‹ La philosophie pratique de KantChapitre 191 sur 361 · I. IV, p. 295-296. — V. plus liaut, p. 2G · texte numérisé non relu

I. IV, p. 295-296. — V. plus liaut, p. 2G

soumission à la loi morale que nous avons supposé la liberté, et n'est-ce pas pour admettre la liberté que nous avons justifié la soumission à la loi morale ? Et incapables de sortir de ce cercle, n'avons-nous pas compté avant tout, pour faire accepter l'autorité de la loi, sur la complaisante adhésion des âmes bien pensantes?

Il nous reste cependant une ressource : c'est de rechercher si en nous concevant libres nous nous plaçons au même point de vue que lorsque nous nous représentons nousmêmes d'après nos actions, envisagées comme des effets visibles que nous avons sous les yeux.

Ici intervient la distinction du monde sensible et du monde intelligible, introduite d'abord pour expliquer Tordre vrai dans la relation de ces deux concepts : loi morale et liberté. Les raisons de cette distinction, Kant les exprime ici sous leur forme la plus générale, et, de son propre aveu, un peu en gros. Il prétend que le plus simple bon sens peut les découvrir. Sans réflexions subtiles, dit-il, on peut comprendre que les représentations qui nous viennent du dehors et nous laissent passifs, comme les représentations des sens, ne nous font connaître les objets que tels qu'ils nous affectent, et non tels qu'ils sont en euxmêmes: d'oii la nécessité d'admettre entre les phénomènes et les choses en soi une distinction essentielle, de telle sorte que les phénomènes restent relatifs à notre sensibilité, tandis que les choses en soi, fondement des phénomènes, ne peuvent tomber sous notre connaissance. Or cette distinction s'applique à l'homme même. Car d'un côté, l'homme, d'après ce que lui révèle le sens intime, ne peut se flatter de se connaître tel qu'il est en soi ; il est incapable de saisir autre chose que la manière dont sa conscience est affectée ; tout ce qu'il sait de lui, il le sait, non pas a priori, mais empiriquement ; c'est qu'il ne peut se produire lui-même '. Mais au-dessus de ce sujet empirique

I. V. dans la Critique de la raison pure l'examen des paralogismes de la psychologie rationnelle.

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qu'il est, composé uniquement de phénomènes, il doit nécessairement admettre quelque chose qui lui sert de fondement, c'est-à-dire son Moi véritable, par suite, en opposition av^ec la passivité de ses perceptions qui le fait membre du monde sensible, une activité pure, d'une puissance de production immédiate, qui le fait membre d'un monde intelligible. Or il trouve réellement en lui une faculté par laquelle il se distingue de toutes les choses, par laquelle il se distingue aussi de lui-même, en tant qu'être aiTecté par des objets, et cette faculté est la raison. Comme spontanéité pure, la raison est encore supérieure à l'entendement, dont les concepts n'ont pas par euxmêmes d'objets et doivent se contenter de soumettre les représentations sensibles à des règles en les unissant dans une même conscience ; par la production des idées, la raison conçoit un autre monde que le monde sensible, et ainsi elle marque à l'entendement lui-même ses limites'.

Ainsi un être raisonnable, en tant qu'intelligence, doit se considérer comme appartenant au monde intelligible, tandis que par ses facultés inférieures il appartient au monde sensible. Comme membre du monde intelligible, il est indépendant de toute détermination par les causes empiriques ; il ne peut concevoir la causalité de sa volonté propre que sous l'idée de liberté ; or à l'idée de liberté est lié le concept de l'autonomie, et à celui-ci le principe universel de la moralité. Comme membre du monde sensible, l'être raisonnable est soumis aux lois de la nature qui, d'une part, ne sont pour sa volonté que des principes dhé-

I. Kant, clans la Critii/iie de la raison pure (S' . notamment 111, p. 87, p. 2'\- sq., p. 5;w) et dans les Proléifomènes (V. notamment IV, p. 7Ô-77), avait déjà marqué cette distinction profonde de renleiidemenl et de la raison, et en avait signalé l'importance ; il l'a énoncée plus fortement à mesure que s'est développée sa philosopliie pratique. 11 l'a même exprimée à la fin, occasionnellement, il est vrai, en des termes qui dépassaient sans doute sa pensée, lorsqu'il a distingué entre les jugements de la raison (Vernuiifturlheile) et les jugements de Vcnienàevixeni(VerstandesurtheUe)comme entre des jugements qui impliquent nécessité et des jugements empiriques {Ueber die Buchinacherei. Erater Brief an Ilcrrn Friedr. Nicolai, 1798, Vil, p. 3i6). — V. Vailiingcr, Coininentar, I, p. 23o.

téronomie, qui, d'autre part, servent à expliquer ses actions comme phénomènes dans leur rapport avec d'autres phénomènes.

De la sorte est dissipé le soupçon de cercle vicieux élevé tout à l'heure sur le raisonnement qui passait de la liberté à l'autonomie et de l'autonomie à la loi morale, et en même temps se trouve expliquée la possibilité de l'impératif catégorique. Il n'y a pas cercle vicieux, parce que, en se concevant libre, l'homme se considère comme appartenant au seul monde intelligible, tandis qu'en se concevant soumis au devoir il se considère comme appartenant à la fois aux deux mondes'. En outre, la possibilité de l'impératif catégorique est fondée : l'idée du monde intelligible, impliquée dans le concept de liberté, permet de lier à l'idée d une volonté bonne l'idée dune volonté instituant par ses maximes une législation universelle ; elle joue, mais prati- ([uement, un rôle analogue à celui de l'intuition sensible, pour rendre possible la synthèse contenue dans les principes. En d'autres termes la volonté bonne agit selon des lois universelles parce que ces lois expriment ce qu'elle veut nécessairement dans le monde intelligible dont elle fait partie. Si l'homme en effet appartenait uniquement au monde intelligible, toutes ses actions seraient toujours d'elles-mêmes conformes au principe de l'autonomie de la volonté pure. Mais l'homme appartient aussi au monde sensible ; s'il n'appartenait qu'à ce dernier monde, ses actions se conformeraient à la loi des désirs et des inclinations, ne connaîtraient d'autre règle que le bonheur, repo-

I. Dans la Critique de la raison pratique, Rant établira autrement qu'il Il V a pas cercle vicieux, c'est-à-dire sans recourir à la distinction et au rapport 'les deux naondes ; il usera de la difTérence classique entre la ratio essendi et la ratio cognoscendi ; la liberté est la ratio essendi de la loi, la loi est la ratio cognoscendi de la liberté (V, p. 4)- — Dans une réponse à Kieseweter qui était revenu sur celte difficulté (^Briefi^'eclisel, II, p. iS-), Kant répond qu'il n'y a pas cercle, parce que la liberté conçue comme causalité delà volonté des êtres raisonnables et la loi morale inconditionnée sont deux déterminations simplement réciproques de l'idée transcendantale, antérieurement posée, d'une liberté cosmologique. (Lettre du 20 avril 1790, Briefwechsel, II, p. i52).

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seraient sur des principes d'hétéronomie. Donc, comme l'homme appartient aux deux mondes, dont l'un, le monde intelligible, est le fondement de l'autre, le monde sensible, il est obligé de reconnaître que ses actions doivent être conformes à la loi du monde intelligible. On voit ainsi en quel sens encore le principe moral est une proposition synthétique a priori : à l'idée d'une volonté affectée par des désirs sensibles s'ajoute, dit Kant, l'idée de cette même •volonté, comme faisant partie du monde intelligible, et comme renfermant la loi de la première : à peu près comme aux intuitions du monde sensible s'ajoutent des concepts de l'entendement qui par eux-mêmes n'expriment que la forme de lois en général et par là rendent possibles les propositions synthétiques a priori sur lesquelles repose toute la connaissance de la nature.

L'usage pratique que le commun des hommes fait de la raison confirme la justesse de cette déduction. Il n'est personne, pas môme le pire scélérat, qui ne reconnaisse l'excellence des vertus qu'on lui offre en exemple, alors même que tous ses actes paraissent les contredire ; il montre par là qu'il se transporte en idée dans. un ordre de choses bien différent de ses désirs actuels ; il croit être meilleur quand il se met par la pensée à la place d'un membre du monde intelligible, quand, autrement dit. il a conscience d'une bonne volonté qui édicté pour la mauvaise volonté qu'il a, comme membre du monde sensible, cette loi dont il reconnaît l'autorité tout en la transgressant'.

Cependant la distinction des deux mondes ne sert pas seulement à expliquer le rapport de la loi obligatoire du devoir au principe de l'autonomie ; elle sert aussi à résoudre l'apparente contradiction de la nécessité et de la liberté. Car nous savons que tout ce qui arrive est déterminé par l'enchaînement des causes naturelles : la nature est un concept de l'entendement qui prouve sa réalité en se ma-

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