l'action est originaire : c'est d elle que nous tenons la distinction constante et essentielle entre notre activité propre et l'état de passivité où nous met la présence préalable de l'objet. D'ailleurs, rintiiilion intellectuelle n'est pas isolée du reste de la conscience; si elle s'en laisse abstraire, c'est par un procédé d'analyse philoso phique aussi légitime que celui qui abstrait l'intuition sensible, alors que cette

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(Jant mesurer le sens de la Kritik der Vrtheilskraft aux conséquences que le génie des successeurs de Kant lui a fait produire : car si elle développe l'idée de l'entendement intuitif ou archétype, ce n'est pas seulement pour expliquer au moyen d'un modèle d'ailleurs en toute rigueur inimitable l'acte du Jugement réfléchissant, mais encore j)0ur en sauvegarder le caractère original parles limites que

dernière n'est possible que rapportée à une conscience, et que la conscience implique l'intuition intellectuelle. Fichte se déclare donc d'accord avec kant pour nous dénier une intuition intellectuelle qui aurait pour objet la chose en soi ; admettre au contraire l'intuition intellectuelle dans le sens qu'il vient de (lire, c'est s'écarter peut être de la lettre du kantisme, mais c'est en ressusciter l'esprit. Kant ne l'a-t-il pas supposée dans la conscience de la loi morale ? Car si celte conscience n'est pas sensible et ne peut point l'être, qu'est-elle, sinon l'intuition intellectuelle ') N'est-ce pas encore l'intuition intellectuelle que l'aperccption pure de kant.*^ Toutes nos représentations, dit-il, doivent être accomj>agnées du « Je pense ». Mais qu'entendre [)ar le « Je pense » ? Kant le dit lui-même, beaucoup plus exactement que certains kantiens : c'est un acte de la spontanéité, qui ne peut être considéré comme appartenant à la sensibilité, (lest donc un acte du .\Ioi pur qui ne peut être donné dans la conscience sensible, puisqu'il en est la condition, qui ne peut se saisir par conséquent que dans une intuition intellectuelle. Kant a ainsi découvert que la conscience de soi conditionne toute conscience : la Doctrine de la science a montré que la conscience de soi non seulement conditionne toute conscience, mais encore en détermine le contenu. (^Fichte's Werke, 1, p. 4^8 sq.) — V. Xavier Léon, La philosophie de Fichte, p. iS-iq. — Cf. Gûnther Thiele, Kant s intellektuelle Anschauung, p. 172-184, qui reproche à Fichte de n'avoir pas compris le sens de la pensée de Kant sur l'intuition intellectuelle.

Schelling dès ses premières œuvres a aflîrmé que seul un acte d'intuition intellectuelle permet de saisir 1 Absolu, condition de tout savoir et principe premier de toute réalité (^Vom Ich als Princip der Philosophie, 1790, I, p. 181. — Ahhandlung ziir Erlâuterung des Idealismus der Wissenschaftslehre, 1796-1797, ï, p. 378, p. 4oi-4o3); il a admis cet acte primordial dans les transformations qu'a subies sa philosophie, quand il a fait du Moi, non seulement le sujet pur, mais l'identité du sujet et de lobjet (^System des transcendentalen Idealismus, 1800, III. p. 369 sq. ; Ueber den wahren Begriff der Natur philosophie, 1801, IV, p. 87 sq.), et quand il a fait de l'identité absolue la Raison ou Dieu (^Fernere Darstelliing aus dent System der Philosophie, 1809, IV, p. 3Gi sq.). Plus tard seulement, dans sa polémique contre Hegel, il a prétendu n'avoir emjtloyé danssa doctrine rationnelle ce terme d'intuition intellectuelle que dans un sens exotérique. ÇZur Geschichte der neueren Philosophie, X, p. i47-i5o.) — V. comment Schelling a emprunté les formules de Kant sur la finalité et son rapport avec le mécanisme, tout en prétendant les affranchir des limites du criticisme et en les transposant dans le sens de l'idéalisme absolu : Ideen zu einer Philosophie der Natur, 1797, II, p. 4o-43. — Cf. Victor Delbos, Le problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans l histoire du spinozisme^ p. 36i, p. 367-3O8, p. 373, p. 375-377, p. 382, p. 396.

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■Si

cette ide'e assigne à nos facultés : si elle transporte au fond supra-sensible de la nature le principe d'unité oii s'accordent mécanisme et finalité, ce n'est pas seulement afin d'eu justifier l'union par un genre de principe dont l'existence et l'action ne sauraient du reste tomber sous les procédés de notre esprit, mais encore afin de maintenir intacte la dualité des points de vue auxquels nous devons nous placer pour connaître et nous représenter la nature. La Critique de la faculté de juger ne permet de concevoir l'uni 16 systématique des choses qu'en fonction d'une intelligence finie : elle élargit jusqu'au point extrême la compréhension dont cette intelligence est capable, et elle lui en garanti! la vertu positive et définie par l'incapacité même de dépasser certaines limites. De la chose en soi, de l'intuition intellectuelle, elle ne relient donc que ce qui consacre les usages immanents de l'entendement théorique et de la raison pratique ainsi que le principe immanent de leur relation : au delà, elle les laisse plus complètement que jamais indéterminées, de façon à les empêcher de déplacer par leur force propre le centre de la philosophie critique, et de la convertir en métaphysique transcendante.

La Méthodologie traite essentiellement des rapports qu'a la téléologie, d'un côté avec la science de la nature, de l'autre avec la Théologie. La téléologie n'appartient pas à la science de la nature, qui a besoin de principes déterminants, non de principes rélléchissants, et qui ne <^a<>-ne rien à une considération, au fond purement descriptive, des phénomènes selon des fins. Elle n'appartient pas non plus à la Théologie, bien qu'elle tende à ralfirniation dune Cause placée en dehors et au delà du monde, car elle a pour objet direct les productions de la nature. Elle ne relève donc d'aucune doctrine et n'en constitue pas une ; elle ressortit uniquement à la Critique. Mais comme elle repose sur des

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principes a priori, elle peut et doit fournir la méthode qui permet de juger la nature d'après la loi des causes finales : elle exerce une influence au moins indirecte et négative et sur les démarches de la science de la nature, et sur l'établissement des rapports que doit avoir la science de la nature avec la Théologie \

Rien ne restreint le droit que nous avons de rechercher une explication purement mécanique de toutes les productions de la nature ; mais le pouvoir de pousser jusqu'au bout ce genre d'explication nous est refusé par les limites de nos facultés. S'il n'est j^as impossible en soi, il est du moins impossible selon notre intelligence, que de la matière inanimée soient sortis par une génération équivoque les êtres vivants. En revanche, il ne nous est pas interdit de comprendre que l'immense variété des espèces vivantes dérive, par des lois mécaniques, d'une organisation primitive élémentaire : une hypothèse de ce genre est une (( hardie aventure de la raison », et il est peu de naturalistes, même parmi les plus pénétrants, dont elle n'ait parfois traversé l'esprit. Elle a l'avantage de rester fidèle au principe de la generalio wiivoca, au moins dans son sens général, et bien qu'elle ne puisse se réclamer de 1 expérience, qui nous montre toujours le produit vivant de la même espèce que le producteur, elle n'a en elle-même rien d'absurde. Elle recule seulement jusqu'au problème des origines lapplication du Jugement téléologique : elle ne la supprime point ^

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