‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 340 sur 345 · VII, p · texte numérisé non relu

VII, p

LA DOCTRINE DE LA VERTU

mêmes que par la négation des vices qui les violent. Se suicider, c'est anéantir dans sa personne le sujet moral, c'est extirper du monde, autant que cela dépend de soi, la moralité, laquelle est une (in en soi : cVst disposer de soimême comme d'un sinqde moyen. Le suicide est donc interdit '. — C'est aussi faire de sa personne un simple moyen que de détourner les fonctions sexuelles de leur fin essentielle et de recberelier en dehors du mariage les jouissances charnelles ". — C'est enfin un vice dégradant que celui qui consiste à faire un usage immodéré de la boisson et delà nourriture ; ce n'est pas seulement l'intérêt de notre santé qui condamne ces excès, c'est le devoir même : car riiomme qui s'y livre se ravale même au-dessous de la

bête \

La nature morale de l'homme, c'est essentiellement sa dignité de personne par laquelle il s'élève au-dessus de toutes les fins qui sont l'objet de penchants sensibles. La plus grande transgression des devoirs envers elle, c'est le mensonsre. Le mensonge est condamnable absolument, en dehors du dommage qu'il cause à autrui ou des imprudences qu'il nous fait commettre. L'homme possède la faculté de communiquer sa pensée à ses semblables ; il ne doit pas en mésuser contre elle-même pour quelque motif que ce soit, même généreux d'apparence. Le déshonneur suit le mensonge et accompagne le menteur comme son ombre. Le menteur est moins un homme que l'apparence trompeuse d'un homme. Et ce n'est pas seulement le mensonge extérieur qui

I. VII, p. 237-.^2(). — Questions casuistiques : est-ce un suicide que de se dévouer comme Curtius à une mort certaine pour sauver sa patrie.^ — Peut-on prévenir par le suicide une injuste condamnation à mort ? — Un homme qui a été mordu par un chien enragé et qui se sent envahi par la rage peut-il hâter sa fin pour ne pas causer la mort d'autres personnes? — ^ Est-it permis de se faire vacciner, c'est-à-dire, selon le sentiment de kant, de mettre sa vie en danger afin de la conserver ?

•2. VII, p. 229-232. — Les questions casuistiques portent sur le degré de rigorisme qu'il convient d'appliquer dans les relations sexuelles.

3. VII, p. 282-234. — Questions casuistiques: ne peut-on pas permettre dans les banquets un usage du vin qui porte presque à l'ivresse pour ce motif qu'alors les conversations s'animent et les cœurs sont tout prêts à s'ouvrir ?

ySo lA PIIILOSOPTIIE PRATIQUE DE K\>T

estrondamnal)lc. mais aussi ce monsonf^e in tériomparloqucl nous [)rolri,'e()iis iioIrtMncn'dnlilc' foncière contre lesiiscjucs (pTclle peut coinii-, an luoven de croyauces passiveuKMil acceptées du dehors '. — f.a dii^nilr humaine se (rouve également violée par l'avarice ipii lestrelnl à nue mesure inférieure au nécessaire la jouissance personnelle des moyens d'evistence -. — Elle est violée erdin par cette fausse humilil(''. (piiest rahdicalion de toule valeur morale avec l'espoir

I. VII, p. '>3'i-238. — Questions casuistiques : peut-on reirarder comme un mensonge les formules de politesse dont on use, le « très-obéissant serviteur » mis à la lin d'une lettre, le compliment adresse à un auteur sur son oiivragei» — Dois je répondre de toutes les conséquences qui résultent d'un mensonge ? Que penser, par exemple, d'un domesti(pie à qui son maître a ordoimé de répondre qu'il n'est pas chez lui et qui, obéissant à cet ordre, est cause que son maître, échappant à la force armée envoyée pour le saisir, cornmetipielcjue grand crime ? Sans doute le domestique est coupable pour avoir violé un devoir

LA DOCTRINE DE L\ VERTT

envers lui même. — (^est peut-être ce dernier exemple assez singulier qui fut inexactement rap|>orté à Benjamin Constant, et qui l'amena à protester contre la thèse de Kant. Dans le recueil La /•'/v/z/rr, année 1797, sixième partie, n'^ i : des Heurtions jinlitlf/iies, par F^enjamin Constant, on lisait ce qui suit : « î.e principe moral (pie dire la vérité est un devoir, s'il était pris d'une manière absolue et isolée, rendrait toule société impossible. Nous en avons la preux c dans les consétpiences directes qu'a tirées de ce premier principe un philosophe allemand, qui va jus(iu'à prétendre qu'avec des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu'ils poursuivent n'est pas réfugié dans voire maison, le mensonge serait un crime. » kant qui rapporte ce passage de Benjamin Constant déclare avoir su par un tiers que c'était lui (pu était visé ; il reconnaît avoir n'ellement dit ce qui lui est attribue, mais sans se rappeler où. 11 discute l'opinion de son contradicteur dans un petit article Sur un prétendu droit de mentir par humanité (Ueher ein vermeintes Rechi a us Menschenliehe zu lù^'en, I7<)7)- l> après Benjamin Constant, un dovoir est ce qui. dans un être, correspontl aux*droits d'un autre; là où il n'y a pas de droits, il n'y a pas de devoirs ; dire la vérité n'est donc un devoir qu'envers ceux cpii ont droit à la vérité; or nul homme n'a droit h la vérité qui nuit à autrui, kant répond que « dire la vérité nesl un devoir qu'envers ceux (jui ont un droit à la vérité « est une mauvaise formule, la vérité n'étant pas une propriété sur laquelle on puisse accorder des droits à l'un et en refuser à l'autre, (jue, pour parler plus exactement, le devoir de véracité n'admet [)as de distinction entre les [)ersonnes envers qui l'on doit le remplir, puis(|u'il est essentiellement un de\oir envers soi-même, que rinjusti(e nécessairement inhérente à tout mensonge est incomparablement plus graxe que le tort fait accidentellement à autrui par une déclaration sincère, qu'au surplus la véracité ne nous fait jamais responsable devant la loi, à la différence de mensonge cpii, même commis pour un bon motif, peut nous rendre .punissables. VII, p. .U)7-3i2. — ^. M'"*" de Stacl, De iJUema'^ne, 3^ partie, ch. xiv.

3. VII, p. 2o8-3ii. — Question casuistique : l'avarice et la prodigalité sontelles véritablement des vices, et non pas seulement un excès ou un défaut de prudence ')

d'acquérir cjuelque valeur cachée ; si comme créature animale l'homme doit reconnaître le peu qu'il est dans Timmensité de 1 univers matériel, comme être raisonnahle il doit revêtir à ses propres yeux une grandeur incomparable : assurément il doit ('viter ce que l'on peut nommer l'orgueil de la vertu et s avouer loujours la distance qui sépare sa conduite de la saintetc' de la loi: mais il n'en doit pas moins StUivegarder le sentiment de sa valeur inh'rieure. Voici des préceptes cpii lui fixent son attitude: Ne soyez pas esclaves des hommes. — Ne soullVez pas que vos droits soient imjiunément foulés aux pieds. — Ne contractez poiut des dettes pour lescpielles aous u'olFriez pas une complète sécurit('. — Ne recevez point de bienfaits dont vous puissiez vous passer. — Considérez comme indignes de vous les plaintes, les gémissements, même un simple cri qui vous est arraché par une douleur corporelle, surtout si vous avez conscience d'avoir mérité cette peine. — Ne vous humiliez pas devant les grands de ce monde : celui qui se fait ver de terre peut-il se plaindre d'être écrasé ' .^

Ce sont là les devoirs négatifs de l'homme envers luimême ; ces devoirs, aussi l)ien que les devoirs positifs qui vont suivre, sont enveloppés dans le devoir qu'a l'homme d'éclairer et de laisser prononcer en toute impartialité le juge qui est au dedans de lui. La conscience existe originairement en nous, ainsi que nous l'avons vu" : ce ne peut être un devoir de l'acquérir : mais c'est un devoir de ne pas dérober à sa juridiction les actes qui relèvent d'elle, de ne pas chercher à tirer d'elle des sentences transactionnelles, de ne pas vouloir faire casser par quelque autre tribunal imaginaire les arrêts qu'elle prononce. (Test donc par suile un devoir de nous appliquer à nous coimaître le mieux

1. VII, p. 241-24^4. — Question casuistique: la conscience delà sublimité de notre destinée peut-elle aller .sans présomption, et ne vaut-il pas mieux l'humilité .^ D'autre part cette humilité n'est-ellc pas contraire au devoir de respect envers soi-même "^

2. Sur les ambiguïtés et les difficultés que présente chez kant l'idée de la conscience, a. Hegler, Die Psycholoi^ie in Kants Ethik, p. 242-264.

possible, (le sonder les profondeurs de notre nature pour y dépister les vertus feintes. Il n'y a, dit Kant, dans la connaissance de soi-même que la descente au\ enfers cpii puisse conduire à lapothéose. /vinsi nous sonunes également éloignés de l'estime présompïueuse et du mépris fanaticpic de nous-mêmes et de rimmanilé'.

Les devoirs posilifs envers nous-mêmes, élanl des devoirs imparfaits, ne sauraient être détaillés: ils ordonnent le perfectionnement le plus complet possible de nos facultés naturelles, facultés du corps, facultés de lame, facultés intellectuelles proprement dites, et ilsTordonnent, non en vertu des avantages (jue nous en pouvons retirer (car, comme l'a vu Kousseau, la simplicité sans culture nous renchait sans doute plus beureux), mais en vertu de cette idée, (pie l'être raisonnable, étant un sujet capable de se proposer des fins, doit entretenir ou susciter, fortifier et assouplir en lui les aptitudes à atteindre toute sorte de fins possibles. Pardessus tout, les devoirs positifs envers nous-mêmes nous prescrivent l'accroissement de notre perfection morale: ils nous commandent d'avoir des intentions pures, sans mélange de mobiles sensibles, de tendre vers la sainteté, en sacliant bien que si le but est inaccessible, le mérite est de s'en approclier toujours davantage'.

N'y a-t-il donc, en dehors des devoirs envers nousmêmes, (pie des devoirs envers nos semblables ? Peut-on négliger ces devoirs cpie l on nous attribue envers des êtres inférieurs à nous. ♦comme les animaux et les plantes, surtout envers des êtres supérieurs à nous, comme des anges ou Dieu? Cette objection recouvn» en réalité une contusion. En principe l homme n'a des devoirs qu'envers des personnes, et qu envers des personnes données dans 1 expérience : il n'y a donc de devoirs de l'bomme qu envers riiomine. Mais il peut y avoir des devoirs relativement à d'autres êtres. c[ui ne soient pas des devoirs envers ces êtres.

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