V, p. io2-io
3. En s'appropriant la théorie kantienne de la liberté (^Die Welt als Wille und Vorstellung, Ed. Grisebach, I, p. 218-222, p. 374-399, p. 637-044. — Ueber die Freiheit des Willens, III, p. 460-4G2, p. 474-477- — Ueber die Grundlageder Moral, III, p. 556-56i. — Parerga und Paralipomena, IV, p. i48), Schopenhauer a précisément surtout retenu ce substantialisme qu'il fait tourner ensuite au bénéfice de sa doctrine sur le primat de la volonté. Un des grands mérites de Rant à ses yeux, c'est d'avoir rigoureusement appliqué à la question de la liberté la formule « Operari sequitur esse », d'avoir usé de sa distinction entre les phénomènes et les choses en soi pour mettre les actions particulières parmi les phénomènes et leur principe dans la volonté libre comme chose en soi. Il se trouve précisément que la philosophie de Schopenhauer présente la doctrine des deux caractères sans aucun rapport immédiat à la loi pratique inconditionnée, telle qu'elle était donc à peu près dans la pensée de Kant antérieurement à l'idée de l'autonomie, c'est-'a-dire d'une détermination immanente de la liberté par le concept d'une législation universelle. Pour justifier la liberté du caractère intelligible, Schopenhauer invoque surtout, comme le faisait Kanf, la responsabilité; tandis
/i5/i LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT
tains égards il continue d'admettre à l'origine du caractère l'action intemporelle du noumène accomplie une fois pour toutes, cependant il la tient précisément pour une action, et pour une action en rapport direct avec la loi morale, non plus pour une détermination essentielle de la chose en soi comme chose ; s'il ne dit pas expressément encore qu'elle soit capable de se renouveler en elle-même, il n'en admet .pas moins la légitimité du jugement moral qui traite comme premier et nouveau, quelque rigoureuse qu'en soit la connexion avec les phénomènes antécédents, tout phénomène volontaire émané d elle.
Toutefois, en engendrant ainsi une conception du caractère intelligible plus conforme aux conditions immanentes de la vie morale, la fusion de la liberté transcendantale et de la liberté pratique ne supprime pas, et môme par endroits ne fait que rendre plus saillant un dualisme enveloppé dans la doctrine '. Kant paraît mettre sur le même plan la liberté identiques la loi, dont elle n'est en quelque sorte que la puissance propre de réalisation, et la liberté constitutive d'un caractère, qui peut être mauvais autant que bon, et qui, en tout cas, aurait pu être autre qu'il n'est. Nous retrouvons donc ici, sans qu'elles soient intrinsèquement liées par un rapport de hiérarchie explicite, deux concep-
que Kant en approfondissant sa pensée avait identifié la liberté en ce qu'elle a de plus essentiel avec la volonté autonome, Scliopenhauer maintient d'un côté la signification cosmologique réaliste de l'idée de liberté et insiste très fortement de l'autre sur l'immutabilité du caractère.
I. Ricbl a très justement indique comment le caractère intelligible, chez Kant, envclo[ipe originairement une dualité de sens, en rapport avec les deux sortes de libertés, comment aussi la causalité de la chose en soi a imposé ses déterminations à la causalité de la raison en général. — 11 présente à la suite une libre interprétation de cette idée du caractère intelligible, qu'il transporte de l'individu à l'espèce, et qu'il définit : le caractère moral de l'humanité comme espèce, en tant qu'il est distinct de son caractère naturel. Ce caractère se réalise au cours de l'histoire humaine et n'est achevé que dans son idée ; la vie morale de l'individu y concourt au lieu d'en résulter (Der philosophische A'riticisiuus, II, 3, 1887, p. 277-280). — La conception du caractère intelligible, ainsi transformée, paraît à certains égards se rapprocher de celle de la fin intelligible que la philosophie kantienne de l'histoire assigne à l'espèce humaine.
lions de la liberté : l'une, qui est celle que la Graiullefjaiiïj a définie, et qui met essentiellement en relief l'autonomie de la volonté ; l'autre, qui est reprise.de la Critique de la raison parc tout en étant plus exclusivement adaptée aux déterminations morales, et qui représente surtout la faculté de commencer par soi-même une série d'états. A vrai dire, ces deux conceptions semblent se rattacher l'une à l'autre par l'exigence commune qu'elles expriment d'un pouvoir indépendant de la suite des événements empiriques et des mobiles sensibles : mais il n'en reste pas moins que par leurs définitions positives elles divergent, l'une servant à réaliser ridée d'une volonté législative universelle, d'une volonté, comme disait Kant ailleurs, absolument bonne, l'autre servant à expliquer par une spontanéité absolue l'origine première des actes humains, quelle qu'en soit la valeur morale, et à établir la responsabilité du sujctqui les accomplit'. Comment donc, en fin de compte, une liberté dont l'existence ne saurait être garantie que par la loi morale, et qui même ne fait qu'un avec la loi, peut-elle être capable d'agir contre la loi même "è Sous un seul nom, il y a bien là, semble-t-il, deux espèces de libertéradicalement différentes".
1. Il arrive plus d'une fois à Kant de lier dans ses formules ces deux fonctions différentes de la liberté. Exemple : « ... cette liberté qui doit être donnée pour fondement à toutes les lois morales et à l'imputation selon ces lois. » V, p. lOi. «... sans cette liberté, qui seule est [)ratique n priori, il n'y a pas de loi morale possible, ni d'imputation selon cette loi. » Ihid. Cependant dans ces textes, comme dans des textes analogues, on discerne, plus ou moins confusément, une persistance delà conception plus ancienne de Kant qui posait dans la liberté un fondement de la loi, distinct et comme séparé à certains égards de la loi même.
2. V. plus haut, p iga-igS. — V. Cantoni, Einanuele Kant, II, p. gS sq. — Cette difficulté avait dès le premier moment attiré l'attention des partisans mêmes delà philosophie kantienne. Devait-on la résoudre en disant comme certains que la volonté n'est libre que dans les actions morales.'' Reinhold dans ses Lettres sur la philosophie Kantienne (^Rriefe iiher die Kantische Philosophie, I, 1790, II, 1792 ; v. notamment la 8« lettre du second volume, p. 262-808) s'élève contre cette inter|)rétation : ce nouveau déterminisme des kantiens, comme l'ancien déterminisme des leibniziens, a, dit-il, le grand défaut de ramener la liberté à la raison ; il n'en diffère que parce que la raison qu'il considère est pratique au lieu d'être théorique. Reinhold soutient, kii, que la raison pratique de Kant n'est pas telle parce qu'elle agit comme volonté, mais
Il n'est pas douteux que, selon lespLilqui anime l'œuvre nouvelle de Kant, ce ne soit la liberté identique à la loi pratique, la liberté constitutive de la volonté autonome, qui soit véritablement première '. Et il est possible que l'ambiguïté apparente de sa doctrine se dissipe dans une certaine mesure, si l'on songe que pour lui la volonté, c'est avant tout la faculté d'agir par des principes, de . subsumer, par conséquent, sous des règles les motifs ou mobiles qui la déterminent". Or ces principes et ces règles
uniquement parce qu'elle fournit par elle seule à la volonté des prescriptions. « Ceci ne peut être assez redit aux amis de la philosophie kantienne : la raison pratique n'est pas une volonté, bien qu'elle appartienne essentiellement à la volonté et qu'elle s'exprime dans tout vouloir proprement dit. L'action de la raison pratique est uniquement involontaire (umvdlhûlirlich). L'action delà volonté, qu'elle soit conforme ou contraire à la raison pratique, est une action de libre arbitre (ivillkùhrlicli). Dans le vouloir moral, la raison pratique n'agit en elle-même et pour elle-même ni plus ni moins que dans le vouloir immoral ; dans les deux cas elle établit la loi » (p. 298). Il faut maintenir que la liberté est « dans l'indépendance de la personne à l'égard même de la contrainte de la raison pratique » (p. 272). Reinhold explique la liberté comme faculté distincte de la raison pratique par la coexistence de la raison et de la sensibilité en nous ; mais il néglige de mettre en lumière un élément qui pour Kant reste caractéristique de la IVillIuihr humaine, à savf>ir l'adoption d'une forme rationnelle ou d'une règle, même quand le contenu matériel en est en)prunté à la sensibilité (Cf. Scheliing, Zur Erlduteruiig des Idealismus- der IVissenschnftslehrp, Werke, \, p. 43o-4^2). — Ne serait-ce pas malgré tout aux remarques de Reinhold que devrait être rapportée la tendance ultérieure de Kant à mieux marquer la dillérence de la volonté législatrice et du libre arbitre, et même à refuser parfois pour la première le nom de liberté.'* \ . plus haut, p. /Î34, note. — Cf. Biie/\\echsel, II, p. ogS-SgG; p. AtS. — Herbart. entre autres, a relevé comme contradictoire la conception kantienne d'une liberté qui par elle même est immédiatement identique avec la loi morale et qui pourtant reste capable de mal (Analytische Beleiichtuiig des Naturrechts und der Moral, X, p. 44o-4ii). — V. Sur la théorie kantienne de la liberté, dans le Bulletin de la Société française de philosophie, V, i()o5, n» i.
I. Cette conception delà liberté, à l'exclusion complète, ou peu s'en faut, de l'autre, est développée dans la partie initiale de la Critique qui traite des Principes de la raison pure pratique. C'est plus loin, dans l'appendice intitulé Eclaircissement critique de l'analytique de la raison pure pratique que les deux conceptions sont surtout mêlées, avec ime prévalenrc évidente de la conception qui, tout en garantissant maintenant l'existence de la liberté par la loi morale, fait surtout de la liberté une faculté spontanée d'agir en opposition possible aussi bien qu'en accord avec la loi ; ici la formule et les façons de parler sont visiblement plus proches de celles qu'employait la Critique de la raison pure dans la Dialectique.
3. « Le bien ou le mal désignent toujours un rapport à la volonté, en tant que celle-ci est délorminée par la loi de la raison à l'aire de quelque chose son objet : et, ainsi considérée, la volonté n'est jamais immédiatement déler-
ont au moins dans leur forme quelque chose de rationnel qui, comme tel, ne laisse pas réduire aux tendances subjectives particulières que souvent ils comprennent ; leur adoption est indépendante de toute condition antérieurement posée dans le temps, puisque c'est par elle seulement que les actes sont donnés dans le temps ou y deviennent susceptibles d'être moralement qualifiés. Toute volonté est donc libre, même lorsqu'elle n'use que d'une raison empiriquement conditionnée, parce que c'est tout de même la raison qu'elle met en jeu dans le choix qu'elle fait de ses règles de conduite. Ainsi la raison, dans le rapport qu'elle a avec la faculté de désirer, peut ne fournir d'elle qu'une forme capable simplement d'embrasser des objets matériels et d'en faire des principes d'action : ou bien elle peut fournir en plus un contenu adéquiat à cette forme, la représentation d'une loi inconditionnée , par elle-même déterminante ; dans lés deux cas la volonté est libre ; seulement, dans le premier cas, la volonté ne réalise pas en quelque sorte la liberté qu'elle possède ; elle se laisse affecter par des lois pathologiques qui lui sont extérieures ; dans le second cas, la volonté réalise véritablement sa liberté ; elle exerce son droit d'être pratique par elle seule, de poser d'elle-même la législation morale universelle à laquelle elle obéit. — Le fait, que certains êtres raisonnables sont aussi des êtres sensibles, explique cette double fonction possible de la raison*.
La raison n'est véritablement et spécifiquement pratique que quand elle est pure ; elle est constituée d'abord comme telle par l'idée d'une loi inconditionnée ; mais elle doit
minée par l'objet et par la reprcseutation de l'objet, mais elle est une faculté de se faire d'une règle de la raison le motif déterminant d'une action (par laquelle un objet peut devenir réel) ». V. p. 64.
I. De ces êtres, nous dit Kant, « la raison n'est pas, par sa nature seule, nécessairement conforme à la loi objective », Y. p. 76.
comprendre en outre la représentation d'un objet conçu comme un effet qui peut être produit par la liberté en rapport avec cette loi ; c'est-ù-dlrc qu'elle suppose non seulement des principes, mais encore le concept d'un objet. Il y a donc lieu d'instituer ici, comme dans la Critique de la raison pare, une analytique des concepts. Etant admis que nous sommes obligés par la loi, elle devra déterminer ce à quoi nous sommes obligés.
Seulement l'analytique des concepts suit ici, au lieu de la précéder, l'analytique des principes ; et si Rant, quoi qu'on en ait dit, n"a jamais regardé comme vaine ni voulu laisser irrésolue la question de savoir quel est l'objet de l'obligation énoncée par la loi, il s'est efforcé de placer cette question h son rang selon la Critique, par suite à un autre rang que celui qui lui était assigné par les doctrines morales ordinaires. C'était en effet un trait commun à toutes les écoles, que de défmir en j^remier lieu l'objet à réaliser, et de n'établir qu'ensuite et que par rapport à cet objet la règle qui prescrit ou qui conseille de le réaliser. En particulier, cliez Wolff et ses disciples, l'idée de perfection servait de fondement à l'idée d'obligation, et nous avons vu que Kant, de bonne heure, avait jugé défectueuse la façon dont les Wollïlens liaient ces deux idées l'une à l'autre'. Les tentatives de critique et de rénovation qu'avait depuis ce moment accomplies sa pensée le conduisaient maintenant à admettre que l'idée formelle d'obligation, si l'on eu comprend le formalisme non plus dans un sens sim])lement logique, mais dans un sens transcendantal, est capable de déterminer le concept de l'action que nous devons vouloir.
Mais pour cela il faut nous rappeler (piautrc chose est la Noionté proprement morale de cette action, autre chose le pouvoir pliysicpic de Texécuter. Ce dernier pouvoir est soumis aux lois de la natin-e, telles que peut les com-