V. plus Jiaul, p. 2i8-2y8, p. a/|5-:î46, p. a/jg-aôo
FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MOEURS SqS
raie, la règle de la décision propre du sujet '. Ici il apparaît que la liberté, comnie faculté législative universelle, doit être rationnellement antérieure à la liberté, comme faculté de commencer suivant une certaine maxime une série d'actes. Ainsi entendue, la liberté est, dans toute la force du mot, une vérité : elle est, du moins pour nous, la vérité première.
Aussi n'y a-t-il pas lieu, quand on a expliqué par la liberté comment l'impératif catégorique est possible, de rechercher comment est possible la liberté elle-même. Car là où cesse une détermination par les causes naturelles dans quelque expérience réelle ou possible, là cesse aussi toute explication. Or la liberté est une idée incapable de s exhiber dans aucune expérience et qui en conséquence ne peut être ni connue par concepts ni aperçue par intuition : elle ne vaut que comme supposition nécessaire de la raison, fondée sur la conscience d'une volonté distincte des désirs sensibles. Tout ce qu'elle peut faire au point de vue théorique, c'est justifier de sa possibilité en établissant quelle nest pas contradictoire, c'est par conséquent se tenir sur la défensive. En elle-même elle ne peut pas plus être expliquée que ne peut être expliqué — ce qui du reste revient au même — l'intérêt immédiat que nous prenons à la loi morale, c'est-à-dire la législation universelle impliquée dans les maximes de notre volonté, sans recours à un autre mobile. Assurément il y a en nous un sentiment de plaisir ou de satisfaction lié à l'accomplissement du devoir, il y a ce sentiment moral, dont quelques philosophes ont fait à tort la mesure de nos jugements moraux ; mais c'est précisément la même insoluble question, de savoir comment une pure idée rationnelle telle que la loi morale peut par ellemême produire un effet sur la sensibilité et créer en celle-ci
I. La tliéorie du caractère intelligible est absente de la Grundlegung: elle reparaîtra, avec certaines modifications assez sensibles, semble-t-il, dans la Criii(jue delà raison pratique et aussi, mais très effacée, dans la Religion. V. plus loin, p. 451-457, p. 6ig.
des dispositions. Il est impossible de faire comprendre théoriquement la nécessité d'un principe pratique inconditionné, d'expliquer pourquoi la raison pure est pratique par elle-même. Mais cette impossibilité n'est pas l'objet d'une déclaration arbitraire ; elle est tirée du caractère interne de la raison humaine, qui, d'un coté, ne peut pas chercher dans le monde sensible, au préjudice du principe moral, un intérêt saisissable, mais empirique, qui, de l'autre côté, ne peut pas s'aventurer dans le monde intelligible pour chercher à y atteindre des objets hors de ses prises : trop heureuse encore lorsque, obligée d'admettre au terme de son effort une nécessité inconditionnée, elle peut, sans s'évertuer inutilement à en rendre compte par ailleurs, découvrir le concept ou la loi qui s'accorde avec cette nécessité et la détermine. Et ainsi, si nous ne comprenons pas la nécessité pratique inconditionnée de l'impératif catégorique, nous comprenons du moins son incompréliensibilité, et c'est tout ce qu'on peut exiger d'une philosophie qui veut bien aller jusqu'aux extrêmes limites de la raison humaine, mais qui garde le souci de ne pas les dépasser ^ Au reste, remarque Kant, et très discrètement il indique ici le complément que doit recevoir sa doctrine de la loi morale par une conception du souverain bien, « l'idée d'un monde intelligible pur, conçu comme un ensemble de toutes les intelligences, dont nous faisons partie nous-mêmes comme êtres raisonnables (sans cesser d'autre part d'être en même temps membres du monde sensible) reste toujours une idée d'un usage possible et licite en vue d'une croyance rationnelle, quoique tout savoir s'arrête aux frontières de ce monde ; par le magnifique idéal d'un règne des Jîns en soi (des êtres raisonnables), dont nous ne pouvons faire partie comme membres qu'en ayant soin de nous conduire d'après des maximes de la liberté comme si elles étaient des lois de la nature.
I. IV, p. 307-011. — V. la critique de ces observations finales de Kant par lie rïrdrl, Zur Lclire von der Frciheit, Vierter Brief, X, p. 253.
elle est destinée à éveiller en nous un vif intérêt pour la loi morale ' ».
Ainsi, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, la recherche d'un premier principe de la moralité a conduit Kant à définir systématiquement l'idée d'une raison pure pratique, et cela, dans le double sens, à la fois négatif et positif, qu'exige ou qu'autorise la Critique de la raison pure ; et elle l'y a conduit de façon à pouvoir fournir le point de départ d'une Critique de la rcdson pratique et niême à pouvoir dessiner déjà cette nouvelle Critique. L'analyse qui a graduellement ramené la notion de la bonne volonté et du devoir à celle de l'autonomie a exclu de la détermination du principe moral tout élément qui ne serait pas (( pur », et elle a dégagé aussi le motif interne d'efficacité par lequel la raison pure a la puissance de se réaliser d'elle-même et devient ainsi « pratique». En outre la position de la liberté comme faculté pratique a priori, l'explication de la loi pratique universelle considérée comme la condition grâce à laquelle la liberté acquiert une valeur objective, répondent à l'exigence de toute Critique, qui réclame qu'on découvre l'origine pure des concepts rationnels et que l'on en définisse aussi l'usage immanent.
Cette morale que Kant venait d'exposer était donc en son fond pleinement rationaliste ; elle l'était même plus que toutes les autres morales qui prétendaient l'être, puisqu'elle rejetait d'une façon (( rigoriste » tout mélange de l'expérience ou des mobiles sensibles avec la raison. Cependant elle combattait le dogmatisme de ces morales, non seulement sur le point où elles admettaient comme principes déterminants de la volonté des objets de la sensibilité antérieurs à la loi, mais sur le point aussi oi^i elles admettaient