I. Ihid., p
CHAPIÏIŒ VII
La CvUique de la Raison praUqae et la Crilujiic de la Faculté de juger avaient abouti l'une et l'aulre à l'explication des rapports qui doivent exister entre la Morale et la Religion. La Morale est fondée sur le concept d'un être libre se liant lui-même par sa raison à des lois incondilionnées ; elle n'a besoin ni de l'idée d'un Etre supérieur à l'homme pour que l'homme puisse comiaître son devoir, ni d'un autre mobile (pie la loi même |)Our qu'il l'observe: en ce sens elle se sulfit pleinement à elle-même. Cependant, bien que toute détermination de la volonté doive moralement être indépendante de la représentation des fins, il est inq)ossible qu'elle ne se rapporte pas à des fins, conçues alors comme des conséquences, non comme des principes, de l'adoption de telle ou telle maxime. Donc la raison inévitablement se demande (piel doit être l'efiet d'une conduite conforme au devoir, finis in consequentiam veniens : elle conçoit ainsi comme objet de la volonté le souverain bien, dont la possibilité ne peut s'entendre sans la supposition d'un Etre suprême tout-puissant et saint. Mais cette idée de Dieu résulte de la morale et ne la fonde point: une philosophie religieuse ne peut se développer que comme un complément et une dépendance de la philosophie pratique'.
Mais cette philosophie religieuse, jusqu'où Kant l'éten-
I. Die Religion innerhalb der Grenzen der blossen Vernunft, Vorrede, VI, p 97-101.
LA l\i:i IGIO^ HAINS LES LIMITES DE LA SIMPLE RAISON 60 1
drait-il? Qu'elle dût un jour ou l'autre se confronter avec le Christianisme, c'est ce qui semblait tellement naturel et qui était tellement attendu, que lorsque parut sans nom d'auteur V Essai d\me Critique de toute révélation de Fichte, (1792), il fut attribué à Kant'. Lui-même avait dans ses ouvrages plus d'une fois rapproché sa pensée de telle ou telle conception chrétienne plus ou moins Ul)rement interprétée. C'avait été du reste dans les temps modernes, chez les philosophes qui tout en pratiquant la hbre recherche se sentaient d'une certaine façon liés au Christianisme, une disposition assez fiécpiente, que de se demander à quelle condition pouvail s'élabhr la conformité de la foi avec la raison: on sait en parlicuher comment Locke et Leibniz avaient taché de conq)r(Midre cet accord. Pour les mêmes motifs Kant trouvait devant lui le même problème que son éducation chrétienne et sa sincérité intellectuelle lui interdisaient de négUger: mais de par son système propre il pouvait le poser dans des termes tout autres. Pour les philosophes antérieurs le rapport de la Religion naturelle et de la Religion révélée coïncidait exactement avec le rapport de la raison et de la foi: de telle sorte que ce qu'ils retenaient comme rationnellement vrai delà Rehgion révélée devenait à leurs yeux rol)jet plus ou moins rigoureusement démontré d'une connaissance spéculative. Ils justifiaient en quelque mesure le contenu de la foi. mais non la foi elle-même. Or Kant, n'ayant j)lus regardé la raison et la science comme adéquates l'une à l'autre, avait été conduit à concevoir que pour l'afTirmation des objets supra-sensibles, inaccessibles à la science, il y a proprement une foi de la raison. Il avait donc fait descendre la foi du ciel pour lui ouvrir sur la terre la demeure de la raison philosophique-. Il s'opposait ainsi d'autant plus au dogma-
1. Kant dut déclarer dans rj/Z^ememe Litteraturzeitung qu'û n'en était
point l'auteur.
2. V. la Préface de Yaihinger au livre de Sânger, Kants Lehre vom
Glauben, p. v-xii.
LA PHILOSOPHIE PIWTlnrE DE K \NT
tisme élroit et superficiel de la UeliG^ion naturelle telle que leiilendaient, sauf à peu près le seul Lessing', les écrivains de VAufLlaranfj\ et il en apercevait nettement le double vice, qui était, d'une part, de dissimuler ou de méconnaîJre |)ar ses prétentions lliéoricpies le principe générateur de la Heligion, d'autre part de ne point pouvoir donner au Christianisme sa signification essentielle, capable d'en Taire jmur la raison philosophique un objet véritablement interne.
Kanl eslimail donc que le souli<'n prêté par la Métaphysujue dogmati(pic aux vérilés rehgicuses était entièrement ruineux. C'est dans cet espiil (pi'il écri\It poui la />V/- Imische Monalsschrljl un travail sur réc/iec de toiiles les leii- Udives philosopldfjnes en malière de théodicée': c'était la contre-partie la plus catég<Ml(HH^ des anciennes Considérations sur ropfimisme\ Kant se proposait d*) mettre en hinnère la vanité de t(His les etlorts des philosophes pour justifier |)ar(les arguments tliéori(pies la souveraine sagesse de DieucoFitre toiit ce (piidaiis le monde paraît la démentir. Qu ildoive v aNoir une harmonieentre l'ordre delà nature et celui de la moralité, entre la téléologie |)hvsiqueet la téléologie morale, Kant le contestait moins que tout autre ; mais cecpi'il voulait établir, c'est que cette harmonie ne peut être démontrée par la raison spéculative interprétant rexpérience, qu'elle est un objet, non de science, mais de foi.
Voyons en elTet comment le problème se pose pour les (( prétendus avocats de Dieu » : Un gouvernement divin du
I. Sur les rapports de Lcssing et de Kant v. plus loin, à la fin du chapitre, p. 070, en note. '