‹ La philosophie pratique de KantChapitre 137 sur 361 · LES LEÇONS SI R LA DOCTRINE DE LA RELIGION 20C · texte numérisé non relu

LES LEÇONS SI R LA DOCTRINE DE LA RELIGION 20C

de pouvoir réaliser cette union, les preuves spéculatives n'ont pas résisté à la critique. Mais, à défaut d'une intuition qui la vérifie, et qui, si elle nous était donnée, aurait pour elTet de nous soumettre aux mobiles de l'espoir et de la crainte, l'idée de Dieu peut se rapporter à la condition de l'agent qui doit obéir au devoir, et c'est par là qu'elle se détermine, non plus théoriquement, mais pratiquement. Elle est donc justifiée dès qu'elle se rattache, non pas seulement à des besoins subjectifs, mais à des données objectives de notre raison ; or les impératifs moraux constituent des données de ce genre, aussi certaines que celles qui en mathématiques érigent des suppositions en postulats. Nous dirons donc que l'existence de Dieu est un postulat nécessaire des lois irréfragables de notre nature propre et que la foi (jui s'y attache est en elle-même aussi certaine qu^une démonstration mathématique'. Cette évidence pratique ne crée pas dans le sujet une disposition à mettre l'aHirmation de Dieu au-dessus de la loi morale prise en elle-même ", mais simplement à rendre la loi efficace comme mobile \ Kant insiste sur le danger qu'il y aurait à faire dépendre la morale de la théologie, à confondre par exemple la théologie morale avecla morale théologique ^: mais il ne paraît pas encore avoir découvert, parmi les motifs de notre conduite en conformité avec le devoir, ceux qui doivent nous déterminer immédiatement. Ce qu'il met en relief, c'est le caractère à la fois rationnel et pratique de la croyance en Dieu, pour laquelle se trouve désormais tout à fait consacré le terme de postulat.

La croyance morale porte plus que sur l'affirmation de Dieu ; elle porte également sur l'affirmation de la liberté et sur celle d'un monde moral : par ces trois affirmations, d'ailleurs étroitement connexes, elle nous élève à une idée

2. «' Dieu est en quelque sorte la loi morale même, mais personnifiée », p. i46.

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qui dépasse l'expérience. Mais devant une paît de ses titres à l'insufTisance de la raison spéculative, elle ne saurait laisser dénaturer cette idée par une spéculation visionnaire '.

En somme, les Leçons sur la doctrine philosophique de la Religion, si elles manifestent quelque tendance à rationaliser davantage la croyance morale, ne modifient rien, sur la théologie proprement dite, des conceptions exposées dans les Lerons sur la Méfaphysi/jue et dans la Critique. Même sur le problème de la nature du mal. elles s'en tiennent à l'optimisme leibnizien, qui cependant ne concorde guère avec l'idée assez fortement marquée d'un dualisme entre la nature et la moralité ^, — au point de se référer expressément aux Considérations sur roptiinisnie \ Le mal dans le monde n'est que le développement imparfait d'un penchant originel au bien : il ne saurait résulter d'un principe spécifique et positif*. Efforçons-nous de considérer les choses au point de vue du Tout : dans cet effort les astronomes nous aident par leurs découvertes, qui ont indéfiniment élargi notre horizon '. En concevant que tout dans le monde est arrangé pour le mieux, nous sommes conduits à admettre une pareille harmonie pour les lins de la raison \ C'est cette conception d'une harmonie des fins de la raison qui relie dans ces Leçons à la théologie de Kant l'essai plus neuf qu'elles présentent çà et là d'une doctrine positive de la moralité '.

Cette doctrine consiste à identiiier la moralité avec un système universel des fins ; l'accord de notre conduite avec l'idée d'un système de toutes les fins est le fondement de la moralité d'une action. C'est pourquoi le bonheur ne doit pas être moralement l'objet immédiat de notre vouloir, car

7. V. Waltcr B. Waterinan, Tlip /ît/iics vf h'ant s /.l'ctiu'i's on ilie ptiilosopliical Tlieory of Religion, Kantstudien, 111, p. 'ii3-'ji8.

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il ne peut être quun ensemble de fins contingentes, variant selon les sujets '. En d'autres termes, la notion du bonheur n'est pas la notion d'un Tout, elle est composée uniquement de parties ; elle ne peut servir de règle. Au contraire, la vraie façon de procéder en morale, c'est de partir de l'idée d'un Tout de toutes les fins pour déterminer la valeur de chaque fin particulière. L'usage moral de notre raison nous rapproche ainsi inconcreto, et uniquement pour la pratique, de l'acte de ITnlelligence suprême qui va du Tout aux parties. L'homme a l'idée d'un Tout de toutes les fins, bien qu'il ne la réalise jamais complètement ". Cette idée est à la fois principe et critère. « On peut concevoir deux systèmes de toutes les fins : ou bien par la liberté, ou bien selon la nature des choses. Un système de toutes les fins par la hberté est atteint suivant les principes de la morale, et est la perfection morale du monde : en tant seulement que des créatures raisonnables peuvent être considérées comme membres de ce système universel, elles ont une valeur personnelle. Car une bonne volonté est quelque chose de bon en soi et pour soi, et par conséquent quelque chose d'absolument bon (Denn ein guter Wille ist etwas an und fur sich Gutes, undalso etwas absolut Gaies). Mais tout le reste ne peut être que quelque chose de conditionnellement bon. Par exemple, la pénétration d'esprit, la santé ne sont quelque chose de bon que sous une condition bonne, c'est-à-dire sous la condition d'un bon usage. Mais la moralité, par laquelle est rendu possible un système de toutes les fins, donne à la créature raisonnable une valeur en soi et pour soi, en en faisant un membre de ce grand royaume de toutes les fins. La possibilité d'un tel système universel de toutes les fins ne dépendra uniquement que de la moralité. Car c'est seulement en tant que toutes les créatures raisonnables agissent d après ces lois éternelles de la raison qu'elles peuvent être unies

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SOUS un principe commun et constituer ensemble un système des fins. Par exemple, si tous les hommes disent la vérité, il y a entre eux un système des fins possible ; mais dès que l'un deux seulement vient à mentir, sa fin propre n'est déjà plus en accord avec les autres. Voilà pourquoi aussi la règle universelle d'après laquelle est estimée la moralité d'une action est toujours celle-ci : « Si tous les hommes faisaient cela, est-ce qu'il pourrait bien y avoir encore une connexion des fins ^ ? » Se déterminer par les lois de la raison ou agir pour constituer un système des fins, ce sont deux façons à peine différentes de traduire les conditions de la conduite morale. « Une action est mauvaise, lorsque l'universalité du principe d'après lequel elle est accomplie est contraire à la raison ". »

Un système de toutes les fins, avons-nous vu, ne peut fournir pleinement son contenu à la moralité que s'il est réalisé par la liberté. La liberté doit être supposée chez l'homme, si l'on ne veut pas que la jnorahté soit supprimée. Cette liberté est-elle la liberté transcendantale, l'absolue spontanéité, la faculté de vouloir a priori? Certes, si l'homme, comme membre de la nature, est soumis au mécanisme, tout au moins à un mécanisme psychologique, il a conscience de lui-même comme d'un objet intelligible. Seulement cette conscience a peine à se certifier ellemême, par le fait que l'homme a des inclinations subjectives : et le concept d'une absolue spontanéité, valable sans aucune difficulté pour Dieu, ne peut établir sa réalité, ni même en un sens sa possibilité quand il s'agit d'une créature affectée par les choses. L'homme, en tout cas, possède la liberté pratique, c'est-à-dire l'indépendance à l'égard des penchants sensibles. Bien que Kant ne caractérise encore la liberté pratique que négativement, il la rapproche cependant de la liberté transcendantale, d'abord eu ne la

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