‹ La philosophie pratique de KantChapitre 139 sur 361 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La volonté est pour Rant la faculté des fins: la volonté est morale lorsque les lins qu'elle poursuit font partie d'un système rationnel: mais celte conception d'un ordre des fins, tout en étant très essentielle à la pensée kantienne, avait gardé un caractère spéculatif assez indéterminé: elle ne s'était pas non plus rattachée par un lien interne à l'idée de la liberté qu'elle suppose. Il semlîle qu'elle ait dû pour une grande part sa définition pratique à l'ellort fait par Kant à cette époque pour esquisser une philosophie de Ihistoire.

C'est dans la seconde partie du xvni" siècle que la notion d'une philosophie de l'histoire commence à se produire eu Allemagne, et à y engendrer divers essais d'exposition ou d'explication de la marche générale et des fins dernières de l'humanité '. Cette notion ne tarda pas à bénéficier du concours de la doctrine leibnizienne. Bien que Leibniz, malgré ses connaissances et ses aptitudes d'historien, neùl pas cherché à éclaircir didactiquement la signification [)lulosophiquc de 1 histoire, il devait, par son optimisme, ])ar sa conception d'un développement à la l'ois spontané et régulier des êtres, par son principe des indiscernables comme par son [)rincipc de C(jntinuilé, éveiller au moins de

1. Robert Flint, La Philosophie de l'Hisloire on Allcinagiw. IracL française (le Ijudovic (^arrau, 1878, p. 23.

LA PIIII.OSOPTIIK DK L HISTOIRE

façon indirecte le sentiment d'un intérêt et d'une valeur de toutes les productions humaines, l'idée d'une suite rationnelle de tous les événements humains. Cependant ce sens de sa pensée fut aussi étranger que possible à A\olff et à ses disciples. Le rationalisme AAolffîen retranche précisément de la philosophie leibni/ienne tout ce que contenait de fécond cette idée d'une évolution à la fois naturelle et rationnelle ; et, préoccupé avant tout de constituer le système logique de la vérité, il ne coiisidère qu'avec indifférence ou même avec mépris toutes les représentations que l'humanité s'est données des choses en dehors de ce système. Avant les lumières du siècle il n'y avait c[ue superstition et que barbarie. L'enthousiasme ingénu avec lequel certains wolffîens se félicitent d'être nés en leur temps ' trahit, avec leur inintelligence du passé, leur impuissance à concevoir pour les croyances et les œuvres spirituelles de Ihomme une autre mesure que leur morale et leur théologie naturelle. Si le mouvement de VAufklfinmg ne se termina pas tout entier k cette conception plate et stérile, ce fut grâce à une reprise de ce que la pensée de Leibniz avait comme gardé en réserve. Lessing ressuscite le meilleur de l'inspiration leibnizienne: la raison n'est pas née tout entière à un moment; elle doit se reconnaître jusque dans les croyances et les œuvres qui paraissent lavoir contredite ou limitée: elle est réelle, quoique à l'état confus, dans cette apparente irrationnalité des pensées et des productions humaines d'autrefois. Le propre de la raison, ce n'est pas de faire rentrer le réel dans ses cadres logiques, c'est de voir en tout ce qui est, en tout ce qui arrive, un microcosme, une monade, un miroir vivant de l'ordre universel qu'elle aspire à comprendre. Ainsi, en se retrouvant dans l'histoire, la raison, au lieu de manquer son objet, en prend une pleine et ample possession. L'ensemble des événements et des actes humains forme une

I. \ . en ])articiilier Meiiflelssnlin dans l'appendicp de son Phrdnn.

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série ordonnée dont chaque terme est un degré dans l'expression ou la réalisation de la vérité.

Toutefois, si le Icibnizianisme ainsi restauré faisait bien ressortir la finalité de l'évolution humaine, il devait avoir aux yeux de Kant le radical défaut de ne pas la spécifier et de la confondre avec la finalité générale de la nature. Du moment que tout se règle sur la représentation dogmatique d'un ordre de choses sans différences et sans oppositions essentielles, d'un ordre qui ne se manifeste que sous la loi d'un progrès continu et qui ne se diversifie que par analogie avec lui-même, les déterminations de la volonté perdent leur sens originel et leur valeur absolue ; les événements historiques aussi bien que les actes individuels de l'homme ne sont plus moralement qualifiables. — La liberté ne peut se sauver que par une opposition irréductible à la causalité mécanique : cette conception caractéristique de la pensée criticiste avait à lutter contre la séduction de 1 esprit leibnizien, incomparable dans Fart de rapprocher les contraires et de les réduire à de simples variétés de points de vue et à de simples différences de moments. Kant venait précisément de rencontrer une thèse qui dérivait de cet esprit dans le livre d'un prédicateur de Gielsdorf, Schulz, livre intitulé Essai d'introduction à une morale pour tous les hommes sans distinction de Religion. 11 l'expose etla combat en un compte rendu qu'il donne au a Raisonnirendes Riicherverzeichnissy) (lySS) \ Il montre les conséquences connexes qu'engendre l'application dogmatique du principe de continuité. Dans l'ordre de l'existence, rien n'est mort, même ce qui semble inorganique: la vie est partout, à des degrés divers : il n'y a donc pas lieu de faire de lame, dans une nature universellement animée, un être à part. Dans l'ordre de la con-

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naissance, toute affirmation implique une part de vérité, même l'affirmation d'apparence la plus erronée : il n'y a pas d'erreur absolue : ce que l'homme affirme, au moment oùillaffirme, estpourlui unevérité:le redressement d'une erreur se lait par lapparition d'idées qui manquaient encore ; la vérité d'autrefois devient erreur parle progrès môme de la science ; s'il y a une critique de la raison par elle-même, elle ne saurait avoir lieu tandis que la raison affirme, mais plus tard, quand la raison n'est plus au même point et qu'elle a acquis de nouvelles lumières. Enfin, dans l'ordre de l'action pratique, la vertu et le vice n'ont rien d'essentiellement distinct : ils n'expriment qu'un degré inférieur ou supérieur de perfection ; ils résultent d'une inclination fondamentale, qui est l'amour de soi, déterminée, tantôt par des sensations obscures, tantôt par des représentations claires ; le repentir est absurde, dès qu'il signifie, au lieu d'une disposition à agir désormais autrement, la croyance que l'action aurait pu être autre dans le passé. Il n'y a pas de libre arbitre : la volonté est soumise à la loi stricte de la nécessité : heureuse doctrine, selon l'auteur, et qui donne à la morale tout son prix, qui justifie la sagesse et la bonté divines par le progrès assuré de toutes les créatures vers la perfection et le bonheur. Et il est fort a rai que Ion peut avec de pieuses intentions aller jusqu'à une telle doctrine, et même plus loin : témoin Priestley en Angleterre. Mais ce n'est pas une raison pour adhérer à ce fatalisme universel, qui « convertit toute la façon d'agir de l'homme en un simple jeu de marionnettes » et qui « détruit entièrement le concept d'obligation». « Le devoir (das Sollen) ou l'impératif qui distingue la loi pratique de la loi naturelle nous place aussi en idée tout à fait Jiors delà chaîne de la nature, tandis que si nous ne concevons pas notre volonté comme libre, cet impératif est impossible et absurde'.)) Tout en ne voulant considérer ici que la liberté pratique, liée à la

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