I. IV, p. /190-/19I
nation par la nature (dans des besoins et des inclinations), afin qu'en se bornant à les comparer entre eux et avec leur total on déterminât par la raison ce que nous devons prendre pour fin. Mais la Critique de la raison pratique montre qu'il y a des principes pratiques purs, par lesquels la raison est déterminée a priori, et qui par suite lui donnent a priori sa fin. Si donc l'usage du principe téléologique pour les explications de la nature, par cela même qu'il subit la restriction de conditions empiriques, ne peut jamais fournir complètement et d'une façon suffisamment déterminée pour toutes les fins le principe fondamental de la liaison selon la finalité, il faut, au contraire, l'attendre d'une téléologie pure (qui ne peut être autre que celle de la liberté), dont le principe a priori contient le rapport d'une raison en général au système total de toutes les fins et ne peut être que pratique. Mais comme une téléologie pure pratique, c'est-à-dire une morale, est destinée à réaliser ses fins dans le monde, elle ne devra pas négliger la possibilité de ces fins dans le monde, tant pour ce qui est des causes finales qui y sont données que pour ce qui est aussi du rapport de convenance qu'il y a entre la Cause suprême du monde et un système de toutes les fins conçu comme son effet ; elle ne devra donc pas plus négliger la téléologie naturelle que la possibilité d'une nature en général, c'est-à-dire la philosopliie transcendantale, afin d'assurer à la téléologie pure pratique une réalité objective, en ce qui concerne la possibilité de l'objet à exécuter, c'est-à-dire la possibilité de la fin qu'elle prescrit de réaliser dans le monde '. » C'est là l'indication très nette des idées dont s'inspirera la partie de la Critique de la faculté de juger Q[m traitera du jugement téléologique ; il est seulement à observer que l'usage des principes téléologiques n'est pas encore ici rapporté à une Urtheilskraft .
IV, p. 494-495.
5l8 LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT
Lorsque Kant entreprit l'œuvre qui devait aboutir à la Critique de la faculté déjuger, il ne la conçut pas d'abord dans tout le sens impliqué par le titre '. Il voulait aborder par écrit un ordre d'études qui depuis longtemps était dans son programme et s'occuper d'établir sans retard, ainsi qu'il l'écrivait en juin 1787 à Christian Gottfried Schûtz, « le fondement de la Critique du goût" ». Un peu plus tard, dans une lettre à Reinhold du 18 décembre 1787, il indiquait le succès de ses recherches et quelle voie l'y avait conduit : parti de la division systématique de l'âme en trois facultés, la faculté de connaître, la faculté de désirer, le sentiment du plaisir et de la peine, il avait présumé que cette dernière faculté impliquait comme les deux autres des principes a priori ; il avait ainsi découvert ce que pendant longtemps il avait jugé impossible' : il reconnaissait
1. Cf. Stadler, Kanis Teleulo^ie, p. 27 sq. (Stadier s'est trompé en considérant V Ueber Philosophie ùùerhau/jt comme iiu écrit postérieur à la Critique de la faculté de juger, p. 28). — De Benno Erdmann et de ^'orlander, les introductions qu'ils ont mises en tète de leurs éditions de la Kritik der Urtheilskraft. — Michaelis, Zur Entstehuiig \'on Kants Kriiik dcr Urtheilskraft, 1892. — Otto Schiapp, op. cit.
2. Briefwechsel, I, p. 467 — V. les lettres à Marcns Herz. du 7 juin 1771 et du 21 février 1772, dans lesquelles Kant annonçait qu'il était à même de publier bientôt, parmi d'autres choses, une doctrine du goût. Ibid., p. 117, p. 124. — V. plus haut, p. 167.
3. Cf. Kritik der reinen Vernuiift, III, p. 56-57, note. Hartenstein marque incomplètement les modifications apportées par Kant à cette note dans la 2* édition. Je traduis d'abord d'après le texte de la i'". (V. éd. Kehrbach, p. /jq- 5o) : « Les Allemands sont les seuls qui se servent aujourd'hui du mol esthétique pour désigner ce que d'antres appellent la Critique du goût. 11 y a au fond de cela une espérance avortée, celle que concevait l'excellent analyste Baumgarten, de soumettre le jugement critique du beau à des principes de la raison et d'en élever les règles à la hauteur d'une science. Mais c'est peine perdue. En elFet, de telles règles ou de tels critères sont uniquement empiriques dans leurs sources et ne peuvent par conséquent jamais servir de lois a priori auxquelles notre jugement de goût devrait nécessairement se conformer ; c'est bien plutôt le goût qui fournit la véritable pierre de louche de l'exactitude de ces règles. Il est donc à propos de laisser de nouveau tomber ce dernier usage du mot et de réserver le terme à cette doctrine qui est une véritable science ; par o\i l'on se rapprocherait du langage et de la pensée des anciens
LA CRITIQUE DE LA FACULTÉ DE JUGER 5ig
désormais trois parties de la philosophie, la philosophie théorique, la téléologie et la philosophie pratique, chacune ayant ses principes a priori dont il est possible et nécessaire de déterminer le sens et le champ d'application, la téléologie étant seulement plus pauvre que les autres en prin- ( ipes de ce genre ; il espérait que le manuscrit de sa Critique du goût serait terminé vers Pâques (1788)'. A la vérité, si Kant avait aperçu à ce moment comment le plaisir esthétique peut être lié a priorik des représentations, il n'avait pas encore rapporté à VlJrtheilskraft la téléologie dans laquelle il faisait entrer la Critique du goût, et il n'était pas par suite à même de voir parfaitement comment la Geschmackslehre pourrait s'insérer dans la philosophie critique. En mars 1788, dans une lettre à Reinhold, il donnait encore à son ouvrage ce même titre de Critique du (joût - ; c'est seulement dans une nouvelle lettre à Reinhold, du 12 mai 178g, qu'il parlait de sa Critique de la faculté de jutjer, dont la Critique du goût n'était plus qu'une partie ; il y annonçait en môme temps que son ouvrage paraîtrait pour la foire de la Saint-Michel de la même année \ La
dans leur célèbre division de la connaissance en aîaOrjTà /.ai vor,Tâ. » Dans h seconde édition, Kant dit : « De telles règles ou de tels critères sont uniquement empiriques dans leurs sources principales et ne peuvent servir de lois a priori. » Il modifie et complète la dernière phrase : « Il est donc à propos ou bien de laisser de nouveau tomber ce dernier usage du mot, etc., ou bien dans cet usage du mot de subir le même partage que la philosophie spéculative et de prendre le mot esthétique partie dans le sens transcendantal, partie dans le sens psychologique. » Les corrections de la 2« édition paraissent au moins atténuer l'affirmation de l'impossibilité de principes a priori en matière de goût, et même réserver la possibilité de principes de ce genre.
r. Briefwechsel, I, p. 488.