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LA RELIGION DANS LES LIMITES DE LA SIMPLE RAISON 6l5

l'expérience ; plus exactement, elle est en dehors du temps. On ne saurait donc rechercher pourquoi le libre arbitre adopte telle règle, non telle autre ; car, étant données les conditions et les limites de notre connaissance, on ne pourrait répondre à la question qu'en invoquant tel motif particulier, telle impulsion particulière, et dans ce cas l'usage de notre libre arbitre apparaîtrait conditionné par des causes naturelles, ce qui est contradictoire. Nous devons donc admettre cpi'il y a un principe subjectif de l'usage de notre libre arbitre, qui est lui-même un acte de liberté, un principe ultime et indépendant du temps, par lequel s'opère le choix de notre volonté entre le bien et le mal : ainsi le bien ou le mal peut être dit inné à l' homme en ce sens qu'il est choisi antérieurement à toute manifestation de la volonté dan^ le temps; il naît par conséquent avec l'homme et coexiste avec lui dans le temps, et cependant ce n'est pas la naissance de riiomine qui en est la cause: il dérive d'une action intelligible qui est vraiment sienne, qui fait son mérite ou sa responsabilité : le penchant au bien ou au mal est donc inné, non point en ce sens qu il serait involontaire, mais au contraire en ce sens qu'il est contracté par notre volonté même, dont l'acte originel de détermination est en dehors du temps '.

Ce penchant qui, tout en paraissant inné, est notre œuvre propre se distingue essentiellement des dispositions originaires de la nature humaine : et pourtant il les suppose, puisque c'est en elles que se trouvent les motifs de détermination susceptibles d'être introduits par l'homme dans ses maximes. Ces dispositions se ramènent à trois. L'homme est d'abord un être vivant, et il y a en lui une disposition qui peut être dite amour de soi physique, et qui le porte comme mécaniquement à conserver sa vie, à perpétuer son espèce, à former avec ses semblables une société. L'homme ensuite est, en même temps qu'un être vivant, un

1. VI, p. iiS-iK), p. 125-126, p. i33, note. — Reickc, Lose Blàttery E 3o, II, p. ii5.

LA PHILOSOPHIE PR VTIQUE DE R V>T

être raisonnable, et il y a en lui une disposition qui le porte à éclairer par comparaison et par réflexion l'amour de soi, à en chercher la satisfaction dans la valeur cpie l'opinion d'autrui lui confère ainsi que dans la suprcmalie conquise sur ses semblables. L'homme enfin est, en même temps qu'un être raisonnable, un élre moral, et il y a en lui une disposition qui le porte à ressentir du respect pour la loi morale, considérée comme mobile pleinement suflisant du libre arbitre. Certes le fait de se déterminer par le seul respect de la loi ne peut être regardé comme le résultat d'une disposition naturelle, puisqu'il n'a son sens que par la liberté dont il procède: mais il ne serait pas possible non plus s'il ne se rapportait pas a une disposition de ce genre. Cette disposition ne sert du reste aucunement à fonder la loi. qui se soutient parfaitement par elle seule: elle n'iutervicnt que comme condition subjective de la faculté de recevoir dans nos maximes, à titre de mobile, le respect de la loi. — Animahté, humanité, personnalité : tels sont donc les objets de nos trois dispositions essentielles. La première s'exerce en dehors de la raison. La seconde reciuierl la raison pratique, au sens indéfini de ce dernier terme, c'est-à-dire la raison qui se met au service des autres mobiles. La troisième se fonde sur la raison pratique, au sens plein et défini, c'est-à-dire sur la raison qui institue par elle-rncme une législation inconditionnée, et elle a ainsi des caractères irréductibles.

Ces dispositions sont originelles et ne peuvent être détruites: non seulement elles ne sout pas en elles-mêmes contraires à la moralité, mais elles y contribuent ; elles sont des dispositions au bien. Toutefois elles n'ont de valeur morale que par leur relation à la volonté: et dès lors la volonté, qui peut les faire servira l'accomplissement de la loi, peut aussi, étant libre, les employer pour le mal en les détournant, les deux premières du moins, de leur fin naturelle. C'est ainsi que l'amour de soi aveugle peut dégénérer en des vices bestiaux, intempérance, luxure, mépris sauvage des lois, que l'amour de soi raisonnable peut dégé-

nérer en des vices plus raffinés, mais aussi plus profonds, jalousie, joie des maux d'autrui, rivalité qui au lieu d'être émulation bienfaisante s'exaspère jusqu'à un besoin insatiable de domination. Ces vices ne peuvent se représenter (uie par rapport à nos dispositions primitives; mais ils n'en dérivent pas : ils ne peuvent provenir que d'un penchant au mal contracté par l'homme même'.

Cependant on peut dans le penchant au mal distinguer trois degrés. C'est, en premier lieu, la faiblesse du cœur humain, impuissant à suivre dans la pratique les maximes bonnes qu'il a en principe adoptées, témoignant ainsi de la fragilité de notre nature. C'est, en second lieu, limpureté du cœur humain, assez vaillant sans doute pour vouloir accomplir des actes conformes au devoir et même pour les accomplir en réalité, mais appelant à la rescousse pour exciter et soutenir sa vaillance d'autres mobiles que le devoir. C'est enfin la corruption du co^ur humain, porté à agir selon des maximes qui subordonnent les mobiles tirés de la loi morale à des mobiles d'un tout autre ordre. Dans les trois cas, il est parfaitement possible que du principe intérieurement mauvais résultent des actes extérieurement en accord avec le devoir : mais cette provenance est toute contingente : car les motifs d'amour propre, d'ambition ou même de sympathie et de bienveillance qui dans tel cas poussent l'agent vers des actions réputées bonnes eussent pu tout aussi bien en d'autres cas l'en détourner; et l'important ici, nous le savons, ce n'est pas seulement d'avoir de bonnes mœurs, mais d'être moralement bon, ce n'est pas d'observer la loi quant à la lettre, mais de l'observer quant à ^esprit^

Où donc est la cause du mal sous ces trois formes ."^ Elle est, dit-on souvent, dans la sensibilité de l'homme et dans les inclinations qui lui sont propres. Pourtant, outre que les inchnations n'ont pas de rapport immédiat avec le mal

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