I . IV
'.>.. « Supposons un ordre des clioscs oîi cliacun verrait avec une parfaite indilTérencc les maux d'autrui, et niellons que tu en fasses partie: y seras- lu bien avec l'accord de ta volonté!' » {Kriti/c der pra/Uisclien Vernunft, V, p. 73.) — « Être bienfaisant, c'est-à-dire seconder autant qu'on le peut autrui dans la peine cl aider à son bonheur, sans en rien espérer en retour, est le devoir de tout Ijomme. Car tout homme qui se trouve dans la peine désire être assisté
Ainsi il faut que nous puissions vouloir que toute maxime de notre action devienne une loi uniAerselle de la nature. Le caractère de ce pouvoir vouloir ne s'entend bien que si Ion ne perd pas de vue que la volonté est essentiellement pour Kantla faculté d'agir d'après la représentation de règles : d'où il suit que la tendance à universaliser la maxime est immanente à la volonté même et ne saurait être pour elle un procédé indiqué du dehors. Il s'agit dès lors que la règle ne soit pas fausse ; elle peut l'être à deux points
par ses semblables. Or s'il manifestait sa maxime, de ne pas vouloir à son tour secourir les autres dans leur peine, c'est-à-dire s'il en faisait une loi universelle de permission, pareillement personne, s'il était lui-même dans la peine, ne lui apporterait son aide, ou du moins tout le monde serait autorisé à la lui refuser. Ainsi la maxime inspirée par l'amour de soi, si elle est érigée en loi uni- \er5elle, se contredit elle-même; par conséquent la maxime de la bienfaisance envers ceux qui sont dans la peine, cette maxime f|ui tend au bien de tous, est le devoir universel des hommes, pour cette raison qu'ils doivent être considérés comme des hommes vivant semblablement côte à côte, c'est-à-dire comme des êtres raisonnables soumis à des besoins et réunis par la nature en un même séjour pour se prêter mutuellement assistance. » {Tugendlehre, VII, p. 261.) — C'est surtout ce dernier exemple que l'on a recueilli pour prétendre que Kant n'avait pu établir ses règles d'appréciation morale que sur des considérations d'utilité. « Voilà exprimée, dit Schopenhauer, aussi clairement qu'elle puisse jamais l'être, la thèse, que l'obligation morale repose pleinement sur une réciprocité supposée, qu'elle est ainsi tout bonnement égoïste, qu'elle reçoit de l'égoisme son sens ; car c'est l'egoïsme qui, sagement et sous la réserve d'un traitement réciproque, se prête à un compromis. » {^Uebev die Gritndlage der Moral, p. 538; Die Welt, I. p. 665-666.) — Voir une critique analogue dans les ouvrages cités plus haut de Wundt, Kirchmann, Jodl (aux pages indiquées), de Cresson, p. io4-io5, Stange, p. i^S, Hegler, p. 100, et aussi dans l'étude de Sigwart, Vorfragen der Llliik, p. 27. — Il ne me paraît pas cependant qu'ici encore Kant ait voulu justifier sa règle par le fait que l'égoisme provoque en retour l'égoisme. D'abord, comme il le note, pour l'insensibilité comme pour le mensonge, ce fait n'est pas à ce point certain en toute circonstance, qu'il puisse fonder une règle. « .\ la vérité chacun sait bien que s'il se permet en secret quelque tromperie, ce n'est pas une raison pour que tout le monde fasse de même, ou que s'il est, sans qu'on s'en aperçoive, indifférent à l'égard des autres, tout le monde n'est pas pour cela dans la même disposition envers lui. » (^Kritik der praktischen Vernurift, V, p. ^3.) — La pensée de Kant me paraît plutôt être celle-ci : dans un ordre de la nature, dont ma volonté serait législatrice par ses maximes, je ne peux ériger en droit la recherche de mon bonheur que si j'assigne également pour objet à ma volonté le bonheur d'aulrui, car une maxime limitée à l'amour de soi, et subordonnée par conséquent aux conditions subjectives que l'amour de soi comporte, ne peut être convertie en loi ; par mon indifférence à l'égard d'autrui, je n'empêche pas qu'une nature subsiste ; mais je renonce à la faire subsister par ma volonté. Un passage important de la Critique de la raison pratique me semble
de vue : elle peut l'être par la contradiction logique qu'elle recèle, dans les cas, par exemple, de manquement aux devoirs stricts ; elle est alors impossible absolument à concevoir dans l'universel ; elle peut l'être aussi par la négation pratique d'elle-même, dans les cas, par exemple, de manquement aux devoirs larges ; elle est alors impossible à concevoir dans l'universel comme constitutive par ellemême d un ordre de la nature. Dans les premiers cas, c'est • la règle telle quelle qui se contredit ; dans les seconds cas, c'est la volonté en son essence même '. Mais dans les deux espèces de cas, le critérium n'en reste pas moins rationnel, puisqu'il exprime d'une part l'inviolabilité, d'autre part la puissance d'extension de la raison dans le domaine pratique. On ne saurait donc prétendre qu'en parlant de pouvoir vouloir ou de ne pas pouvoir vouloir Kant n'ait fait qu'énoncer tout
confirmer cette interprétation. « Il est indéniable que tout vouloir doit avoir aussi un objet, par conséquent une matière; mais cette matière n'est pas par cela même le principe déterminant et la condition de la maxime... C'est ainsi que le bonheur d'autrui pourra être l'objet de la volonté d'un être raisonnable... La matière de la maxime peut donc sans doute subsister, mais elle ne doit pas en être la condition; car autrementelle serait impropre à se convertir en loi. Par conséquent la simple forme d'une loi, qui limite la matière, doit être en même temps une raison d'ajouter celte matière à la volonté, mais non de la présupposer. Que la matière soit, par exemple, mon bonheur personnel. Cette recherche du bonheur, si je l'attribue à chacun (comme je peux le faire dans le cas présent pour des êtres finis) ne peut devenir une loi pratique objective que tout autant que j'y comprends le bonheur d'autrui. Par suite la loi qui commande de concourir au bonheur d'autrui ne résulte pas de cette supposition, que le bonheur est pour chacun un objet cju'il se choisit selon son gré, mais uniquement de ce que la forme de l'universalité, dont la raison a besoin comme d'une condition nécesaire pour donner à une maxime de l'amour de soi la validité objective d'une loi, devient le principe de détermination de la volonté ; et ainsi ce n'était pas l'objet (le bonheur d'autrui) qui était le principe déterminant de la volonté pure, mais c'était seulement par la simple forme d'une loi que je limitais une maxime fondée sur une inclination, afin de lui procurer l'universalité d'une loi et de l'approprier ainsi à la raison pure pratique. » (V. p. 30-37. — V. également Grundleguni;, IV, p. 289; Tuf^endleltre, Vil, p. aSg.) Le passage de la Doctrine de la vertu qui a été cité plus haut, et que Schopcnhaucr a incomplètement reproduit, témoigne que pour kant la bienfaisance doit être exercée sans esprit de retour, qu'elle repose avant tout sur l'idée d'une liaison réciproque des êtres raisonnables finis, liaison (pai ne peut être positive et objective qu'à la condition de ne pas prendre le simple amour de soi pour mobile et qui doit être voulue telle pour que la volonté jiar ses maximes fonde un ordre de la nature. I. IV, p. ■).-,:>..
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simplement, au moins pour certains devoirs, les décisions immédiates ou les impulsions de la conscience morale ; il reste au contraire là-dessus fidèle à la tradition des doctrines rationalistes selon lesquelles la moralité trouve à la fois dans les lois de la raison son fondement et sa formule. De ces doctrines mômes il retient l'idée d'un ordre de la nature où les agents et leurs actes doivent trouver place '. Seulement, selon l'esprit de sa philosophie, il ne fait intervenir l'ordre de la nature que par ce qui en pose la vérité, c'est-à-dire par la forme législative dont cet ordre dérive; et il ne le fait intervenir que pour opérer le passage de la législation pratique universelle telle que l'explique l'impératif catégorique aux divers devoirs réels'.
1. C'est précisément ce que reproche Ch. Renouvier à Kant dans l'Interprétation qu'il a donnée des critères et des exemples kantiens. Par>une fidélité persistante à certains préjugés métaphysiques Ivant, selon lui, a eu le tort d'attribuer aux lois et aux méthodes de la raison une sorte d'objectivité d'ordre naturel. Il eût dû exclure cette idée d'une loi de la nature pour parler exclusivement d'une loi de l'association des êtres raisonnables ; il eût pu alors présenter sa règle sous la forme suivante : Agis toujours de telle manière que la maxime de ta conduite puisse être érigée par ta conscience en loi universelle, ou formulée en un article de législation que tu puisses regarder comme la volonté de tout être raisonnable (^Science de la morale, 1, p. 99) ; d'autre part il a eu tort de croire que, l'idée d'obligation une fois posée, une logique impersonnelle suffisait pour mettre au jour les conséquences ou les inconséquences des maximes ; l'acte qui décide que telle ou telle maxime peut ou non être portée à l'universel est un acte de conscience ; loin de reposer sur la possibilité d'une nature quelconque, la règle qui l'exprime n'est que l'extension à un nombre illimité d'agents de la formule qui gouverne les rapports de deux membres en société: Agis toujours de telle manière que la maxime applicable à ton acte puisse être érigée par ta conscience en loi qui te soit commune avec ton associé. Ainsi le principe du respect et de l'égalité des personnes est chez Renouvier antérieur au principe de la généralisation des maximes. Renouvier reprend les exemples de Kant pour les corriger dans cet esprit (ch. xvm, xix, xxni).
2. Kant, dans la Critique de la raison pratique, tâchera de marquer et de limiter avec plus de précision la portée de cette règle qu'il considérera comme un « type » de la loi morale et qu'il rattachera à la « faculté de juger pure pratique ». Il dira : « Aussi cette comparaison de la maxime de ses actions avec une loi universelle de la nature n'est-elle pas non plus le principe de détermination de sa volonté » (Y, p. 78). — Hegler estime qu'il y a là une modification de la pensée kantienne, puisque le procédé de comparaison appartient, non plus à l'acte proprement dit de la détermination, mais à la faculté de subsumer les actions particulières sous la loi morale (0/;. cit., p. 101-102). — On peut cependant observer que dans la Grundlegung ce procédé de comparaison n'intervient pas pour justifier l'acte proprement dit de la détermination, mais pour lui fournir les moyens de se reconnaître dans les cas particu-
Delbos. ai
Donc ce qu'on appelle \q formalisme kantien ne doit pas signifier une doctrine dont le principe et les règles sont en soi indéterminés et ne se déterminent effectivement que par un emprunt plus ou moins déguisé à la réalité empirique. La méprise vient sans doute de ce que Kant, dans cette deuxième section de la Grundlegung, a. comme nous l'avons dit, opéré, en les mêlant constamment, deux tâches distinctes, l'une qui consiste à remonter par l'analyse jusqu'aux conditions dernières du devoir, l'autre qui consiste à montrer comment l'on peut appliquer l'impératif catégorique aux cas fournis par l'expérience, à déduire de la formule de l'impératif certains devoirs saillants. Or l'application de l'impératif catégorique à certaines actions n'exige en aucune façon que ces actions détournent dans le sens de leur contenu matériel la signification de l'impératif: elle suppose simplement que ces actions, en tant qu'issues de la volonté d'un être raisonnable, sont susceptibles d'être déterminées par l'élément formel constitutif de cette volonté, à savoir l'aptitude à agir selon des concepts, selon la représentation de règles ' . Quant à l'explication analytique de
liers ; il sert à étal)lir une détkiction des divers devoirs. Kant en outre y énonce la nécessité d' « une faculté de juger {Urtheilskrafi) affinée [iar l'expérience, tant pour discerner les circonstances dans lesquelles les lois morales trouvent leur application que pour leur assurer l'accès de la volonté humaine et les rendre efficaces dans la conduite pratique » (IV , p. 237). — H. Cohen soutient aussi que par là la Critique a distingué rigoureusement la loi pratique d'une loi de la nature, à l'encontre de la Grundlegung {Kants liegriïndung der Ethili, p. lyS). — • Certes elle a marqué plus fortement la distinction; mais dans la (iruiidlegung même Kant avait déjà noté le rôle simplement typique ou analogique qu'il attribuait à l'idée d'une loi universelle de la nature : « Puisque cette propriété qu'a la volonté de valoir comme une loi universelle pour des actions possibles a de l'analogie avec cette liaison universelle de l'existence des choses selon des lois universelles, liaison qui est l'élément formel do la nature en général... » (IV, p. 38Ô.) Ce qui est vrai, c'est que la Critique s'est proposé une meilleure distribution systématique et une plus complète épuration des concepts pratiques.
I. « Caria volonté placée juste au milieu entre son principe a priori, qui est formel, et son mobile n posteriori, qui est matériel, est comme à la bifurcation de deux routes ; et puistpi'il faut pourtant (pi"elle soit déterminée par quelque chose, elle devra être déterminée par le principe formel du vouloir en général, du moment qu'une action aura lieu par devoir ; car alors tout principe matériel lui est enlevé. » IV, p. a^S.
FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MOEIRS Ô'j î
l'idée de devoir, qui, dominant la question de savoir comment l'impératil' catégorique est applicable, prépare la réponse à la question de savoir comment l'impératif catégorique est possible, elle ne sort pas du formalisme à coup sûr, et elle n'en doit pas sortir : car qu'est-ce, à ce point de vue, que le formalisme, sinon l'expression et le résultat de la méthode qui consiste à déterminer par de purs concepts, hors de tout recours à l'expérience, les éléments et les lois de l'objet à expliquer? C'est donc simplement l'extension, nuitalis mutandis, au problème de la possibilité de l'impératif catégorique, de cet idéalisme transcendantal ou idéalisme formel qui a été déjà employé à résoudre le problème de la possibilité de l'expérience '. Or, aux yeux de Kant, si la raison pure peut paraître indéterminée pour tel usage illégitime qu'on en prétend faire, elle n en a pas moins une puissance propre de se déterminer par ses concepts et ses idées, de se donner à elle-même un contenu.
11 est donc licite autant qu'indispensable de poursuivre jusqu'au bout par la même m.éthode l'analyse de ce qu'implique la volonté d'un être raisonnable soumis au devoir. Toute volonté de ce genre, avons-nous dit, est une faculté d'agir conformément à la représentation de certaines lois ; mais toute volonté est aussi une faculté d'agir en vue de certaines fins. Seulement il y a des fins que le sujet se propose à son gré, et qui tiennent uniquement leur valeur de leur rapport avec un état particulier de sa faculté de désirer : ce sont des fins subjectives ou relatives, qui ne répondent pas à la représentation de lois objectives et universelles. La détermination de la volonté pour de telles fins ne peut relever que d'impératifs hypothétiques. Il faut donc
I. Cf. Vorlander, Der Formalisimts der kantischen Ethik in sciner Nolhivendigkeit und Fruchtbarkeit, 1878. — Victor Delbos, Le kantisme et la science de la morale. Revue de Métaphysique et de Morale, VIII, igoo, p. i35iii4- — August Masser, Knnts Ethik, IQO^. p. 157-193. — V une justification partielle en même temps qu'une critique du formalisme kantien dans F. Rauh, Essai sur le fondement métapliysique de la morale, 1891, p. 172-182.
qu'il y ait pour la volonlé, si l'impératif catégorique est possible, une fin d une autre espèce, posée par la seule raison, et valable pour tout être raisonnable. Oii trouver cette fin? Elle ne peut être que clans l'être raisonnable luimême, considéré, en tant que tel, comme sujet de toutes les fins possibles, et qui, à ce titre, ne peut être subordonné à aucune fin particulière. L'être raisonnable s'identifie pra- .tiquement avec la raison et ne doit pas plus que la raison se laisser ramener à quelque condition étrangère. Par suite tout être qui se représente comme raisonnable ou qui est représenté comme tel doit se prendre ou être jjris pour une fin objective, pour une fin en soi. La nature raisonnable existe comme fin en soi, c'est-à-dire qu'elle possède cette valeur absolue qu'il faut bien mettre quelque part, pour qu'il y ait un principe pratique suprême'. C'est une fin indépendante de tout résultat à obtenir, et de là vient que nous la concevons d'une façon négative^. Voilà donc ce qui doit être, dit Kant, la « matière ^) de toute bonne volonté : matière pure, peut-on ajouter, et dont la position n'empêche pas Kant d'être fidèle au Jornialisme, ou mieux au Irancendafitalisjne .
Mais Kant, par souci de montrer encore comment, en cette nouvelle expression, l'impératif catégorique est applicable, a mêlé dans son exposition au raisonnement tiré de la considération de l'être raisonnable la notion d'humanité sur laquelle ne devait porter que la spécification concrète de son raisonnement*; et il a encouru ainsi le reproche.
1. Schopenhauer crilique encore, et par le même procédé, cette idée de fin en soi comme une contrndictio in ndjccto. Etre fin, dit-il, c'est être l'objet d'une volonté ; c'est donc toujours être relatif à cette volonté. Otez à une fin ce caractère relatif en ajoutant « en soi », vous n'avez plus qu'une idée aussi dépourvue de sens que celle d' « ami en soi >i ou d' « oncle en soi ». 11 n'y a pas de valeur absolue : toute valeur est comparative et relative. Ueber die Grundlnge der Moral, p. .'")^i-5l2.