CHAPITRE HT
LES ÉLÉMENTS DE LA PHILOSOPHIE PilATKUE DE kANT (DE 1770 A 1781) — LA PRÊPAKATION DE LA CKITIOLE. — LA DÉTERMINATION DES PRINCIPAUX CONCEPTS MÉTAPIIVSIOLES ET MORAUX.
La Dissertation de 1770, ainsi (|uc riiidiijuc son litre', traite delà forme et des principes du monde sensible et du monde intelligible, respectivement considérés. Au point de vue spéculatif, elle annonce une issue pacifique au combat que se livraient, dans l'esprit de KanI, le partisan delà science newtonienne et le disciple de la tradition métaphysique. Comment admettre à la fois, d'une part que l'espace, et avec l'espace le temps, soit une grandeur inlinie et infiniment divisible, d'autre part (pie l'idée du simple et celle du tout soient des éléments conslilulifs de la connaissance du monde ? L'opposition ne semble pouvoir être résolue que si l'espace et le temps d'un coté, les concepts intellectuels de l'autre délermin(Mit des façons de connaître essentiellement distinctes. Et c'est bien là la vérité. L'erreur consiste, au contraire, à ne diversilier le savoir que du dehors et comme par accident, d'après le degré de clarté qu'il apporte à l'esprit. Seulement, pour établir la vérité et ruiner Terreur, il faut nier résolument certaines idées qui sont communément reçues.
L'une de ces idées consiste à représenter la connaissance sensible comme une connaissance imparfaite, qui ne vaut ce qu'elle vaut que par sa participation plus ou moins
I. De miindi sensit)ilis atque inteUigH)ilis forma et principiis.
indirecte à une science supérieure résultant de purs concepts. Or la géométrie, qui est une science parfaitement exacte et évidente, a besoin de l'intuition sensible pour construire ses objets ; elle est un prototype de connaissance sensible, en même temps que rigoureusement démonstrative'. Il y a donc lieu de tenir pour faux le principe selon le(iuel le sensible, c'est ce qui estconnu confusément, tandis que rintellectuel serait ce qui est connu distinctement; des choses sensibles — la géométrie avec sa certitude en témoigne — peuvent être très distinctes ; des choses intellectuelles — la métaphysique avec ses incertitudes en témoigne — peuvent être très confuses. (( Je crains donc que WollT, en étabhssant entre les choses sensitives et les choses intellectuelles la distinction qu'il a étabhe, et qui n'est pour lui-même que logique, n'ait complètement aboh, au grand détriment de la philosophie, ces très nobles principes de discussion sur le caractère des phénomènes et des noamènes posés par l'antiquité, et qu'il n'ait souvent détourné les esprits de l'examen de ces objets vers des minuties logiques". »
Mais qu'est-ce qui autorise la connaissance sensible a se considérer comme vraie, et qu'est-ce qui l'oblige en même lemps à se limiter:* C'est ici qu'apparaît la grande découverte de Kant, celle qui est restée à ses yeux fondamentale et définitive. La sensibilité est justifiée comme faculté de connaître en ce qu'elle suppose, non seulement une matière fournie par la multiplicité des sensations, mais une forme (jiii coordonne cette multiplicité selon des lois, et cette forme, c'est l'espace et le temps. L'espace et le temps sont des intuitions pures qui se soumettent la diversité des intuitions empiriques; ce ne sont ni des substances, ni des accidents, ni de simples rapports; ce sont des conditions simplement idéales ou subjectives, quoique nécessaires, de celte faculté qu'a l'esprit d'être affecté par les choses, et qui