Ibid., p
4. La Préface est moins catégorique ; elle déclare que le principe du jugement téléologique « n'a point de rapport immédiat au sentiment du plaisir et de la peine ». V, p. 176.
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53o LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT
un seul principe est la source d'un plaisir très remarquable, souvent môme d'une admiration sans cesse renaissante : nous souffrons au contraire de penser que nos recherches peuvent se heurter à une irréductible diversité de lois particulières. Donc pour le jugement téléologique comme pour le jugement esthétique, il y a un sentiment de plaisir fondé a priori, et d'une valeur par suite universelle : dans les .deux cas ce sentiment de plaisir repose sur la relation des objets représentés à nos facultés de connaître, avec cette dillerence, que d'une part les objets sont considérés uniquement dans la forme sensible qu'ils offrent à notre perception, que d'autre part ils sont considérés dans l'unité rationnelle des lois particulières auxquelles ils sont soumise
Aux idées par lesquelles Kant entreprend d'expliquer le jugement esthétique comme le jugement téléologique la Griti(|ue impose, non seulement ses exigences essentielles, mais encore ses cadres : elles devront se distribuer en une analytique, une dialectique et une méthodologie. Bien plus, dans l'analytique du beau, les divers moments dujugement de goût sont successivement considérés, en correspondance avec la table des catégories, au point de vue de la qualité, au point de vue de la quantité, au point de vue de la relation, au point de vue de la modalité.
Au point de vue de la qualité, est beau ce qui procure une satisfaction alïranchie de tout intérêt. Sans doute l'agréable et le bon sont comme le beau capables de nous satisfaire ; seulement l'agréable et le bon, en dépit do leurs dilï'érences irréductibles, ont ce caractère commun qu'ils sont liés à un intérêt, c'est-à-dire qu'ils attachent le sujet à Vexisteiice de certains objets. Ils se distinguent l'un de l'autre en ce que l'agréable ne touche en nous que les sens
en dehors de tout jugement, tandis que le bon, qu'il nous agrée comme simple moyen ou qu'il nous agrée par luimôme, qu'il soit seulement l'utile ou qu'il soit le bien moral, est posé par un jugement de la raison. Or d'un côté le beau n'est point l'agréable parce qu'il suppose une certaine réflexion; de l'autre, il n'est point le bon parce qu'il n'est assujetti à aucun impératif. La satisfaction du beau est la seule satisfaction libre, étant liée uniquement à la contemplation, indifférente qu'elle est à la réalité des choses'. Et cette satisfaction est en outre proprement humaine ; il y a de l'agréable pour les êtres dépourvus de raison comme les animaux ; le bon existe pour tout être raisonnable en général ; il n'y a de beau que pour les êtres à la fois raisonnables et sensibles, pour les hommes ^. Quels que soient les rapports que l'on puisse apercevoir entre le iDcau et le bon, il faut se garder de confondre certaines apparences de la moralité avec la moralité même. « Il y a des mœurs (de la conduite) sans vertu, de la politesse sans bienveillance, delà décence sans honnêteté. Car là oii parle la loi morale il n'y a plus objectivement de liberté de choix concernant ce qu'il faut faire ; et montrer du goût dans sa conduite (ou dans l'appréciation de celle d'autrui) est tout autre chose que manifester une disposition d'esprit morale ; en effet la moralité contient un commandement et produit un besoin, tandis qu'au contraire le goût moral ne fait que jouer avec les objets de sa satisfaction sans s'attacher à aucun ^ »
Au peint de vue de la quantité, est beau ce qui est représenté comme l'objet d'une satisfaction universelle, et cependant sans concept. Cette définition du beau peut être tirée de la précédente. Ce qui est désintéressé, étant en effet indépendant de toute inclination, ne peut avoir son principe dans l'état particulier du sujet et doit être fondé sur quelque chose d'universel. Parla le jugement de goût
se distingue de l'agréable, qui ne vaut que pour chacun : bien qu'un certain accord puisse régner entre les hommes sur les objets d'agrément et qu'au contraire le plus complet désaccord apparaisse souvent en matière de goût, il n'en reste pas moins que le jugement de goût n'est ce qu'il est que par sa prétention à un assentiment universel. Cependant ne perd-il pas par cette prétention même son caractère, qui est de ne pas être logique comme les jugements sur le vrai et le bien, mais esthétique ? Remarquons d'abord que cette prétention ne s'exprime pas en formules rationnelles et qu'elle ne se fait pas valoir par la contrainte d'une démonstration. Et pourquoi n'y aurait-il pas une universalité esthétique, à ce point distincte de l'universalité logique, que les jugements du goût, particuliers selon la logique, ])uisscnt être traités d'universels selon l'esthétique, parce qu'ils s'étendent en droit à tous les êtres capables de juger ? Les jugements de goût supposent en effet dans le sentiment de satisfaction qui les accompagne un don de se communiquer. Quel est donc le rapport du jugement de goûta ce sentiment ? Ae fait-il que le suivre pour lui conférer après coup cette puissance d'être partagé ."' Mais alors il ferait œuvre contradictoire en donnant à une impression d origine particulière une portée qui ne lui revient pas. Le précède-t-il au contraire, et en constitue-t-il la légitime prétention à l'assentiment universel!' Mais alors n'est-ce pas une connaissance qu'il produit, au lieu d'un état esthétique ? La solution de ce problème est « la clé de la critique du goût »; elle consiste à admettre qu'il y a un autre rapport de l'imagination et de l'entendement ([ue celui qui donne lieu à des connaissances théoriques, que ces deux facultés constitutives du jugement peuvent concourir entre elles autrement que par leur relation à un objet, qu'elles peuvent, comme facultés d'un sujet, s'exercer de concert dans un libre jeu et réaliser dans une souple harmonie l'unité du divers ; cet état d'accord peut donc être, non compris, mais senti, et c'est pour ce sentiment que le jugement de goût
réclame la propriété de devoir être universellement partagé *.
Au point de vue de la relation, est beau ce qui est la forme de la finalité d'un objet, sans qu'il y ait pour cela concept de fm. Le beau plaît, et ainsi il implique la finalité de la chose représentée par rapport ànous-mème. Mais cette finalité, nous ne la saisissons pas au moyen d'un concept qui en fasse soit un principe pour la faculté de connaître, soit une règle pour la faculté de désirer: elle nous apparaît immédiatement en elle-même, et sans être rapportée à une cause intentionnelle : elle est donc simplement formelle. Elle est en dernière analyse la condition dont dépend le maintien de l'harmonie subjective entre nos facultés de représentation ; mais cette condition nous est seulement sensible par le plaisir qu'elle fait naître, croître ou durer. Le beau ne saurait se ramènera la connaissance plus ou moins confuse, ni de cette finalité externe qu'est l'utilité, ni de cette finalité interne qu'est la perfection ; dans les deux cas, il se dénature à affecter le caractère d'une connaissance ; dans le premier cas en outre, il est à tort conçu comme asservi à un intérêt ; dans le second cas en outre, il est rapporté à tort à la représentation pour le contenu de son objet, non pour sa forme seide : cette dernière erreur est surtout celle de Baumgarten et des théories dogmatiques". La satisfaction que nous cause le beau n'est donc ni intellectuelle, ni empirique. Sans doute il arrive que nous jugeons beaux des objets dont nous nous formons un concept déterminé, de telle sorte que le type normal ou la destination normale de ces objets interviennent inévitablement dans nos jugements, et l'on peut en conséquence discerner, à côté de la beauté libre (pulchrltado vagaj une beauté adhérente (pulchritudo adhaerens): mais ceci prouve simplement que le jugement de goût n'est pas toujours pur,