I. Cr. Reicke, Lose Bldtter, F 19, II, p
LA RELIGION DANS LES LIMITES DE LA SIMPLE RAISON 6lQ
que cette relation de coexistence, ils peuvent se rapporter les uns aux autres par leur forme, c'est-à-dire par la valeur qu'ils prennent les uns vis-à-vis des autres dans les maximes de la conduite. Est-ce la loi morale qui est acceptée dans la maxime comme mobile unique et suffisant, qui est érigée ainsi en règle souveraine des satisfactions à donner à l'amour de soii^ L'homme est alors moralement bon. Estce au contraire l'amour de soi cpii est accepté comme mobile, qui est érigé ainsi en condition souveraine de l'accomplissement de la loi.^ L'homme est alors moralement mauvais. Donc le mal est avant tout le renversement, dans la maxime, de l'ordre véritable des mobiles : il n'est pas, tant s'en faut, le simple amour de soi qui comme tel est légitime, ([ui peut et doit dans de certaines limites être contenté ; il est l'amour de soi converti en règle de la volonté et se subordonnant ainsi la loi dont il usurpe l'empire. (Certes l amour de soi peut conduire à des actes en apparence bons, surtout quand les inclinations qui le composent sont ramenées à une certaine unité de préceptes et se résument dans l'idée Jclairée du bonheur : on peut par exemple s'interdire le mensonge à cause des embarras où il met le menteur : mais alors ce sont le plus souvent les conditions extérieures de tempérament et d'éducation, les circonstances de lieu et de temps qui déterminent cette direction des actes : et si le caractère empirique est bon, le caractère intelligible ji'en reste pas moins foncièrement mauvais '. C'est en ce sens que doit s'appliquer, selon Kant, la parole de saint Paul: a Tout ce qui ne vient pas de la foi est péché. »
Le mal, ayant une telle origine, ne peut être que radical,
I. Kant se sert ici dans un sens plus particulier de la distinction du caractère intelligible et du caractère empirique ; le caractère intelligible est tout entier dans la maxime intérieure, qui comme telle est ou bonne ou mauvaise ; le caractère empirique est dans la série des actes qui, quoique procédant de la maxime, peuvent à deux points de vue opposés l'exprimer inexactement ou imparfaitement, d'une part en revêtant parfois des apparences de vertu sous l'inlluence d'un amour de soi plus éclairé, d'autre part en ne traduisant que par des effets bornés la ferme intention d'obéir à la loi morale. M, p. i3i, p. i^i.
puisqu'il est la perversion (les maximes en leur prineipe Si comme simple faiblesse ou simple impureté, il est une faute sans intention tlireele et sans prémédifation, comme corruption du cœur liumain, il est bien le péelié déiil)érément commis, très manifesie à ce caractère, cpie l'homme travaille à se (romper lui-même sur la >aleur de ses intentions, qu'ilse croit juslifié devant la loi pourvu cpie sesactes ri aient pas de consécpiences mauvaises, que se mentant ainsi à lui-même comme aux autres, il est d'autant plus porté à accuser autrui de nombreux et -raves man(|uements au devoir. Aussi IKcriture a-t-elle raison de désigner l'auteur du mal — (pii d'ailleurs réside en nous-mêmes — du nom de Père du mensonge '.
-Mais enfin qui nous dira ce (pi'esl l'homme dans son fond : bon ou mauvais:» Jl n'est pas douteux que l'éducation religieuse de Kant, son penchant personnel à juger la vie présente et la conduite humaine sur un ton de sévérité pessimiste ' n'aient incliné d'avance sa solution en ce sens : 1 homme est mauvais. Qu'est-ce qui fournira la preuve.^ L expérience, répond Kant ; et centre ceux qui glorifient l'état de nature il iuNoque les scènes sanglantes et les actes de houle barbarie qui ont lieu chez les peuples sauva-es • contre ceux qui glorifient l'état de civilisation il invoque, avec 1 hypocrisie, la malveillance et la haine qui se mêlent à toutesles relations sociales, laguerre qui met les peuplesaux
I. M, p. 129-133. Rcicko, f.os,' niàtter, E 3o. If, p. ,,r,.,ir, •^. La question de savoir si kanl est pessimiste n'est pas une cMieslion très 1 .en posée, et il est trop clair que la solution en dépen.l pour un'o lar^ , Ir de la denn.t.on qu'on donne du pessi,Tiisn.e, et de l'ohje <,ue Ion mesure à
n- d;:nd' 'sTlh "'""" ^"f ' "; '^"^ "^"^^ '^ r>-d[l pessimisme modern n a défendu sa thèse avec quelque force qu'en distinguant es points de vue et
^'rh?et": ".V"''"*"" ^ I optimisn.e certaine^ conceptiL. de la ^hilo soph e kant.enne (V avec ses écrits cités plus haut, p. a^i. „ole, son article
^^ilLT^XJ^7'^^^^^^^^ '• P- --9 en rép'onse à un
critique de ^\enl cher, U ar Kant Pessnmsf? Kantsludien, IV, p 3'>-^,u p. 190-203. -V enraiement l'article de Th. lUivssen, Kant esi-il f^e!sin^se^ I^evue de métaphysique et de morale \l\ ,/ ^V^ \'u.^ t " f^^'^'^'^f^!^ '■ r'psl niiP k'nr.» i ♦ • ..",;,' ' p- ^J^-O'^o) (^c qui est certain,
c est que Kant a toujours ete plulAt porté à apercevoir le mal dans les actions humâmes, quelque confiance qu'il ait eue .lans la loi d'évolution de 1 humaniîé et dans 1 efficacité intrinsèque de l'idée de devoir. numanite
prises OU les menace constamment, et dont les causes sont tellement enracinées dans l'humanité qu'elles font apparaître comme une chimère quelque peu ridicule l'idée d'une union juridique de tous les hommes et d'une paix perpétuelle*. Peut-on cependant conclure de tels exemples que Fliomme est radicalement mauvais, alors que Kant a pris soin de nous prévenir qu'il est impossible d'atteindre par l'observation les maximes du libre arbitre et de décider d'après l'expérience d'actions contraires à la loi que l'homme qui les accomplit est en lui-même mauvais"? il y a là, semble-t-il, dansla pensée de Kant une contradiction surprenante '. On peut cependant pour l'expliquer, sinon pour la résoudre, remarquer que Kant dès le début de son oua rage voulait surtout condamner toute tentative pour définir le penchant au bien ou le penchant au mal par des caractères empiriques des actes au lieu de le définir par la rationalité des maximes et une action inteUigible ; en outre il a constamment supposé que si la conduite extérieurement bonne n'est pas la preuve d'une bonne maxime, la bonne maxime ne peut être la source que d'actes bons au moins en quelque mesure : il a souvent laissé entendre que la inorahté parfaite supprimerait le mal emplri([uement existant dans les relations humaines. Si donc le mal se manifeste parmi les hommes, c'est qu'il existe dans la nature humaine un penchant radical au mal. Par un procédé analogue, et en considérant les observations anthropologiques comme une preuve suffisante \ Kant croit pouvoir conclure que ce penchant est inné, non pas seulement à tel ou tel individu, mais à tous les membres de l'espèce humaine. Non pas (|u'on puisse le déduire de la notion même de l'espèce: car ce serait alors le rendre objectivement nécessaire. Mais étant donné que l'expérience rend le mal visible dans tous