‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 37 sur 345 · Il, p. !\'x\?i · texte numérisé non relu

Il, p. !\'x\?i

3. llamann, à qui Kant a\ail adressé un exemplaire de son livre, lui faisait remarquer peu a{)rts qu'il y a contradiction à admettre une Providence dont les oirels ne se révèlent que dans le Tout, non dans les plus petites des parties qui servent à composer ce Tout. « Quand on allègue comme Uousseau un monde qui est le meilleur des mondes, et que Ton nie une Pro>idence individuelle, alomistique, njomerjlanée, on se contredit soi-même. » linej\\echsel, I, p. a8. Ailleurs, dans une loltre à Lindner du 12 octobre 1759, il jugeait ainsi la doctrine que Kant avait exposée : « Je ne comprends pas ses raisons... S'il valait la peine de le réfuter, j'aurais pu sans doute me donner la peine de le comprendre. Il se fonde sur le Tout \)0\.\t juger du monde .. Conclure du Tout aux parties, c'est conclure de l'inconnu au connu. Un philosophe qui me commande do regarder au Tout me crée une exigence tout aussi lourde que celui qui me commande de regarder au cœur dont il écrit : le Tout m'est aussi caché que ton cour. » Ildmanns IVcrkc, Ed. Uoth, I, p. ^91. — Li(,dner, au contraire, dans une lettre à Kant du lô/^G décembre 1759, adhère aux Considérdtions sur L'optimisme. /irir/lvcc/tscL I, p. 32.

4. Borowski raconte que, quelques armées avant la mort de Kant, il lui avait demandé pour les communi(juer à un ami les Considérations sur l'optimisme, que Kant, avec un sérieux solennel, lui répondit de ne jamais faire mention de cet écrit, de n'en donner à personne les exemplaires qu'il pourrait trouver, de les faire disparaître de la circulation. Darstellung des Leliens und Cluiraklers Imn.auuel Kants, p. 58 09 note. Kant, du reste, s'était applique

OPTIMISME 89

choses de la conception du Tout s'était substitué dans l'intervalle le principe qui subordonne tout jugement sur les choses aux droits souverains de la personne morale.

Dans cette première période de sa pensée, Kant n'a encore fait aucun effort indépendant soit pour soumettre à une critique rationnelle les conceptions morales qu'il accepte de l'école leibnizieime et Avolfficnne, soit pour dégager de sa nature propre les traits à exprimer dans une éthique nouvelle. Un court passage néanmoins, dans l'un des fragments pubHés par Rcicke, paraît révéler à cette époque la tendance qu'il manifestera plus tard à nier toute commune mesure entre la vertu et les autres biens. Il se demande quel est le plus heureux en ce monde, de l'homme vertueux ou de l'homme vicieux. Et il répond que ce qui foit malgré les apparences la vertu plus heureuse, c'est qu'elle échappe à l'empire des désirs dont le vice est le jouet. Ce qui caractérise la vertu, c'est le renoncement; c'est par là que la vertu a en elle toute sa valeur. (( Le véritable prix de la vertu est la paix intérieure de lame, que les autres biens bouleversent ou corrompent. L'instruction, la gloire, la richesse : toutes ces choses n'ont pas en elles le vrai bien. Il n'y a donc que la vertu pour constituer le bonheur véritable, il n'y a qu'elle pour trouver dans l'abondance comme dans la pénurie, dans les larmes comme dans la joie de quoi se contenter. Puisque ainsi la vertu n a rien qui lui manque, il n'y a rien qui pour elle vaille

à démontrer rin>u(risancc des arguments traditionnels en faveur de l'oplimisme dans son écrit de 1791 sur l'/nsuccès de toutes les tenlati^'es plulosofthiques en Théodicée. Il établit là, selon l'esprit de la philosophie critique, l'Impuissance de 1 esprit humain à déterminer avec certitude par des raisons théori([ues le rapport du monde donné à la sagesse et k la justice d'une Cause suprême, en même temps qu'il considère comme légitime la détermination pratique de l'idée do Providence.

d'être désiré \ » C'est là comme un dessin anticipé des idées et des formules qui reparaîtront amplifiées et plus précises au début de Y Etahlissenienl de la Métaphysique des mœurs : il n'y a qu'une seule chose qu'on puisse tenir pour bonne sans restriction, en regard même de tous les dons de la nature et de la fortune, c'est une bonne volonté.

I. Ce passage fait partie de l'un des fragments signalés plus haut q pportent à la question de l'optimisme. E 6y, I. Lose /ilalter, II. p

ra

ui se p. 235-

CHAPITUE II

LES flLÉMENTS DE LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT (de 17(30 a 1770). — LA CRITIQUE DE LA iMÉTAPHYSIQUE. —L'INFLUENCE DES ANGLAIS ET DE ROUSSEAU. — LES PRESSENTIMENTS D'UNE MÉTA- PHYSIQUE NOUVELLE.

Pendant les années qui suivent 17G0, Kant s'occupe de réviser les thèses fondamentales du rationalisme métaphysique ; poursuivie par les voies les plus diverses, cette œuvre de critique et de recherche reste, comme il est naturel, assez complexe, et se laisse malaisément figurer en quelques traits. Kant l'a bien caractérisée dans une lettre à Lambert du 3i décembre 1765, où il déclare que depuis plusieurs années il a tourné ses réflexions philosophiques dans tous les sens possibles et que c'est seulement après divers mouvements de bascule (Unildppungen) que ses pensées ont retrouvé quelque équilibre '. Pour ce qui est des problèmes moraux, plus directement abordés désormais ^

1. Briefivechsel, I, p. 52. — V. la lettre à Herder du 9 mai 1767, Ihid.,

2. Kant avait compris la philosophie morale dans le programme de ses leçons dès 1756-07. Voici, d'après les recherches d'Emil Arnoldt, Kritische Ercurse im Cehiele dcv Kant-Forscliun^, p. 617 et suiv., les semestres pour lesquels Kant avait annoncé des leçons sur la morale ; à l'exemple d'Arnoldt, je rapporte sans parenthèses les semestres pour lesquels il est démontré que Kant a fait réellement ces leçons ; je mets entre parenthèses ( ) les semestres pour lesquels il est démontré que Kant a annoncé ces leçons sans qu'on puisse afiirmer autrement que par vraisemblance qu'il les a faites ; je mets entre crochets [ ] le semestre pour lequel il est démontré que ces leçons, quoique annoncées, n'ont pas été faites : (56-07), (Sg), (59-60), (60-61), (61-62), (63- 64), (64-65), (65-66), (66), 66-67, 67-68, (68-69), 70, 71, 71-72, [78], 78- 7-^«. (7'4-75)' 75-76» 76-77' 77' 78-79' 80-81, 82-88, {^'^-^^x), (84-85), (86- 87), 88-89, 9^"9^- Lorquel'on trouve une indication de l'auteur d'après lequel

et dans le mcmc esprit d'examen indépendant et de rénovation, il semble néanmoins possible de ramener à trois principales les causes qui chez Kant en transforment la solution et même le sens ; en premier lieu, les concepts moraux subissent le contre-coup de l'épreuve critique à laquelle sont soumis tous les concepts métaphysiques en général ; en second lieu, sous Tinlluence des philosophes anglais, une autre faculté que la raison, le sentiment, apparaît comme la source véritable de la moralité : enfin, sous rinllucnce de Rousseau, le sentiment môme devient la révélation d'un ordre de la vie tout opposé à celui que les philosophes ont ajusté artificiellement à leurs spéculations. Et ainsi tout est remis en question dans les doctrines morales dont le rationalisme fournit le type : les procédés d'explication et la matière à exphquer.

^ Il est remarquable que dès le début de celte période Kant tache de soustraire les vérités morales, ainsi que les croyances qui s'y rattachent, au doute qui peut atteindre les principes métaphysicpies. Au moment même ofi il essaie de réformer les méthodes de démonstration familières aux métaphysiciens, il prévient que l'intérêt des discussions soulevées par lui est purement spéculatif. Ainsi, dans son ouvrage sur V inif/ue fondement possible d'une dénionslratlon de Vexistenee de Dieu ', il critique les arguments tradition-

/^'?-/.vx'^r ^*!"'^^^^«' ^'^^t Baumgnricn qui est désigné ; une seule fois 070^-01), Baumeister est mentionné à la place de Baumgarlen. Oue Kant se soit rendu, dans son enseignement même, de plus en plus indépendant de son auteur, c est ce qu mdiquo, comme on le verra plus loin, son Pro^rnmmo. des leçons puur le semestre dliiver I7(i5-i70(i, c'est ce dont témoignent éifalemenl deux rédactions manuscrites de levons sur la morale, relatées par Vrnoldt et rapportées par lui à l'une des années <le la période 1780-1700. dan. lesquelles les divergences avec Baumgarteii sont, sur plusieurs points, fortement manpiees p. Oo.J bi I.

I. Der einzi^r niir^Uche Be^veis^rund zu einer Démonstration des Daseuis Cottes, 1768. — On peut tenir pour indifférente à notre sujet la question de savoir dans quel ordre ont été composés les trois ouvrages de Kant

CRITIQUE DE LA METAPIIYSIQLE qS

nels et en particulier l'argument ontologique en établissant que les caractères d'un concept ne permettent pas de conclure à l'existence de la chose exprimée par ce concept, que l'existence n'est pas un prédicat, mais une absolue position ; il soutient en conséquence qu'une démonstration a priori de l'existence de Dieu, pour être légitime, doit, non pas déduire l'être du possible, mais prouver que le possible suppose l'être nécessaire comme sa condition. Cependant comme s'il pressentait, non sans raison', que sa critique des arguments des autres pourrait se retourner contre son propre argument", il prend soin de proclamer raflîrmation de Dieu indépendante de toute dialectique. (( Je n'ai point une assez haute opinion de l'utilité d'un travail tel qu'est celui-ci, pour croire que la plus importante de nos connaissances, à savoir qu'il y a un dieu, soit chancelante et en danger, si elle ne reçoit l'appui de profondes recherches métaphysiques. La Providence n'a pas voulu que des connaissances extrêmement nécessaires à notre bonheur pussent dépendre de la subtilité de raison-

parus en 1762 et 1768, ainsi que VEtude sur l'évidence des principes, publiée en 1764 (Cf. H. Cohen, Die systematischen Be^riffe in Kants vorkrilischen Schriften, p. i5 et suiv.; Paulsen, Versuch einer Entwicklungsgeschichte der kantischen Erkenntnisstheorie, p. 68 et suiv.; Kuno Fischer, Geschichte der neuern Philosophie, IV, i, p. 200 ; Benno Erdmann, Reflexionen Kants ziir kritischen Philosophie, II, p. xvii et suiv.). La question a-telle en elle-même l'importance qui lui a été attribuée ? 11 est assez arbitraire de supposer, comme le remarque Paulsen (p. G9), que des écrits aussi rapprochés marquent chacun un moment particulier et distinct dans le développement de la pensée de Kant, et que ce qui a été exprimé en premier lieu a été conçu en premier lieu.

1. Paulsen, Versuch einer Entwicklungsgeschichte der kantischen Erkenntnisstheorie, p. 61.

2. La formule de cet argument, que Kant jugeait nouvelle, avait été déjà employée par Leibniz, dans une note sur la preuve ontologique qu'avait insérée en 1701 \e Journal de Trévoux. «... ÈiVEstre c/e 50 v est impossible, tous les estres par autrui le sont aussi, puisqu'ils ne sont enfin que parl'^sf/e de soy : ainsi rien ne scaurait exister. Ce raisonnement nous conduit à une autre importante proposition modale égale à la précédente, et qui jointe avec elle achève la démonstration. On la pourrait énoncer ainsi : si ilistre nécessaire n'est point., il n'y a point d'Estre possible. Il semble que cette démonstration n'avait pas été portée si loin jnsqu'icy. » Philos. Schr., Ed. Gerhardt, IV, p. 4o6. — Mais cet écrit de Leibniz était sans aucun doute inconnu de Kant.

9^ LA PniLOSOPITIE PRATIQUE DE KAM

nements rafilnés : elle les a confiées immédiatement à linelligence naturelle commune, cjui, lorsqu'on ne la trouble pas par de faux artifices, ne peut pas ne pas ous conduire au vrai et à l'utile en tint n„'L ^

^ fn.f ;„.i:„ 1 1 , i;' 'J" ''* "°"* sont tout

a fa.t md.spensables'. » Et encore : « H est tout à fait

neccssaue de se convaincre de lexistence de Dieu • il ne 1 est pas au même point de la démontrera >, A ce point de vue, 1 examen que fait Kant de largument phpico-lhéolog.que est part.cuherement intéressant, parce qu'il contient des remarques et des idées qui montreront leuHnJ." née dans la doc.rme ultérieure. Cet argument, en dehors d Mces logrques qu .1 partage avec les autres arguments a sans doute encore d'essentiels défauts ; il prend i,our point de départ la contingence de toute perfection de toute beauté et de toute harmonie dans l'unners : en intervenant mdiscretement dans l'explication scientifique, il arrête la recherche et empêche l'extension de la connaissance exacte • enfin .1 n aurait strictement le droit de conclure qu'à un ordonnateur, et non à un créateur du monde, et il favorise par la contre son gré cet athéisme subtil qui impose à Dieu pour son action une matière préexistante. Mais outre que 1 idée de finalité peut et doit être admise à cause de l'impossih.hte où nous sommes de suivre le mécanisme iusqu au bout dans les manifestations de la vie, il y a comme une autorité et une efficacité spéciales quM faut reconnaître a cet argument physico-théologique, aussi vieux que la raison humaine. D'abord il crée une conviction sensible et vivante en rapport avec l'intelligence commune ; ensuite 1 est plus naturel que tout autre et s'offre de lui-même à 1 esprit ; enfin il fournit de la sagesse, de la providence, et de la puissance divines une notion tout intuitive qui a<^it avec force sur Ame et la remplit d'admiration, d'humilité et de respect. Il est donc plus « pratique « que n'importe quel autre argument. S'il n'apporte pas une certitude ma-

3 U.' ''"ot' '""''"'"■ *«"'^'V'"'rf, Préface, II, p. ,09.

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