‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 63 sur 345 · INFLUENCE DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE ROUSSEAU

artifices qui la recouvrent, ou même pour une part la composent. Rousseau, .lui, n'arrive pas par l'analyse à l'idée du sentiment ; il est lui-même tout sentiment dans tout son être ' ; aussi n'est-ce pas seulement une autre façon d'expliquer la vie qu'il découvre, mais une autre façon de la juger et de la vivre. Il ne se contente pas de prendre de ci de là chez lui et chez les autres de quoi caractériser l'espèce humaine : il se retranche au plus profond de luimême, et c'est dans l'isolement de sa conscience qu'il reçoit la révélation de ces instincts divins que n'ont pas dénaturés la civilisation et la société. S'il se préoccupe de traduire en idées ce que lui suggèrent sa puissance d'émotion et ses facultés d'intuition, c'est pour montrer aux hommes qu'ils doivent changer entièrement les objets de leur estime, c'est-à-dire retrouver la sincérité de leur jugement naturel : sans cette conversion ou cette restauration complète, vainement ils essaieraient de fixer leurs opinions, d'assurer leur conduite, de découvrir le principe suprême de toute vérité et de toute justice. C'est par cet ardent besoin de rénovation intérieure, par cette aperception pénétrante d'un rapport plus immédiat entre l'âme humaine et ses motifs d'agir, d'avoir foi, d'espérer, que Rousseau put conquérir la fière nature morale de Kant. A Rousseau Kant dut sans aucun doute d'éprouver plus vivement qu'il fallait ressusciter la morahté véritable pour être à même d'en trouver la véritable explication : il lui dut d'entrevoir qu'un lien plus solide et plus intime que celui des déductions métaphysiques ordinaires pouvait rattacher la conscience humaine aux croyances dont elle réclame le soutien. Sous le simple effort de sa réflexion, il avait déjà senti chanceler le vieil édifice de la métaphysique ; il s'était laissé séduire par les sagaces observations des Anglais qui dégageaient prudemment, pour leur faire un sort à part, certaines incli-

I. V. Gustave Lanson, f/istoire de la littérature française, cinquième partie, livre IV, ch. v.

I2S LA PlIILUSOl'lllI:: PRATIQLE DE KAN T

nations relativement eonslanles de la nature humaine; mais il ne pouvait évidemment trouver là la base qu'il fallait à une reronstruction spirituelle : c'est llousseau cpii en écartant la vaine subtilité des arguments pbilosopbiques, en prétendant ne consuller que la lumière intérieure, lui attestait la possibilité de bâtir sur d'indeslructibles fondements la métaphysique nouvelle, la métaphysicjue de la liberté et de la raison pratique '.

I. Il faut noter que les Réflexions de Kant se rapportent aux tlièscs du Discours sur l'inégalité, du Discours sur les lettres, de V Emile, bien plus qu'à celles du Contrat social. Il arrive à Kant de marquer, par exemple, rop[»osilion de la justice naturelle et de la justice civile (Mil, p. 0:>2) ou la grande différence qu'il y a entre la soumission à la nature, dont les lois sont constantes, et la soumission à un maître, dont les volontés sont arbitraires (N NI, p. 6;V'i-<)35). Mais il ne pose pas expressément le problème de l'or^^^anisation de la société. Les idées sociales de Rousseau paraissent cependant avoir agi sur Kant quand il a fallu, non plus recbercber seulement l'origine de la moralité, mais surtout délinir la moralité en elle-même et dans ses rapports avec le droit. HolVding est parti de là pour prétendre qu'il y a eu deux iniluences de Rousseau sur Kant, Time aux environs de 17O3, — et c'est celle dont les lié/lerions ont gardé la trace, — l'autre aux environs do i'K\. —et c'est celle qui a suggéré l'idée d'un accord historiquement nécessaire ou moralement obligatoire entre la volonté individuelle et la volonté générale, idée dont rolèvent la philosophie de l'histoire ainsi ipic la doctrine morale élaborées par Kant à cette époque. liousseaus Ein/luss auf die définitive Forni der kantischen Ethik, Kantstudien, II, p. 11 sq. ; Rousseau und seine Philosophie, p. 121, note; (leschichte der neueren Philosophie, t. II, p. 8rî sq. — Cette thèse de Uolfding paraît juste dans une certaine mesure. Il semble que Kant, après avoir vu d'abord dans Rousseau à peu près exclusivement ses criti(iues négatives contre la société existante, a vu ensuite en lui son clTbrt positif pour concevoir une société qui ne serait plus en contradiction avec l'état de nature (v. un peu plus haut, p. 133, note •?), et il a cru pour son compte que, soit de meilleures Nolonlés morales, soit la nécessité immanente au développement historique de l'espèce humaine réaliseraient cette société. Mais a quel moment faut il placer cette seconde façon de considérer la pensée de Rousseau? Ib.ffding a parlé des euN irons «le 178.3, parce qu'elle lui a paru en relation directe avec les conceptions exprimées par Kant en novembre 178^ dans son Idée d une histoire universelle au point de vue cosnwpolitif/ue . Seulement la question se compli(|ue de ce fait, négligé par HolTding, <|ue les mêmes conceptions sont exposées à la (in des Leçons d'anthropologie, publiées par Starke(///t//m/H/e/ Art///\s Mrnsclienkunde oder philosophische Anthropologie, i83i), dans un chapitre intitulé: Du caractère de l'espèce humaine dans son ensemble, p 36r>-37i Dès lors il y avait lieu de se demander : i» de quelle époque sont les Leçons publiées par Starke ; y« s'il n'y aurait pas dans les divers manuscrits encore inédits de Leçons sur l'anthropologie, et reconnus antérieurs à 178^, l'indication plus ou moins explicite des mêmes pensées. De récentes recherches, dont nous aurons plus loin à rappeler le résultat, ont permis de fixer à la fin ^\c 178'» la date de Leçons publiées

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