‹ La philosophie pratique de KantChapitre 27 sur 361 · I. III, p · texte numérisé non relu

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2 V. la lettre de Kant à Marcus Herz du 20 août 1877 : « Depuis le temps que nous sommes séparés l'un de l'autre, mes reclierclies autr( fuis cDiisacn'cs d'une façon fragmentaire (.v</<cAu'C'«.se) aux plus divers objets de la |iliiliix,,|i|ii(j ont pris une fcjrnie systématique et m'ont conduit graduellement à IkIci; du Tout, qui a pour premier elfet de rendre possible le jugement sur la valeur et l'influence réciproque des [jarties. « Brie/^\'eclisel, I, p. ig8. — Cf. Benno Erdmann, Kaiits Reflcxioncn, II, n<* 6, n" 7, p. 5.

tioii métaphysique et qu'en ajournant à une époque indéterminée l'édification d'une doctrine d'ensemble. Ainsi il dut mettre bout à bout des rapsodies avant de composer l'unité de son poème. En cela, bien différent de Leibniz, pour qui toute pensée est en quelque sorte synoptique, représente tout l'univers en raccourci, et évoque d'ellemême, en perspectives profondes, l'œuvre harmonieuse oii elle vient prendre place '. Le système a évolué dans Leibniz, mais comme a évolué l'esprit même dont il était l'expression, et par la môme finalité immanente ; Kant, sans direction préconçue, a évolué vers le système, qui s'est constitué pièce à pièce avant de s'organiser dans son esprit.

Vouloir solliciter trop vivement les essais de la période anté-critique dans le sens de la doctrine à laquelle ils aboutiront, ce serait donc méconnaître le génie propre de Kant, et sa longue patience à attendre fidée qui mettra tout en ordre. Et même parce que la doctrine finale a été ainsi faite, il paraît légitime de chercher à suivre, sous l'apparente immobilité des principes qui en établissent lunité, le mouvement d'évolution que continuent à lui imprimer les diverses tendances composées en elle. En tout cas, si le puissant arrangement de concepts qui a donné naissance à la philosophie critique a été souvent signalé comme laborieux et artificiel, c'est sans doute parce que le lent travail d'analyse et de recherches fragmentaires qui l'a préparé a comme subsisté virtuellement dans Tceuvre accomplie. L'idée architectonique, dont parle Kant, n'a pas pour seule imperfection de se révéler tardivement ; conçue par une raison humaine, elle ne saurait avoir cette faculté, que seule peut posséder une intelligence infinie, de créer des unités vivantes. Elle est une confpiéte, non un don. Elle ne se

I . On n'a qu'à se ra|)j)clor les pages de ilivcrs l'crits, dans lesiiiiollcs Leibniz fait si bien sentir la logique vivante de son esprit et l'cnvoloppcment spontané de ses idées les unes dans les autres. Voir notamment l'une des lettres au duc Jcdit l''rédéric{PliiL. Schr., Ed. Gorliardt, I, p. 07 sq), l'une des lettres n ArnaulJ (H, p. i35-i3G), l'écrit jiour lléniond (III, p. Oaa-Ga^), surtout le brillant exposé (jui ouvre le premier livre des Nouveaux essais (V, p. 03- 00), etc.

MODi: DE FOU^IAÏION DU SYSTEME O7

produit qu'au terme de la lutte engagée en divers sens contre l'obstacle le plus invincible à sa vertu organisatrice, à savoir la contradiction : mais c'est cette lutte même qui a peu à peu orienté l'esprit de Kant vers elle, et lui en a découvert la force et l'autorité souveraines. De bonne heure, en ellet, Kant a excellé à saisir les oppositions des doctrines entre elles comme les oppositions des doctrines avec les faits : c'est la conscience vive de ces oppositions qui a excité sa pensée, et lui a prescrit la formule des problèmes à résoudre : il est le philosophe des antinomies '. Expérience et raison, mathématiques et philosophie naturelle, science et moralité, certitude et croyance: les contradictions surgissent de partout, et les contradictions exigent d'être surmontées. N'avait on pas, il est vrai, dès longtemps travaillé à les faire évanouir ou à les comprendre, et n'était-ce pas comme la destinée normale du génie spéculatif de l'Allemagne de découvrir derrière les oppositions de surface le fond concordant des systèmes ? Leibniz en particulier ne s'élait-il pas donné pour tâche de ramener à l'accord les doctrines antagonistes ? Et ne sonl-ce pas comme des paroles leibniziennes que Kant fait entendre dans son premier ouvrage, quand il dit : (( C'est dans une certaine mesure défendre l'honneur de la raison humaine que de la réconcilier avec elle-même dans les diverses per-

I. Une lettre de Kant à Garvc, fin 21 septembre 1798, imblice par Alljert Stern dans son livre, Ueher die Beziehiiiigeii Clir. Gar\'es zii haut, p. /i3ll^, nous renseigne sur le rôle prépondérant qu'ont joué les antinomies dans le développement de la pensée kantienne : « Ce ne sont pas les recherches sur l'existence de Dieu, l'immortalité, etc., qui ont été le point dont je suis parti, mais l'antinomie de la raison pure : « Le monde a nn commencement : il n'a ptas de commencement, etc.. jusqu'à la quatrième (s/c) : Il y a une liberté dans l'homme — il n'y a au contraire aucune liberté en lui, tout est en lui nécessité naturelle » ; voilà ce qui me réveilla en premier lieu du sommeil dogmatique et me poussa à la critique même de la Raison, afin de faire disparaitre le scandale d'une contradiction manifeste de la Raison avec elle-même. » Briefwechsel, III, p. 2;");") (cf. Piolegoineria,% 5o,IV,p.86). A. des points de vue différents, Kieh\{Drr filuloso/>hiscfie Kriticisi)tus,\,^. 273-275; II, 2, p. 28/1) et Benno Erdmann (jieflexionen Kanls zur kritischen l'Iiilosopliie, !I, p. XXXIV sq.) ont montré la portée décisive qu'a eue pour l'esprit et la doctrine de Kant la conscience des antinomies de la raison. V. les h'é/lcxions de Kant, n° 4 et n" 5, Beuno Erdmann, ibid., p. 4-5.

Oô LA PHILOSOPHIE PUATKJLn: DK KA>T

sonnes de penseurs pénétrants, que de dégager, alors môme que précisément ils se contredisent, la vérité qui n'échappe jamais complètement à la profondeur de tels hommes ' P » Mais, à dire vrai, si la pensée de Leihniz et celle de Kant se flattent également de résoudre des oppositions, il ne semble pas que ce soit dans le même sens ni par les mêmes voies. Leibniz n'aperçoit d'ordinaire les extrêmes à unir que dans leur rapport à l'idée conciliatrice qu'il a déjà inventée ou qu'il pressent ; il constate les antinomies visibles plus encore qu'il ne poursuit les antinomies invisibles ; ce qui tient son esprit en éveil et le rend si merveilleusement productif, c'est avant tout la puissance de représenter les choses sous la forme la plus ordonnée et la plus compréhensive, antérieure certainement chez lui à la faculté de discerner les éléments contradictoires des doctrines humaines^ ; et elle est en lui si forte qu'elle le pousse, surtout dans ses premières œuvres, à opérer plus d'un rapprochement arbitraire '. Chez Kant, au contraire, ce n'est pas sous l'espèce de synthèses déjà plus ou moins effectuées que les thèses et les antitlièses sont conçues ; au lieu d'a[)paraîlre pour la plus grande gloire de la pensée qui se sait d'avance en mesure de les dominer, elles contraignent la pensée qui se trouve face à fac^ avec elles à sacrifier à leur conilit une part de ses plus hautes et de ses plus naturelles ambitions. Sur ce point comme sur d'autres la Cri-

I. (teddiilicn von dcr n'uliren Schàlzuii:^ der lehe/idigeii Kru/'te, 1747. I, 1>. i/i5. ^ . . .

:>.. C'est ainsi que les conceptions de la substance individuelle et de l'accord de loulcs les substances, exposées dans le Discours de Métaphysique et la Correspondance avec Ariiauld, enfermaient une doctrine qui, en s'accomniodant au langage et à l'apparence des systèmes constitues, en apercevait et en résolvait les oppositions. On voit en particulier dans les Nouveaux Essais, Livre I, cbap. i (V, p. 05-66) comment, sur le problème de la connaissance, i>eibniz va do la solution intrinsèque que lui fournit sa pbilosophic à la solution extrinsèque, (I.'lcrniin.'e parle coiillit du rationalisme cartésien et de l'empirisme de Locke.

3. V.dans SCS icltrcsà .1. 'ni,>iuMsius ridcnlilicalion qu'il établit ciilr.' la doctrine aristolélicioiuie d(; la matière, de la forme et du mouvement, et les conceptions niécanistcs des savants nudernes. (P/iU. Schr., Ed. Gerbardt, 1, p. lO, iGsq.)

:mode dk formation du système Gq

tique de la Raison pure représente, en la transposant sous une fortne doctrinale abstraite, lliistoire réelle de l'cspritde Kant. Cette histoire même, en ses traits les plus simples, peut être figurée par un effort constant, renouvelé sous des expressions diverses, pour déterminer une relation exacte entre les concepts rationnels élaborés par la métaphysique antérieure et l'usage défini de ces concepts dans l'ordre de la science et de l'action humaines, pour résoudre l'antinomie, plus essentielle que toutes les autres, de leur origine transcendante et de leur application immanente. L'idée, que le rationalisme seul peut fonder ou achever la certitude, n'a peut-être jamais abandonné Kant, même aux moments où une reconnaissance plus précise des caractères du réel lui semblait établir, sans espoir de solution prochaine, l'insuffisance de la méthode ordinaire du rationalisme '. Seulement celte idée, une fois destituée de l'appui que paraissaient lui donner les longues démonstrations dogmatiques de l'école wolffîenne, était passée chez lui à l'état d'idéal formel ou de simple conviction personnelle, jusqu'au jour où une analyse plus profonde du donné lui permît de la ressaisir plus positivement. Ainsi la raison métaphysique, après avoir dû reconnaître, au moins négativement, par l'abdication de toute aulorité extérieure, Tautonomie de l'expérience scientifique et celle de la conscience morale, a été invoquée à nouveau comme la puissance législatrice intrinsèque supposée par cette double autonomie. Que l'on se rappelle, pour mieux se représenter la diiection de la pensée kantienne, que chez les métaphysiciens antérieurs la raison n'admet l'expérience et la conscience au bénéfice de sa certitude cpi'autant que les données en sont traduites dans un autre ordre, et renoncent à valoir par elles-mêmes :

I. E. Adickes, Die bewcgenden Kiufle in Kants pliilosophisclicr Eiitwickelung, Kanlsludien, I, p. ii sq. — G. Hcymans, Eiiiigc Beiiierhmgen iiber die sogeiiannte eiupirisliache Période Kants, Archiv fiir Gcschiclite dcr Pliilosopliie, II, p. 572-591. — ■ II. Maicr, Die fiedculttng der Erkentilnissllieorie Kants fur die Philosophie der Gegemvart, Kantstudien, II, p. 407 sq.

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pour la vérité scienlifique et morale, l'expérience et la conscience n'apportent que des enseignements confus, nécessaires à traduire dans la langue des idées distinctes : les façons dont nous qualifions d'ordinaire les actes humains sont aussi subjectives et aussi relatives que les façons dont nous qualifions, dans la perception sensible, le monde matériel. Or Ivant, dès qu'il s'est dégagé de cette tradition philosophique, a été amené, d'abord à regarder comme illusoires ou factices les procédés par lesquels on entachait de subjectivité le donné pour n'en retenir que les attributs les plus aisément réductibles aux formes logiques de la raison, ensuite et par là même à rechercher la nature spécifique de rcxpérienceet de la conscience, considérées comme ayant en elles-mêmes une portée sulTisante, enfin à découvrir que dans l'expérience et la conscience la raison est impliquée avec ses concepts fondamentaux pour les fonder toutes deux, sans altération aucune, dans leur vérité propre. Mais alors, en ce qui concerne les concepts de la raison, la question se jiose de savoir comment peuvent se concilier leur signification d'origine et leur signification d'usage; dès qu'il n'est plus admis, avec la métaphysique ordinaire, que leur sens immédiat est l'unique mesure de leur puissance légitime d'application, et permet de définir d'en haut les objets de la connaissance et de la moralité, hors de leur relation avec l'expérience et avec la conscience morale ; des qu'il faut directement unir à ces concepts, pour leur conférer une détermination positive, juste ce que ces concepts tendaient à rejeter hors d'eux comme inadéquat : il y a là une opposition de termes qui ne peut plus être dissimulée par une solution arbitraire : une fois même que 1 itlée médiatiice est mise au joiu\ la proportion reste mal aisée à fixer, et n'est pas toujoui's exprimée en formules claires, entre ce que les concepts introduisent de leurs attributs originels et ce qui est exclusivement requis pour 1 intelligibilité du jugement d'expérience et du jugement moral. Autrement dit, la raison dans son usage immanent,

MODE DR FOTÎMVTION r>( SYSTEME 6l

soit théorique, soit pratique, se détermine d'un côté par l'intuition sensible et par l'action du vouloir qui la réalisent en quelque sorte; mais de l'autre, elle présuppose la Raison transcendante, la liaison en soi : et son rôle peut être diversement compris, selon qu'elle paraît ol^éir davantage à l'attraction, soit de ses objets propres, soit de sa condition suprême. Ainsi Kant, lorsqu'il s'est émancipé de l'influence de l'école wolfTienne, a commencé par reconnaître que le fait de l'expérience et \efnit de la vie morale doivent être pris en considération pour eux-mêmes, et être restitués dans tout leur sens ; mais ayant admis ensuite que ces deux faits tiennent leur vérité de la raison qu'ils enveloppent, il a lié cette raison à la Raison absolue sur laquelle s'étaient fondées les métaphysiques ; dans cette liaison, quelle a été la part d'influence de la Raison transcendante sur la raison immanente, ou inversement de la raison immanente sur la Raison transcendante ? de ces deux sortes de Raisons, laquelle a le plus décidément imposé à l'autre sa nature ou ses exigences ? La Critique de la Raison pure en les rapprochant n'a pas fixé définitivement leur puissance respectivede pénétration, et tout particulièrement l'élaboration progressive de la doctrine morale paraît avoir modifié constamment en un certain sens les proportions et les modalités selon lesquelles elles se sont unies.

Au fait, c'est avant tout la doctrine morale qui s'est posilivement fondée sur cette union, au point même que l'on peut se demander si ce n'est pas elle qui l'a plus ou moins arbitrairement requise. Et même, en termes plus généraux, n'est-ce pas le besoin d'édifier la morale, ajoutons une certaine morale, qui a tantôt manifestement, tantôt en secret dirigé l'évolution de la pensée kantienne .^* Dès lors toute l'œuvre, qui devrait être de libre mouvement et d'exploration impartiale, n'en est-elle pas

b-î LA piiir.osopiiiE rn\TiorE de kant

vicice? Ces questions, scmblc-t-il, ne peuvent être posées sans être résolues de façon à rendre suspecte la valeur scientifique delà doctrine de Kant. Déjà Scliopenliauer insinuait que Kant n'avait créé sa théologie morale que pour échapper aux conséquences ruineuses de la critique \ On est allé beaucoup plus loin, et l'on a soutenu que chez Kant la théorie de la connaissance n'est qu'un simple moyen en vue de fins exclusivement morales et religieuses, et que la poursuite de ces fins a seule mis enjeu sa pensée". En des formules plus modérées et mieux justifiées d'apparence il n'en est pas moins affirmé : que Kant, par inclination purement personnelle à une sorte de mysticisme moral, par besoin de sauver à tout prix l'objet illusoire de la raison pratique, a constitué un système avec deux centres de gravité, l'un positif, l'autre imaginaire ^ ; ou bien que la Crillque de la Raison pure est toute orientée vers la justification du concept de la liberté, et par là vers celle de tous les concepts métaphysiques susceptibles de portée morale*; ou encore que la considération de l'intérêt moral a singulièrement renforcé lélément subjectiviste de la doctrine kantienne ' ; ou encore que la tendance de la pensée de Kant comme de sa philosophie est une tendance en fin de conqite pratique, et qu'elle est intervenue çà et là pour déterminer la direction et marquer l'importance de certaines théories ^ Un jugement de condamnation contre Kant pourrait être motivé par Kant lui-même, qui a dit : (( (ùest chose tout à fait absurde d'attendre de la raison des lumières, et de lui prescrire pourtant d'avance de quel côté il faut nécessairement quelle penche '. »

1 . Die Wolt (ils mile und VorsLellung, Ed. Griesebach (Reclam), I, p. f)'|8.

2. Garl Goriiig, Ucherdeii Bcgriff der Erfahrung, Vicrleljahrsschrift fiir Avissenscliaflliche Philosopliic, I, p. 4o2 sq., 534-

3. Dûhring, Kritische Gescliichtc der Philosophie, 2^' éd , p. 3()8 sq., p. h^Jx. — Uiehl, Der pliiloso/fhische Kriticisinus, I, p. iv, p. ,'i3S-/|3ç).

/i. Laas, Kants Aitalogien der Erfahrung, p. 2o5.

5. Volkelt, Iinniaituel Kanl's Erkenidnisstheorie, p. ()8 sq.

('). Iv Adickcs, Die hewegenden Kràf'te, etc.. Kanlstiulien, I, p. ^07 sq.

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