INFLUENCE DE ROUSSEAU
ïï?
jf
mun des travailleurs, si je ne croyais que ce sujet d'étude peut donner à tous les autres une valeur qui consiste en ceci : faire ressortir les droits de l'hunianité ^ » Ce que Newton avait lait pour l'explication de la nature matérielle, Rousseau, selon Kant, vient de le faire pour l'explication de la nature humaine. (( Newton le premier de tous vit l'ordre et la régularité unis à une grande simplicité là où avant lui il n'y avait à trouver que désordre et que multiplicité mal agencée, et depuis ce temps les comètes vont leur cours en décrivant des orbites géométriques. — Rousseau le premier de tous découvrit sous la diversité des formes humaines conventionnelles la nature de l'homme dans les profondeurs où elle était cachée, ainsi que la loi secrète en vertu de laquelle la Providence est justifiée par ses observations. Jusqu'alors, l'objection de Manès avait encore toute sa valeur. Depuis Newton et Rousseau, Dieu est justifié, et désormais la doctrine de Pope
I. Vlll, p. 62'j. — « Quiconqtie est échauffé par un sentiment moral, comme par un principe supérieur à ce que les autres peuvent se représenter d'aj)rès leur façon de sentir languissante et souvent vulgaire, est à leurs yeux un chimérique. Que je place Aristide parmi tles usuriers, Epiclète parmi des "ens de cour et Jean-Jacques Rousseau parmi les docteurs de Sorbonne : il me semble entendre un ironique éclat de rire et cent voix qui crient : Quels cliiméri(/ues personnages 1 Cette apparence équivoque d'exaltation chimérique dans (les sentiments qui en eux-mêmes sont bons, c'est Venthousiasme, sans lequel rien de grand n'a jamais été fait dans le monde. » Versuch ûher die Krankheiten des Kopfes, 1704, H, P- 220-221. — Les Observations sur le sentiment du beau et du sublime ne nomment expressément Rousseau que dans une note, et encore pour répudier une opinion qui lui est attribuée : « Je ne voudrais pour rien au monde avoir dit ce que Rousseau ose soutenir : (juune femme n'est jamais rien do plus qu'un grand enfant. Mais le pénétrant écrivain suisse écrivait cela en France, et probablement le si grand défenseur du beau sexe qu'il était ressentait de l'indignation à voir que dans ce pays on ne traite pas les femmes avec plus de véritable respect. » II, p. 271. Dans les Observations toutefois bien des idées et bien des remarques de détail portent la trace de l'inftuence de Rousseau, notamment la conclusion- « Il n'y a plus à souhaiter que ceci : c'est que le faux éclat qui fait si facilement illusion ne nous éloigne pas à notre insu de la noble sinqdieité, mais surtout que le secret encore inconnu de l'éducation soit arraché à la tyrannie du vieil esprit d'erreur pour ériger de j)onne heure, dans le cceur de tout jeune citoyen du monde, le sentiment moral en émotion active, de telle sorte que toute délicatesse n'aspire pas uniquement au plaisir fugitif et oiseux d'apprécier avec plus ou moins de goût ce qui se passe hors de nous. » II, p. 280.
ii8
LA rniLOSOPHlE PRATIQUE DE KANT
est vraie '. » Cependant Venthousiasme avec lequel Kant accueille l'œuvre de Uousseau ne lui enlève pas entièrement la faculté de la critiquer. (( Je dois, dit-il, lire et relire Rousseau jusqu'à ce que la beauté de 1 expression ne me trouble plus: car alors seulement je puis le saisir avec la raison ^ » « La première impression, remarque-t-il encore, qu'un lecteur qui ne lit pas seulement par vanité et pour passer le temps reçoit des écrits de Jean-Jacques Uousseau, c'est qu il se trouve devant une rare pénétration d'esprit, un noble élan de «^énie et une ame toute pleine de sensibilité, à un tel degré que peut-être jamais aucun écrivain, en quebpie temps ou en quelque pays que ce soit, ne peut avoir possédé ensemble de pareils dons. L'impression ([ui suit immédiatement celle-là. c'est celle de l'étonnement causé pai* les opinions singulières et paradoxales de l'auteur. Elles sont tellement à rencontre de ce cpii est généralement admis, (pion en vient aisément à le soupçonner d avoir cberebé seideinent à mettreen évidence ses extraordinaires talents et la magie de son éloquence, d'avoir voulu faire l'bomme original qui par une surprenante et engageante nouveauté d idées dépasse tous les rivaux en bel esprit \))
L'adbésion de kant à Uousseau est malgré tout, à cette époque, iFiliniineul [)lus forte cpie ses réserves, et si cellesci sont intéressantes à noter, c est surtout parce (ju elles annoncent pour l'avenir des dissidences et des objections plus nettes \ Pour le moiiuMit, ce que Kant accepte pleinement