‹ La philosophie pratique de KantChapitre 244 sur 361 · Ibid., p. 268, p · texte numérisé non relu

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signifie donc ce qu'il entre de régulier el d'intellectuel dans 1 état esthétique de l'âme ; elle n'en reste pas moins une disposition subjective qui peut certes être exercée, mais qui ne peut être communiquée par un enseignement doctrinal'.

La nouvelle découverte de Kant fut donc d'assigner un rôle transcendantal autonome à la faculté de jnger, comprise à la fois dans sa nature subjective et dans sa portée universelle". Par là il se sentit invité à faire rentrer sous la juridiction de cette faculté, trop large pour la seule esthétique, lusage de la notion de finalité. Beauté et finalité, liées d'ailleurs déjà entre elles, comme nous l'avons vu, par d'étroits rapports, trouvèrent leur commune source dans la faculté de juger.

Qu'entendre précisément par cette faculté déjuger.^ D'une façon générale, la faculté de juger est le pouvoir de penser le particulier comme contenu dans l'universel. Si c'est l'universel qui est donné tout d'abord et qu'il s'agisse défaire rentrer sous lui le particulier, la faculté de juger est déterminante ; mais alors elle n'accomplit qu'un simple acte de subsomption qui n'exige aucune règle spéciale. Au contraire, si c'est le particulier seul qui est donné" tout d'abord, la faculté de juger nest que réfléchissante, mais l'opération qu'elle accomplit alors est vraiment originale

1. Cf. Pôlitz, Vorlesnngen ïtber die MetaphysU;, p. i6l. — Krltih der veinen Vevniinft, III, p. i38 iSq.

2. Le fragment publié par Reicke (Lose Bldttev, B, ii, l. I, p. ii2-ii3) semble manifester un effort tout près de son terme pour définir les caractères des jugements du goût dans leur rapport à la faculté de juger. Tout l'essentiel y est, sauf que rf-V^/zej/s/i/'rt//, dans sa signification littérale, y est encore employée un peu à côté. — Il me paraît d'ailleurs que ce fragment, s'il a été écrit sur une lettre portant la date de 1784, doit être d'une époque sensiblement postérieure, et dater du moment oii la Critique du goût tendait à se transformer en Critique de la faculté de juger.

et requiert un principe nouveau. Voici pourquoi : la science rationnelle de la nature repose sur les lois a priori de l'entendement, et, pour la constituer, la faculté de juger ne fait que schématiser les catégories intellectuelles et appliquer ces schèmes à toute synthèse empirique, de façon à rendre possible le jugement d'expérience Erfahrungsur- Iheil). Mais ces lois ne concernent que la possibilité d'une nature en général ; une nature réalisée suppose en outre une variété infinie de lois particulières qui ne se déduisent pas purement et simplement de ces lois universelles ; il y a là, autrement dit, une spécification des lois universelles en lois empiriques, laquelle reste contingente au regard de l'entendement. Dès lors un nouveau problème se pose : fonder l'unité de l'expérience, non plus comme système de lois rationnelles, mais comme système de lois empiriques. La solution du problème s'exprime en ces sentences de la sagesse métaphysique qui énoncent, par exemple, que la nature suit la voie la plus courte, qu'elle ne fait point de sauts dans la série de ses changements successifs ni dans la production de ses formes coexistantes, qu'elle laisse ramener ses principes au plus petil nombre possible. En tout cas, nous sommes convaincus qu'il y a dans la nature une hiérarchie de genres et d'espèces que nous pouvons saisir, et grâce à laquelle nous pouvons passer toujours régulièrement à un genre plus élevé. Or, pour que notre intelligence puisse découvrir une telle ordonnance, il nous faut supposer que les lois empiriques particulières, en ce qu'elles ont d'indéterminé par rapport aux lois universelles, doivent être considérées comme si elles avaient été établies par un entendement qui en les instituant aurait eu égard à notre pouvoir de connaître. Telle est donc 1 opération originale de la faculté déjuger : ce n'est plus, comme par le schématisme, la mise en œuvre mécanique d'un instrument que conduisent rentendement et les sens ; c'est la poursuite, par une technique plus libre, d'un arrangement syslémaliquc des choses. La faculté déjuger contient donc,

elle aussi, un principe de la possibilité de. la nature, mais seulement à un point de vue subjectif; au lieu d'être simplement chargée d'appliquer à autre chose une règle qu'elle a reçue d'ailleurs, elle se fixe à elle-même la règle qu'elle s'applique, et sa législation portant, non sur son objet, mais sur son mode d'exercice, mérite d'être appelée héautonomie plutôt qu'autonomie. En somme, tandis que l'entendement comprend l'unité de la nature par des lois universelles, elle réfléchit, elle, sur l'unité de la nature en se la représentant comme un système ordonné de lois empiriques selon ses exigences ' .

Voilà comment elle implique une appropriation de la nature aux fonctions nécessaires de l'esprit, autrement dit, une finalité. Mais cette finalité peut nous être diversement exprimée. — H y ^ i^ine finalité matérielle et sensible qui se traduit par les jouissances que nous procurent immédiatement certaines sensations, mais dont nous n'avons rien à dire ici parce qu'elle est hors des facultés de connaître supérieures. — ^ 11 y a une finalité formelle et sensible, qui est alors proprement esthétique ; ce qui la caractérise, c'est que la représentation, au lieu de se rapporter à lobjet, se rapporte au sujet, au lieu de s'offrir par un contenu plus ou moins susceptible d'être réduit à des concepts, se laisse saisir par sa forme seule : de telle sorte que le plaisir qui lui est uni exprime simplement la concordance de l'objet avec les facultés de connaître qui sont en jeu dans l'esprit. En effet, cette appréhension des formes qu'opère l'imagination ne peut avoir lieu sans que la faculté déjuger les compare, même sans but, avec le pouvoir qu'elle a de rapporter des intuitions à des concepts. Or, si dans cette comparaison l'imagination, par l'effet naturel dune représentation donnée, se trouve d'accord avec l'entendement, il en résulte un sentiment de plaisir : la chose représentée apparaît

I. Kiitik der Urthe ils kraft. V, p. iSS-iga. — Ueber Philosophie ûberhaupt, VI, p. 38I-38G.

belle. Le jugement de goût se distingue donc d'une connaissance en ce qu'il comporte comme condition, non pas un concept sur le rapport objectif de l'entendement et de l'imagination, mais une simple réflexion sur l'harmonie subjective des deux facultés, en ce qu'il appelle comme prédicat, non une notion même empirique, mais un sentiment de plaisir ; d'autre part, s'il a, comme toute autre sorte de jugement, la prétention d'avoir une valeur universelle, il peut la justifier en ce sens que, le lien entre la représentation de l'objet et le plaisir étant nécessaire, l'objet est beau, non pas seulement pour celui qui saisit cette forme, mais encore pour tous ceux qui sont appelés dans les mêmes conditions à la saisir. Ajoutons que cette capacité que nous avons de faire de notre réllcxion sur les formes des choses la source d'un plaisir particulier ne saurait se restreindre aux seules facultés qui coopèrent dans la représentation de la nature, mais qu'elle peut s'étendre jusqu'au pouvoir de dépasser ou d'abolir les formes ordinaires données pour être plus en rapport avec la liberté intérieure du sujet ; le jugement esthétique peut donc porter sur le sublime comme sur le beau : mais dans tous les cas il est l'expression d'une finalité sensible et formelle. — H y il encore une .finalité formelle et intellectuelle, celle qui consiste, par exemple, dans la propriété (ju'ont les figures géométriques de pouvoir servir à la solution de divers problèmes d'après un seul et même principe ; mais les figures géométriques ne sont pas des phénomènes de la nature : ce sont de simples constructions ; la finalité qu'elles révèlent, et qui ravissait l'âme d'un Platon, tout intellectuelle qu'elle soit, ne peut donner lieu à un jugement téléologique proprement dit. — Enfin, il y a une finalité à la fois matérielle et intellectuelle : ce qui la caractérise, c'est que l'unité des lois empiriques dont dérivent les productions de la nature est rapportée à des concepls qui en fondent la possibilité ; il est du reste entendu que ces concepts ne servent pas à déterminer des objets, mais uniquement à les repré-

senter selon les besoins d'une intelligence qui travaille à s'orienter dans Timmense variété des choses'.

C est donc de la faculté de juger que relèvent la finalité sensible formelle et la iinalité intellectuelle matérielle : cependant le parallélisme établi par Kant entre ces deux sortes de finalités ne doit pas faire perdre de vue que c'est surtout pour la première qu'a été conçue la fonction originale de YUrtheilskraft, et que l'adjonction du jugement téléologique au jugement esthétique paraît signifier avant tout la nécessité de saisir d'ensemble les fonctions de l'esprit médiatrices entre l'entendement et la raison pratique. Kant, dans la première rédaction de son Introduction, insiste sur ce que le jugement esthétique seul, étant antérieur à tout concept d'objet, suppose un exercice pur de la faculté de juger, sans mélange ou concours d'autres facultés, tandis que le jugement téléologique s'appuie en réalité sur une union de la raison avec des concepts empiriques, et n'a donc qu'à suivre le principe de la raison " : il y marque encore le caractère plutôt spéculatif de ce dernier jugement, quand il le déclare aussi incapable de produire par luimême un sentiment de plaisir que l'est un jugement de simple liaison causale '. Au contraire, dansV Introduction définitive de la Critique de la faculté de juger ' , il semble avoir à cœur de rapprocher davantage les deux espèces de jugements en affirmant l'union d'un sentiment de plaisir avec le concept de la finalité de la nature. Tandis que l'accord des perceptions avec les lois fondées sur les catégories ne produit aucun effet sur notre sensibilité, l'entendement agissant ici nécessairement selon sa nature et sans dessein, la découverte de l'union de lois empiriques hétérogènes en

1. V, p. 193-201, p. 874-378. — Ueber Philosophie iiberhaupt, VI, p. 386-399.

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