‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 32 sur 345 · PREMIÈRES CONCEPTIONS MORALES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES CONCEPTIONS MORALES

prendre sur le fait, ne saurait se retourner contre l'idée d'une Cause inteUigente de la nature. Au contraire, la meilleure démonstration de l'existence de Dieu est celle qui est tirée de l'enchaînement nécessaire et de l'inlluence réciproque des éléments de l'univers : leur commune liaison prouve leur commune dépendance à l'égard de la suprême sagesse. Une même erreur est au fond professée par ceux qui nient l'action divine et par ceux qui ne la conçoivent qu'extraordinaire ou arbitraire ; et cette erreur consiste à se figurer la matière comme étant par ellemême aveugle et sans lois: d'où, chez les uns, la pensée que le hasard gouverne tout, c'est-k-dire que rien n'est gouverné, chez les autres, la pensée que tout n'est gouverné que du dehors, par arrangement artificiel et sans suite. En réalité, le passage du chaos à l'ordre n'exige rien de plus que les lois qui agissent au sein du chaos même, et ce qui prouve qu'il y a un Dieu, c'est que, jusque dans le chaos, la nature procède selon des lois\

Kant estime, il est vrai, que s'il est permis de dire sans présomption : Donnez-moi la matière, je vais montrer comment un monde va en sortir, il est plus téméraire d'ajouter : Donnez-moi la matière, je vais montrer comment un être vivant, une chenille ou un brin d'herbe va en sortir". Mais, selon une vue qu'il reproduira plus tard, l'impossibilité d'expliquer ainsi l'apparition de la vie marque moins l'impuissance du mécanisme en lui-même que la limite de nos facultés '. Au fond la conception qu'il

2. Kritik der Urtheilskraft, V, p. ^l2•. « Il est tout à fait certain que nous ne pouvons en aucune façon apprendre à connaître suiiisaniment, à plus forte raison nous expliquer les êtres organisés et leur possibilité interne uniquement d'après les principes mécaniques de la nature, tellement certain en vérité, que l'on peut dire hardiment qu'il est insensé pour des hommes, môme de concevoir seulement une telle entreprise, ou d'espérer qu'il puisse surgir quelque nouveau Newton qui rendrait com|)te de la production d'un brin d'herbe par des lois naturelles que n'aurait ordonnées aucun dessein. »

76 LA Pini.OSOPÎIir l'RVTIQlE DE kAM'

expose ici sous-enteiid constamment, quand elle ne l'exprime pas formellement, une sorte d immanence de la finalité dans le mécanisme: ce qui est simplement exclu, c'est cette téléologie anthropomorpliique qui met immédiatement l'action Immaine au centre de tout, qui l'airranchit de toute connexion nécessaire avec le développement de l'univers. Les pages de haute pensée et de vive imagination, dans lesquelles Kant décrit l'infinité de la création par delà l'espace et le temps, la production et les transformations successives des mondes, paraissent destinées surtout à fortifier l'idée que la nature dans son onivre ne se règle ni sur les désirs, ni sur les représentations spontanées derhomme\ « La Nature, hien (ju'elle ait une destination essentielle à la perfection et à l'ordre, comprend en elle, dans l'étude de sa diversité, toutes les moditications possibles, même jusqu'aux défectuosités et aux pcriurbations. C'est juste la même inépuisable fécondité qui a produit les globes célestes habités aussi bien que les comètes, les utiles montagnes et les funestes écueils, les contrées habitables et les solitaires thébaïdes. les vertus et les vices -. » Ce n'est pas à dire que l'homme reste fatalement l'esclave de cette puissance qui l'enveloppe : il peut la dominer par la sérénité de sa pensée, par l'union intime de son être avec Dieu. C'est là un bonheur que la raison s'enhardit à peine à concevoir, mais que la révélation autorise à espérer. « Lors donc que tombent les liens qui nous tiennent enchahiés à la frivohté des créatures, au moment qui est marqué pour la transformation de notre être, l'esprit immortel, libéré de la dépendance des choses finies, va trouver dans la communion avec l'I^tre infini la jouissance de la véritable félicité. La Nature tout entière qui soutient un rapport harmonique universel avec la complaisance de la Divinité. ne peut que remplir d'un contentement [)erpétuel cette créature raisonnable qui se trouve unie à la source première

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