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la finalité accidentelle ou illusoire, la finalité, au contraire, admet des moyens dont la loi d'action n'ait besoin par ellemême de rien qui suppose une fin, et puisse, par conséquent, être mécanique. Nous nepouvons jamais fixer jusqu'à quel point le mécanisme agit comme moyen pour chaque fin de la nature, et nous restons autorisés à penser que cette action ne pourra jamais supprimer l'élément intentionnel et intellectuel sans lequel il n'y a pas de fin véritable ; mais nous gardons le droit et nous avons le devoir d'expliquer mécaniquement, autant qu'il est en nous, tous les événements de la nature, même ceux qui nous révèlent le plus de finalité. Ainsi, pour Kant, le Jugement réfléchissant, en même temps qu'il nous oblige de chercher pour la diversité des lois empiriques la plus grande unité systématique, nous pousse à étendre le plus possible, sans préjudice pour la forme spéciale de cette unité, le champ d'application des lois générales de la nature matérielle'.

Mais le rôle que joue ici la faculté de juger a besoin d'être éclairé, et il ne peut l'être que par l'examen des conditions propres de notre connaissance humaine, dans leur rapport avec les caractères d'une connaissance parfaite. La connaissance humaine résulte de deux éléments : les intuitions et les concepts. Or si la faculté des intuitions et la faculté des concepts doivent s'accorder pour la connaissance, il n'en reste pas moins qu'elles sont en nous distinctes, et qu'elles ne se partagent pas leurs propriétés : notre intelligence n'est jamais intuitive, notre intuition n'est jamais intellectuelle " : d'où une distinction correspondante

2. Cette limite de l'esprit humain, Kant la présentait plaisamment dans une lettre à Hamann, du 6 avril 1774, comme une infirmité de son propre esprit: « Donnez-moi votre avis, je vous prie, en quelques lignes, mais, s'il est possible, dans la langue des hommes. Car pauvre enfant de la terre que je suis, je ne suis point du tout fait pour cette langue des dieux qui est celle de la raison inluitive (Denn ich armer Erdeiissohii biii zu der Gôttersprache der anschauenden Vernunft gar nicht organisirl). Ce qu'on peut m'épeler au moyen des concepts communs d'après une règle logique, je le saisis encore bien. » Brief'wechsel, 1, p. i48. ^

entre la possibilité et la re'alité des choses : ce qui est possible, c'est-à-dire déterminable par des concepts, peut n'être pas réel pour nous ; et d'autre part, ce qui est réel pour nous ne dérive pas des concepts, mais nous est donné dans l'intuition sensible. La distinction du possible et du réel ne vaut donc que pour un esprit tel qu'est le nôtre ; un entendement intuitif n'aurait d'autre objet que le réel et n'aurait jamais à faire, en dehors du nécessaire, la part du contingent qui peut exister ou ne pas exister. Que nous soyons autorisés à concevoir un entendement intuitif, un intellect archétype, cela résulte d'abord de ce que cette conception n'a en elle-même rien de contradictoire ; que nous soyons fondés à le concevoir, c'est ce que prouve la tendance inévitable de notre raison à produire, par delà les limites de notre expérience, des idées d'objets en qui le possible et le réel coïncideraient; mais que nous devions reconnaître qu'il est un modèle pour nous irréalisable, c'est ce que démontre l'incapacité que nous avons de constituer avec ces idées une connaissance et d'apercevoir en quelque sorte la réalité découlant d'elles'. C'est ainsi que

I. C'est une des plus anciennes dispositions de la pensée de Kant que de reconnaître que nous n'avons pas de faculté qui nous permette de saisir intuitivement ce que sont les choses en elles-mêmes, et elle s'est manifestée dès le moment où il a commencé à soumettre à un examen critique la Alétaphysique traditionnelle ; car si nous avions une faculté de ce genre, on no disputerait pas plus sur la Métaphysique que sur la Géométrie. Cependant si nous ne l'avons pas, nous en avons l'idée, qui sert à marquer que les limites do notre entendement ne sont point celles des choses, ni de la connaissance possibles. — V. ce quedit Baumgarten, Metaphysica, S; S/iG, sur la co^n/^io archetypa sive exemplaris. — V. Kant, De mundi sensibilis atque intelligibilis forma et principiis, II, p. l\o'\, p. AiQ, p. '120, note — Lettre à Marcus Herz du 21 février 1772, Briefwechsel, I, p. la'i r25. — Pulilz, Vorlesiingen iiber die Metapliysik, p. 99, 101-102. — Bcnno Erdmann, Reflexionen Kants, II, no 23G, p. 70; n'> 3i3, p. 97; n" 999, p. 361; u" i653, p. 479. — La Critique de la raison pure, selon laquelle la sensibilité et l'entendement ne peuvent chez nous déterminer des objets qu'en s'unissant par delà leur irréductible distinction, oppose volontiers, surtout dans la 2'' édition, à ce procédé qui résulte pour nous de la constitution de nos facultés, l'idée d'un pouvoir d'intuition intellectuelle, capable de saisir son objet aussi réel que s'il était donné, tout en le produisant de lui-même par sa spontanéité absolue. Un tel pouvoir ne peut appartenir qu'à un Etre infini comme Dieu, il n'appartient

l'idée d'un Etre absolument nécessaire, quoiqu'elle soit indispensable à noire raison, reste pour nous une idée problématique, capable seulement de régler l'exercice de notre pensée en vue du plus complet achèvement possible de la connaissance. C'est ainsi que l'idée d'une causalité inconditionnée, quoique pratiquement déterminée par la loi morale, reste, par la nature subjective de notre raison, en opposition avec la réalité donnée, et, au lieu d'engendrer un monde intelligible où tout le bien possible serait réel par cela seul, nous présente et nous impose ce monde intelligible simplement comme devant être ; elle n'est à cet égard qu'un principe régulateur de nos actions, considérées, non comme des productions spontanées, mais comme des devoirs.

pas à des êtres finis, tels que nous sommes, qui en fait d'intelligence, ne peuvent avoir qu'une intelligence discursive, non créatrice, en fait d'intuition, qu'une intuition dérivée, non originaire. (^Kriti/c der reinen Vernunft, III, p. 56, p. 79, 2« éd.) « Il y a, dit Rant dans Y Introduction, deux souches de la connaissance humaine, issues peut-être d'une racine commune, mais qui est inconnue de nous: à savoir la sensibilité et V entendement ; par la sensibilité des objets nous sont donnés, par l'entendement ils sont pensés. » (Dans les deux éditions, III, p. 52). L'intuition intellectuelle serait précisément la faculté d'appréhender immédiatement en son principe l'unité du donné et du pensé. Et voici comment Kant, dans divers passages de la Critique de la raison pure, en développe l'idée : « Un entendement dans lequel tout le divers serait donné en même temps par la conscience de soi serait un entendement intuitif; le nôtre ne peut que penser et doit chercher l'intuition dans les sens. » (Dans la 2^ édition, III, p. 117. Cf. p. 119). — « Si je supposais en moi un entendement qui fût lui-même intuitif (une sorte d'entendement divin, qui ne se représenterait pas des objets donnés, mais qui serait tel que par sa représentation les objets mêmes seraient donnés en même temps ou produits), les catégories n'auraient relativement à une connaissance de ce genre absolument aucun sens. Elles ne sont autre chose que des règles pour un entendement, dont toute la faculté consiste dans la pensée, c'est-à-dire dans l'action de ramener à l'unité de l'aperception la synthèse du divers qui lui est donné de par ailleurs dans l'intuition. » (Dans la 2" édition, III, p. 128). — « Si j'admets des choses qui sont simplement objets de l'entendement et qui pourtant peuvent comme telles être données à une intuition, non pas sensible il est vrai (corani intuitu intellectuali), de telles choses s'appelleraient des noumènes (intelligibilia)... Pour qu'un noumène signifie un objet véritable, à distinguer de tous les phénomènes, ce n'est pas assez que j'affranchisse ma pensée de toutes les conditions d'une intuition sensible, il faut encore que je sois fondé à admettre une autre espèce d'intuition que l'intuition sensible, sous laquelle un tel objet puisse être donné ; car autrement ma pensée serait vide, bien que sans contradiction. Xous n'avons pas pu sans doute démontrer plus haut que

ByO LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT

Si donc notre entendement, parce qu'il est un entendement, doit avoir quelque analogie avec l'entendement archétype, il doit en différer radicalement par ailleurs. N'ayant pas d'intuition intellectuelle, il y supplée par le Jugement. Mais le Jugement est un procédé discursif, qui au lieu de saisir dans un acte unique l'universel et le particulier, le concept et le réel, va de l'un à l'autre. Quand il s'agit de •comprendre la nature matérielle, l'universel nous est donné tout d'abord comme le principe que nous avons à suivre pour rendre compte du particulier, mais qui a besoin, pour entrer en jeu, que le particulier lui soit offert dans l'intuition sensible; alors l'œuvre de l'entendement consiste à considérer un Tout donné comme l'effet du concours des

l'inluilion sensible soit la seule intuition possible en général, mais qu'elle est la seule possible pour nous ; nous ne pouvions pas non plus démontrer qu'un autre mode d'intuition est encore possible » (Dans la première édition, III, p. 216-218). — « Si par noumène nous entendons une chose en tant qu'elle n'est pas objet de notre intuition sensible, en faisant abstraction du mode d'intuition qui nous est propre et par lequel nous le saisissons, c'est là un noumène dans le sens négatif Si, au contraire, nous entendons par là un objet d'une intuition non sensible, nous admettons ainsi un mode d'intuition particulier, l'intuition intellectuelle, mais qui n'est pas le nôtre, et dont nous ne pouvons j)as non plus apercevoir la possibilité, et ce serait le noumène dans le sens positif. » (Dans la 2« éd., III, p. 219 ; V., de la a" éd , III, p. 220 ; desdeux éditions, III, p. 322 et p. 2/io-24i). — En rattachant à l'idée de l'intuition intellectuelle l'idée d'un entendement archétype, Kant indique bien que c'était sous la forme d'une unité par les fins que devait se réaliser à ses yeux l'unité du donné et du pensé. « La plus grande unité systématique, disait-il encore dans la Criti(/ue de la raison pure, par conséquent l'imité selon la finalité, est l'école et même le fondement de la possibilité du plus grand usage de la raison humaine. L'idée en est donc inséparablement unie avec l'essence de notre raison. Cette même idée est donc législatrice pour nous, et il est ainsi très naturel d'admettre une raison qui lui correspond (iiilellectus nrchetypus) d'où toute unité systématique de la nature soit à déduire, comme d'un objet de notre raison. » (Des deux éditions. III, p. /j65). — V. également sur l'intuition intellectuelle les Prolégomènes, IV, p. 64-65, p. 98. — D'après la Critir/ue de la raison pratique, si nous avions en partage une intuition intellectuelle, nous pourrions déduire la loi pratique de la liberté (V, p. 33) ; nous apercevrions que la série des phénomènes, en tout ce qui se rapporte à la loi morale, dépend de la spontanéité du sujet, comme chose en soi (V, p. ro.'i). V. aussi V, p. i42, p. i43. — V. la lettre du 26 mai 1789 à Marcus Herz {liriefvechsel, II, p 54. — V- l'ouvrage de Gûnther Thiele, Kanl's intellektuelle Ansc.hauung, 1876, qui, sur l'idée de l'intuition intellectuelle, reconstitue d'une façon suggestive, mais souvent arbitraire, le criticisme kan-

forces motrices des parties, par conséquent comme un agrégat mécanique ou un produit mécanique. Dans cette voie, l'entendement peut et doit s'efforcer de poursuivre sa tâche jusqu'au bout et entreprendre d'expliquer par des causes mécaniques, non seulement la constitution actuelle, mais l'origine même du monde matériel. Mais, dans une autre direction, l'entendement ne peut expliquer de cette façon la variété des formes particulières que revêt la nature matérielle, et surtout l'organisation des êtres vivants ; ici il ne possède pas de principe préalable par lequel il puisse déterminer la composition des choses ; il doit donc laisser à une autre espèce de jugement la fonction de dégager ce principe par la confrontation des lois empiriques avec la raison. Or, dans ce cas, ce qui manque à notre esprit, c'est la puissance de déterminer, comme le peut un entendement intuitif, les parties et leur liaison par le Tout. Il peut du moins, et pour ne pas laisser dans la représentation rationnelle de la nature une immense lacune, il doit concevoir que l'unité du Tout a pour cause, non pas seulement ses parties, mais l'idée même de cette unité, ou encore que l'idée du Tout est la raison de l'existence et de l'accord des parties. De la sorte, on comprend quel est le rôle du Jugement réfléchissant, quels droits et quelles limitations il comporte. Il consiste à rendre compte de ce qui au regard des lois générales de la nature matérielle reste contingent, à savoir la concordance des formes empiriques particulières et la réalité des productions organisées. Mais devant partir du réel sans pouvoir le déduire du possible, il fournit les maximes selon lesquelles cette possibilité peut nous être représentée, sans ériger cette possibilité, relative à nous, en jDOssibilité des choses mêmes : seul un entendement plus élevé que le nôtre pourrait dans le réel même apercevoir la possibilité qu'il réalise et découvrir au plus profond du mécanisme le secret de la finalité '.

Par cette idée d'un entendement intuitif, comme par l'affirmation selon laquelle le mécanisme et la téléologie retrouvent leur unité dans le substratum supra-sensible de la nature, Kant paraît bien ouvrir les voies à la spéculation allemande postérieure. Il indique à coup sûr le moyen de passer outre aux restrictions de la Critique, de tenter la détermination de l'Absolu comme principe premier dont doivent pouvoir se déduire, dans leur hiérarchie véritable, les diverses facultés de l'esprit et leurs objets. Il suggère la pensée que l'idéalisme formel appelle pour se compléter et se justifier lidéalisme absolu'. On ne saurait cepen-

I. Fichte avail fait, de septembre 1790 au commencement de l'année 1791, un travail de résumé et d'éclaircissement de la Critique de la faculté de juger; il avait même l'intention de le publier, et, n'en ayant pas arrêté définitivement le titre, il proposait celui-ci : Versucli eines erklarenden Auszugs aus Kants Kritik der Urtlieilskraft (V. lettre à Weisshuhn, dans J.-H. Fichte, Johann Gottlieb Fichtes Leheri und litterarischer Briefwechsel, I, i83o, p. i5o-i53). Le manuscrit de ce travail ne correspondait qu'à la moitié de l'ouvrage de Kant; il a été conservé, mais il est encore inédit. Voici comment, d'après ce que rapporte son fils, Fichte y avait rattaché à la doctrine de Kant la pensée génératrice de son futur système. « Le problème concernant l'unité interne de ces trois facultés fondamentales de la conscience conçues comme séparées, le problème que Kant avait sommairement exclu en affirmant que ces trois facultés ne se laissent pas déduire d'un principe commun, est ici déjà déterminé en ceci, qu'il faut supposer entre elles le rapport interne de réciprocité de condition ; par là se trouve comme en germe rindicalion d'une théorie qui tente de construire la conscience à partir d'elle-même et de saisir son développement général, comme le fit plus tard la Doctrine de la science.» (Ibid., p. i42,) — V. l'exposé de la Doctrine de la science, de i8o4, dans lecpiel Fichte déclare que Kant, avec la Critique de la faculté de juger, avait mis au jour la lacune de son système, mais sans la combler : le propre de la Wissenschaftslehre, ajoute- l-il, c'est d'atteindre à cette racine, selon Kant, inaccessible, d'où partent également le monde sensible et le monde intelligible, de tenter, à partir du principe un qui leur est commun, la déduction à la fois réelle et conceptuelle dos deux mondes. (^Nachgelassene Werke, H, i834. p. io3-io5.) — Dans sa seconde Introduction à la Doctrine de la science, Fichte a particulièrement explique ce qu'il entend par l'intuition intellectuelle telle qu'il l'admet, en quoi par là sa doctrine dt-pend de la doctrine de Kant, en quoi aussi elle s'en sépare. L'intuition intellectuelle, c'est, pour lui, la conscience immédiate de notre activité originaire propre ; ce qu'elle révèle, ce n'est pas un être, c'est un acte. Cette conscience est immédiate comme l'action est originaire : c'est d'elle que nous tenons la distinction constante et essentielle entre notre activité propre et l'état de passivité oîi nous met la présence préalable de l'objet. D'ailleurs, l'intuition intellectuelle n'est pas isolée du reste de la conscience ; si elle s'en laisse abstraire, c'est par un procédé d'analyse philosophique aussi légitime que celui qui abstrait l'intuition sensible, alors que cette

LA CRITIQUE DE LA FACLLTE DE JUGER b'] O

dant mesurer le sens de la Kiitik der Vrfheilskraft aux conséquences que le génie des successeurs de Kant lui a lait produire : car si elle développe l'idée de l'eulendement intuitif ou archétype, ce n'est pas seulement pour expliquer au moyen d'un modèle d'ailleurs en toute rigueur inimitable l'acte du Jugement réfléchissant, mais encore pour en sauvegarder le caractère original par les limites que

dernière n'est possible que rapportée à une conscience, et que la conscience implique l'intuition intellectuelle. Fichte se déclare donc d'accord avec Kant pour nous dénier une intuition intellectuelle qui aurait pour objet la chose en soi ; admettre au contraire l'intuition intellectuelle dans le sens qu'il vient de dire, c'est s'écarter peut être de la lettre du kantisme, mais c'est en ressusciter l'esprit. Kant ne Ta-t-il pas supposée dans la conscience de la loi morale .'' Car si cette conscience n'est pas sensible et ne peut point l'être, qu'est-elle, sinon l'intuition intellectuelle ? ^î'est-ce pas encore l'intuition intellectuelle que l'aperception pure de Kant ? Toutes nos représentations, dit-il, doivent être accompagnées du « Je pense ». Mais qu'entendre par le « Je pense » ? Kant le dit lui-même, beaucoup plus exactement que certains kantiens : c'est un acte de la spontanéité, qui ne peut être considéré comme appartenant à la sensibilité. C'est donc un acte du ^Ioi pur qui ne peut être donné dans la conscience sensible, puisqu'il en est la condition, qui ne peut se saisir par conséquent que dans une intuition intellectuelle. Kant a ainsi découvert que la conscience de soi conditionne toute conscience : la Doctrine de la science a montré que la conscience de soi non seulement conditionne toute conscience, mais encore en détermine le contenu. (^Fichte's Werke, 1, p. 458 sq.) — V. Xavier Léon, La philosophie de Fichte, p. iS-ig. — Cf. Gûnther Thiele, liants intellektuelle Anschauung, p. 172-184, qui reproche à Fichte de n'avoir pas compris le sens de la pensée de Kant sur l'intuition intellectuelle.

Schelling dès ses premières œuvres a affirmé que seul un acte d'intuition intellectuelle permet de saisir l'Absolu, condition de tout savoir et principe premier de toute réalité (^Voni Ich als Princip der Philosophie, 1790, I, p. 181. — Abhandlung zur Erlduterung des Idealisinus der Wissenschaftslehre, 1796-1797, I, p. 878, p. 4oi-4o3); il a admis cet acte primordial dans les transformations qu'a subies sa philosophie, quand il a fait du Moi, non seulement le sujet pur, mais l'identité du sujet et de lobjet (^System des transcendentalen Idealismus, 1800, III, p. 869 sq. ; Ueber den wahren Begriff der Natur philosophie, 1801, IV, p. 87 sq.), et quand il a fait de l'identité absolue la Raison ou Dieu {Fernere Darstellung ans dem System der Philosophie, 1802, IV, p. 36i sq.). Plus tard seulement, dans sa polémique contre Hegel, il a prétendu n'avoir emj)loyé dans sa doctrine rationnelle ce terme d'intuition intellectuelle que dans un sens exotérique. (Zur Geschichte der neueren Philosophie, X, p. 147-100.) — \. comment Schelling a emprunté les formules de Kant sur la finalité et son rapport avec le mécanisme, tout en prétendant les affranchir des limites du criticisme et en les transposant dans le sens de l'idéalisme absolu : Ideen zu einer Philosophie der Natur, 1797, II, p. 4o-43. — Cf. Victor Delbos, Le problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans l'histoire du spinozisme, p. 36i, p. 367-368, p. 373, p. 375-377, p. 383, p. 896.

cette idée assigne à nos facultés : si elle transporte au fond supra-sensible de la nature le principe d'unité où s'accordent mécanisme et finalité, ce n'est pas seulement afin d'en justifier l'union par un genre de principe dont l'existence et l'action ne sauraient du reste tomber sous les procédés de notre esprit, mais encore afin de maintenir intacte la dualité des points de vue auxquels nous devons nous placer pour connaître et nous représenter la nature. La Critique de la faculté de juger ne permet de concevoir l'unité systématique des choses qu'en fonction d'une intelligence finie': elle élargit jusqu'au point extrême la compréhension dont cette intelligence est capable, et elle lui en garantit la vertu positive et définie par l'incapacité même de dépasser certaines limites. De la chose en soi, de l'intuition intellectuelle, elle ne retient donc que ce qui consacre les usages immanents de l'entendement théorique et de la raison pratique ainsi que le j)rincipe immanent de leur relation : au delà, elle les laisse plus complètement que jamais indéterminées, de façon à les empêcher de déplacer par leur force propre le centre de la philosophie critique, et de la convertir en métaphysique transcendante.

La Méthodologie traite essentiellement des rapports qu'a la téléologie, d'un côté avec la science de la nature, de l'autre avec la Théologie. La téléologie n'appartient pas à la science de la nature, qui a besoin de principes déterminants, non de principes rélléchissanls, et qui ne gagne rien à une considération, au fond purement descriptive, des phénomènes selon des fins. Elle n'appartient pas non plus à la Théologie, bien qu'elle tende à raffirmation d une Cause placée en dehors et au delà du monde, car elle a pour objet direct les productions de la nature. Elle ne relève donc d'aucune doctrine et n'en constitue pas une ; elle ressortit uniquement à la Critique. Mais comme elle repose sur des

principes a priori, elle peut et doit fournir la méthode qui jDermet de juger la nature d'après la loi des causes finales : elle exerce une influence au moins indirecte et négative et sur les démarches de la science de la nature, et sur rétablissement des rapports c[ue doit avoir la science de la nature avec la Théologie'.

Rien ne restreint le droit que nous avons de rechercher une explication purement mécanique de toutes les productions de la nature ; mais le pouvoir de pousser jusqu'au bout ce genre d explication nous est refusé par les limites de nos facultés. S'il n'est pas impossible en soi, il est du moins impossible selon notre intelligence, que de la matière inanimée soient sortis par une génération équivoque les êtres vivants. En revanche, il ne nous est pas interdit de comprendre que l'immense variété des espèces vivantes dérive, par des lois mécaniques, d'une organisation primitive élémentaire : une hypothèse de ce genre est une (( hardie aventure de la raison », et il est peu de naturalistes, même parmi les plus pénétrants, dont elle n'ait parfois traversé l'esprit. Elle a l'avantage de rester fidèle au principe de la geiieratio univoca, au moins dans son sens général, et bien qu'elle ne puisse se réclamer de l'expérience, qui nous montre toujours le produit vivant de la même espèce que le producteur, elle n'a en elle-même rien d'absurde. Elle recule seulement jusqu'au problème des origines l'application du Jugement téléologic[ue : elle ne la supprime point ^

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