‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 294 sur 345 · I. VI, p. i5i-i · texte numérisé non relu

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bénéfice de tous les hommes la fin morale de l'humanité, et il est devenu pour tous les hommes un modèle : car nous ne pouvons nous faire une idée de refTîcacité de la pure intention morale qu'en la concevant aux prises avec toutes sortes d'obstacles et avec les plus puissantes tentations.

^oi\h en ((uel sens nous devons croire au fils de Dieu ; et cette foi uniquement pratique justifie l'espoir qu'en restant, parmi de semblables obstacles et de semblables tentations, attachés à ce modèle, nous ne serons pas indignes de la complaisance divine et nous serons sanctifiés*. Cette idée a par elle-même une réalité objective; sans doute elle reste théoricjuement incompréhensible: elle n'en a pas moins sa source dans notre raison qui lui confcM-e une valeur pratique, indépendante de toute justification par rexpéricnce. Elle implique (|ue nous devons, par suite aussi que nous pouvons nous y conformer. Quant à l'acte de reconnaître en un homme une parfaite conformité à cette idée, de découvrir aussi en lui l'exemple à suivre, il ne peut dépendre d'aucun autre motif que la considération d'une vie sans tache et aussi pleinement méritoire qu'on puisse l'exiger: il ne peut cire que rassentiment donné à cette conscience (pi'a le Juste de la pureté de sa maxime, et qui lui fait dire : « Oui de vous me convaincra de péché:^ » Demander des miracles pour compléter cette preuve, ou même pour la fournir, ce serait confesser son incréduhté morale en substituant une foi historique à la foi de la raison, et ce serait oublier ([ue cette foi pralicjue de la raison dans le Fils de Dieu peut donner aux miracles un sens, mais ne saurait tirer de miracles sa valeur.

Aussi faut-il qu'une expérience soit possible dans laquelle se manifeste à nous l'exemple d'un tel homme. On ne pourra certes jamais conclure rigoureusement d'une

i. \\, p r.)5-i.)7. —Contre l'intorprotalion littorale et sans portée pratique, qui admet clans riIonimc-Dieu une dualité de natures et une incarnation de la Divinité, V. Der Streit der Facultalen, VII, p, 356.

expérience de ce genre à l'authenticité de l'exemple : la profondeur du cœur reste insondable à l'observation extérieure, et même à l'observation propre du sujet; mais on pourra recueillir de décisives présomptions: en tout cas il serait illégitime de nier la possibilité de l'exemple, puisque en droit tout homme, selon la loi morale, devrait et pourrait être cet exemple même. Si donc, à un certain moment, un homme d'une inspiration morale véritablement divine est comme descendu du Ciel sur la terre, offrant par sa doctrine, sa vie, ses épreuves, l'exemple d'un être agréable à Dieu. — et n'oublions pas que si l'exemple peut être en lui, l'original reste en nous, c'est-à-dire dans notre raison, — s'il avait opéré une sorte de révolution dans l'humanité et apporté au monde un bienfait moral incomparable, il s'olTrirait assurément avec les caractères que requiert la foi pratique de la raison : du reste, sans nier absolument qu'il fut né d'une manière surnaturelle, on pourrait à bon droit le considérer comme engendré naturellement. Mieux vaudrait même le considérer ainsi dans l'intérêt de la morale. Car l'élever au-dessus de la fragilité de notre nature, ce serait établir entre lui et nous une distance qui l'empêcherait de nous servir d'exemple. Qu'importe, en elïet, que, par ce qu'il a d'humain, il soit soumis aux mêmes besoins et aux mêmes tentations que nous, si par ailleurs il est doué, sans la devoir à son elFort propre, d'une pureté surhumaine qui ne laisse pas de place à la possibilité d'une faute. Chacun de nous pourrait dire alors : Qu'on me donne une volonté absolument sainte, et toute tentation de mal faire expirera aussitôt en moi. Qu'on me donne la parfaite certitude intérieure, qu'après une courte existence terrestre, je serai appelé, à cause de ma sainteté, à jouir de l'éternelle béatitude, et devant cette perspective je supporterai non seulement avec résignation, mais encore avec joie, toutes les souffrances et jusqu'à la plus cruelle mort. Donc, un Etre, qui, éternellement en possession de la béatitude et de la gloire, nous serait représenté comme

ayant assumé nos extrêmes misères pour le bien de créatures indignes, exciterait à bon droit notre admiration, notre amour et notre reconnaissance ; mais il ne pourrait servir d'exemple: il ne témoignerait pas de la puissance que nous avons d'atteindre à une moralité aussi sublime'.

Est-il possible cependant que nous réalisions l'idée d une bumanité agréable à Dieu, et que notre justification s'accomplisse? On ne saurait l'admettre sans résoudre certaines dilTicultés. Ainsi la Loi dit : a Soyez saints comme est saint votre Père qui est dans les cicux. » Mais le mal dont nous partons nous laisse intiniment éloignés du bien que nous devons produire, et la série des actes qui expriment sous les conditions du temps notre intention régénérée ne peut à aucun moment réaliser d'une façon adéquate l'idéal de sainteté qui nous est prescrit. Jamais donc nous ne pouvons être jugés saints. — A cette objection il faut répondre que Dieu aperçoit par une intuition mtellectuelle comme une sorte de Tout un et acbcvé le progrès qui va à l'infini dans le sens dune peiTection toujours plus grande. Au regard de la justice divine, fin len lion supplée à l'imperfection inévitable de nos actes et en répare l'incapacité. L'homme dont l'intention est bonne peut donc légitimement espérer d'être agréable à Dieu, à quelque moment du temps que son existence soit interrompue.

Mais voici une autre dilTieulté: Supposons que notre intention soit tournée vers le bien : qu'est-ce qui nous assurera de sa parfaite constance et de l'impossibilité d\in retour au mal ? Certes on peut répondre avec saint Paul : « Son esprit rend témoignage à notre esprit » : en d'autres termes, celui qui possède la pureté de cœur doit sentir de lui-même qu'il ne peut plus désormais déchoir. Mais cette confiance en soi ne serait-elle pas une illusion, et des plus dangereuses.^ N'est-il pas vrai, suivant une dure parole,

d'ailleurs souvent travestie, que l'on doit travailler à son salut avec crainte et tremblement? Mais aurait-on aussi la force de persévérer dans son intention, si Ton n'avait pas la foi d'y pouvoir persévérer en effet ? A la vérité l'homme peut, sans s'abandonner à des superstitions amollissantes ou terrifiantes, trouver de quoi se rassurer lui-même; si depuis l'époque où il a adopté les principes du bien, il a pendant une assez longue durée pu observer dans un progrès incessant de sa conduite vers le mieux l'elTet de ces principes sur ses actes, il aie droit d'espérer que grâce à l'accroissement de puissance que lui communique ce progrès, il pourra dans cette vie et même dans l'autre aller d'un pas toujours plus ferme vers l'idéal inaccessible de la perfection et s'en rapprocher toujours davantage. Au contraire, celui qui après avoir tenté d'atteindre au bien s'est senti retomber plus lourdement dans le mal ne peut raisonnablement compter que dans cette vie et dans l'autre il puisse devenir meilleur, et il doit juger à ces indices que la corruption est restée au plus profond de son cœur. Une éternité bienheureuse ou malheureuse : c'est là certes, dans son inéluctable alternative, le principe d'idées assez puissantes pour pousser la conscience à se libérer du mal et la raffermir dans la poursuite du bien : mais on ne saurait convertir objectivement ces idées en dogmes ; ce sont simplement des règles qui doivent servir au sujet pour lui représenter d'après son état actuel sa condition future. Ainsi la bonne intention nous communique la foi en sa propre persistance : elle nous protège au besoin contre l'inquiétude que peut nous causer quelque faux pas : elle est le Consolateur, le Parade t. En ces matières une certitude proprement dite, outre qu'elle n'est pas possible, serait préjudiciable à la moralité. Nous ne pouvons pas avoir une conscience directe de l'immutabilité de notre intention ; nous pouvons seulement la présumer avec confiance d'après les eflets qu'elle paraît manifester dans le cours de notre vie.

La Iroisième et dernière difTic ulté est celle que Kant ti^nt pour la plus grave. Que rhomme se soit converti au bien et qu'il persévère clans sa bonne intention, il n'en a pas moins commencé par le mal : et alors même qu'à la suite de sa régénération il ne commet plus de fautes nouvelles, il n'a pas pour cela expié les anciennes. On ne saurait dire qu d peut par sa conduite actuelle s'acquérir un excédent de mérites destiné à combler sa dette d'autrefois ; car il a toujours pour devoir de faire tout le bien qu'il peut faire. On ne saurait prétendre non plus qu'un autre peut s'acquitter à sa place : car ce n'est pas ici une dette matérielle, dont d est indilFérent au créancier d'être remboursé par son débiteur ou paruft autre, pourvu qu'il le soit : l'obligation contractée par le pécbeur n'est pas transmissible, "et un innocent ne peut l'en délivrer, fut-il assez gracieux pour s'en cbarger. Enfin le péclié, tel qu'il doit être représenté, c'est-à-dire le mal radical, est infini : non pas tant à cause de l'infinité du Législateur suprême dont l'autorité est par là violée qu'à cause de la corruption de principe qu'il a introduite dans l'intention, et qui est l'origine d'une infinité de transgressions de la loi. Ainsi l'homme, ayant une expiation infinie h subir, est à jamais exclu du royaume de Dieu. Comment résoudre cette diificulté:» — Il est bien vrai en effet que la possibilité de l'expiation ne paraît pouvoir être conçue ni avant ni après la révolution intérieure qui a changé la maxime : avant, parce qu'alors le pécheur ne peut pas à cause de la malice de son cœur reconnaître la justice de la peine et que, n'étant pas régénéré, il ne peut la subir de façon à entrer par elle dans les voies de la rédemption: après, parce qu'il est engagé dans une vie nouvelle et qu'étant moralement un autre homme il n'a plus à être châtié. Reste alors que l'expiation indispensable s'accomplisse au moment où s'opère la conversion, qui est renoncement au vieil homme en même temps qu'acceptation du nouveau, mort au péché en même temps que naissance à la justice. Or c'est en elfet ce renoncement dou-

LA RELIGION nVNS LES LIMITES DE LA SIMPLE RAISON

loureux aux plaisirs sensibles dont s'était entretenu le mal, c'est ce consentement à une vie pleine de privations endurées pour l'amour du bien, c est cette crucifixion de la chair, qui, inséparable de l'acte de la régénération, lui communique une puissance de rédemption efficace ; ainsi c est le pécheur lui-même qui subit la peine de sa faute, puisque c est physiquement le même individu qui a péché et qui souffre ; et toutefois c'est un autre homme, l'homme nouveau, qui expie pour le vieil homme. En qualité d'homme nouveau, il considère ses souffrances comme une occasion de s'élever plus haut dans le bien, de sorte qu'elles s'accompagnent pour lui d'un certain contentement: mais, parce qu'il les a reçues à charge du vieil homme expirant, il les considère comme des châtiments mérités. C est en ce sens, mais en ce sens seulement, que doit se conqîrendre et s'admettre la satisfaction vicaire : l'homme nouveau, ou le Fils de Dieu, qui en est le modèle personnifié, est le substitut du pécheur, le Sauveur qui satisfait à la justice en souffrant pour lui. Cependant il ne fout pas oublier que l'homme régénéré ne peut jamais qu'être en progrès vers la perfection morale et (pi à aucun moment il ne peut prétendre à être pleinement sanctifié par lui-même : pour que sa justification soit consommée, il faut, ainsi que nous l'avons dit, que son intention soit admise par Dieu comme l'équivalent d'une action parfaite qui y serait conforme : il faut donc qu un surcroît s'ajoute au mérite de ses œuvres, qu'un bien lui soit octroyé cpiil est seulement disposé à recevoir : c'est là proprement la grâce. Seulement il ne peut jamais y avoir de justification possible que sous la condition expresse et première de la régénération du cœur par la volonté. Rien ne peut suppléera cette condition, quand elle manque, ni en accroître la valeur, quand elle est remplie : à cet égard tous les moyens extérieurs que l'on propose, pratiques expiatoires ou propitiatoires, invocations et cérémonies, sont de nulle valeur et n'offrent que danger. Il faut écarter de nous tout ce qui peut être « comme un opium

pour la conscience » et nous dire aussi que nous serons jugés, non d'après quelques moments meilleurs ou certains retours de la dernière heure, mais d'après notre disposition morale intime et permanente, telle qu'elle s'est manifestée dans le cours de notre vie ' .

Telle est donc, dans son expression morale intelligible, la lutte du bon et du mauvais principe. L'Écriture, elle, nous la représente sous la forme d'une histoire dans laquelle les deux principes, érigés en personnes distinctes de l'homme, non seulement essaient l'un contre l'autre leurs forces respectives, mais encore tachent de faire valoir la légitimité de leurs prétentions devant un juge suprême. Selon ce récit, l'homme avait à l'origine en partage les biens de la terre, seulement à litre d'usufruit, le Seigneur en restant le souverain propriétaire. Mais voici qu'apparaît un être spirituel, devenu, on ne sait comment, infidèle à Dieu, et (jui, dépossédé par sa chute de tous les biens du ciel, veut devenir le prince du monde en déliant les âmes de leur Maître pour se les attacher. 11 réussit en effet, malgré le hon principe, à établir l'empire du mal, et toute la postérité d'Adam s'y est soumise, de son plein gré du reste, éblouie par les prestiges des biens terrestres au point de ne plus même apercevoir l'abîme de corruption au fond duquel elle est descendue. En attendant mieux, et pour maintenir son droit à régner sur les hommes, le bon principe suscite une forme de gouvernement, uni([uement fondée sur le respect public de son nom ; ce fut la théocratie juive. Mais comme les âmes n'v avaient d'autres mobiles que les biens temporels, l'espoir des récompenses et la crainte des châtiments, un tel ordre de choses n'était pas fait pour ruiner le règne des ténèbres et ne servait ([u'à rappeler l'imprescriptible droit du Maître primitif. Or chez ce même peuple juif, au moment où il sentait vivement par luimême toute la servitude et tous les maux d'une constitution

I. VI, p. 161-173. — Cf. Ueickc, Lose Blalter, F 11, II, p. 3i(j-320.

hiérarchique, où il s'ouvrait peut-être aussi à l'influence des leçons de liherté morale données par les sages de la Grèce, au moment donc où il était mûr pour une révolution, une personne apparut, « dont la sagesse encore plus pure que celle des philosophes antérieurs semblait comme descendue du ciel, et qui se donnait elle-même, en ce qui touchait ses enseignements et son exemple, pour un véritable homme sans doute, mais qui cependant s'annonçait comme un envoyé d'une naissance telle, qu il était en possession de l'innocence originelle et qu'il n'était pas compris dans le pacte que le reste du genre humain, par son représentant le premier homme, avait conclu avec le principe mauvais ' ». Le prince de ce monde n'a rien en moi, pouvait-il dire. Pour manifester qu'il était absolument pur, l'Ecriture le fait naître d'une vierge, et c'est là une façon d'approprier la vérité à notre instinct moral. Quelles que soient les difficultés théoriques que soulève cette idée, il suffit à l'intérêt pratique de la prendre pour symbole de l'humanité s'élevant victorieusement au-dessus de la tentation. Cependant cette apparition d'un être agréable à Dieu mettait en péril la domination du mauvais principe. Celui-ci essaie d'abord de séduire le nouveau venu en lui oiTrant le gouvernement du monde, moyennant reconnaissance de sa suzeraineté. Cette tentative ayant échoué, il lui impose toutes sortes de privations, lui inflige toutes sortes de persécutions, il calomnie ses intentions et sa doctrine ; enfin il le condamne à la mort la plus ignominieuse. Cette mort, celui qui l'a subie ne l'a pas cherchée comme une façon de confirmer sa doctrine, ainsi que le prétend Bahrdt ; il ne la pas affrontée non plus pour faire simplement une révolution politique contre les prêtres, ainsi que le prétend l'auteur des Fragments de Wolffenbilttel. Il lui a donné par la façon dont il l'a soufferte une signification et une valeur purement morales. En fait il fut vaincu ; en droit il était le vainqueur.

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