INFLUENCE DES ANGLAIS ET DE ROUSSEAU
qu'il vient de citer, en même temps qu'il adopte d'eux la tlièse qui fait du sentiment l'origine de la vie morale. Ce qui l'attire dans leur doctrine, c'est par opposition au logicisme de l'école de WolfT, l'idée que la moralité n'est pas œuvre de réflexion et de calcul, qu'elle est le fruit naturel du cœur, ([u'au lieu de s'imposer par des combinaisons lactices et des modes extérieurs de discipline, elle se fait immédiatement agréer par sa beauté même, par Tbarmonic qu'elle établit entre l'amour de nous-mêmes et l'amour d'au- Irni, par l'accord qu'elle fait régner dans la vie sociale. Ce qu'il y a en elle de spontané s'oppose à ce qu'on la lasse dériver d'une autre source. Ainsi tombent d'ailleurs bien des préjugés entretenus par l'esprit d'autorité, de quelque forme qu'il se revête, métapbysique ou rebgleuse. Considérer la moralité comme un état naturel, comme l'épanouissement même de notre nature, non comme le trlomplie laborieux et incertain d'une contrainte extérieure sur des pencbants en révolte, admettre que nos dispositions et nos résolutions morales sont entièrement à notre portée, sans secours comme sans commandement d'en liant, qu'elles n'exigent en fait de raison que cette raison naturelle ellemême, qui, au lieu de prétendre créer des mobiles, s'appUque uniquement à ordonner le jeu débeat de nos incbnations réelles, ramener l'explication de la vie morale à une simple observation bien conduite des tendances dont résultent nos mœurs : c'est reconnaître que l'bomme est capable de trouver en lui la mesure suflisante et complète du bien, et qu'il peut juger par là les puissances étrangères et supérieures dont on lait arbitrairement dériver le système des règles à son usage. Les conceptions métapbysiqucs et rebgieuses apparaissent donc, selon qu'on les eslune vraies, comme des compléments au lieu d'être des fondements de la moralité. C'est de l'bomme, en tout cas, qu'il iaut partir: toute vérité, surtout pratique, ne peut être qu'une donnée bumaine. C^ct antbropomorpbisme moral s'oppose directement, et de toute la force que communique un sens plus vif
loi
LA PHILOSOPIIU: PUATigiE I>E KAM
(lu concret, à resprihriinporsonnalitcahslrallequi avait, des l'origine de la spéculai ion moderne, exclu de la vérilé les formes spécifiquement humaines de la vie et de l'action : et il est peu surprenant (pie Kant s'en soit laissé toucher juste au moment où il s apercevait par ailleurs de l impuissance de la métaphysi(jue ordinaire à Ibmriir autre chose (jue des principes formels. Il en garda toujours une idée essentielle, (ju'il essaya plus tard de faire valoir autrement : c'est (|ue seule l'analyse directe de la moralité comme fait humain, c est-à-dire de la conscience morale commune, permet d'établir une doctrine morale ; seulement par la prati(|ue d une autre analyse (|ue lanalyse psychologi(|ue des Anglais et des b^cossais. il crut découvrir (|ue la conscience enveloppe de(juoi se confirmer par-delà ses propres données.
Dans cette inlluence d'ensemble, il ne paraît guère possible de discerner exactement ce qui revient en particulier à Shaftesbury, à llutcheson, à Hume, d'abord parce (|ue Kant n oifre, pour opérer ce discernement, aucune indication expresse, ensuite parce (jue les conceptions morales de ces trois philosophes présentent nombre de traits communs'. Sans doute, ce ([ue Shaftesbury a plus spécialement suggéré à Kant, c'est cette pensée générale d'harmonie universelle, grâce à laquelle se rapprochent la moralité et la beauté, les inclinations individuelles et les inclinations sociales, et en môme temps cette sorte de respect esthétique de la nature humaine. (|ui se traduit par la finesse, 1 élégance, la noblesse des observations '. Ce que llutcheson
1. Cf. A. Espinas, I.a Philosophie en Ecosse au xvin^ A7'èc/<?, Revue philosophique, t. \I et \ÏI, particulièrement X.I, p. Ii8-i32; \1I, p. i35-i38.
2. Du Kant d'alors llertler disait (h'riliache U'uldcr : Vierles Wiildcheii) : « kant, c'est tout à fait un observateur social, c'est tout à fait le j)hilosophc cultivé... Le frrand et le beau dans les hommes et les caractères humains, dans les tempéraments, les penchants des sexes, les vertus et enfin les caractères nationaux : voilà son monde, où il poussa la finesse des remarques jusipi'aux plus fines nuances, la finesse des anal^^ses jusqu'aux mobiles les plus secrets, la finesse des «iéllnilions jusipi'à mainte petite sin^Milarité — tout à fait un philosophe du sublime et du beau de rhumanité ! Et dans celte philosophie humaine un Shaftesbury de l'Allemagne, n Etl. Suphan, t. I\ , p. l'ô- 17G.