‹ La philosophie pratique de KantChapitre 269 sur 361 · I. VI, p. i4Vi · texte numérisé non relu

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sévères moralistes de l'antiquité, comme les Stoïciens, ont bien compris la réalité tragique de cette lutte, et le terme même de vertu dont ils usaient signifiait justement à leurs yeux la vaillance et l'énergie à déployer contre un ennemi à combattre. Mais ce qu'est cet ennemi, ils l'ont mal vu; ils ont cru l'apercevoir d'un premier coup d'œil dans ces inclinations naturelles dont le désordre spontané produit le caprice, l'imprévoyance et comme un état général de folie; ils ont donc chargé la raison d'exercer sur elles et contre elles son empire. Ce qu'ils n'ont pas compris, c'est que les inclinations sont bonnes en elles-mêmes, c'est qu'elles ont seulement à être modérées et accordées ensemble, que le mal n'est pas en elles, qu'il est bien plus profond, qu'il gît derrière la raison même, invisible et d'autant plus dangereux. Ils ont ainsi prétendu à tort détruire ce qui par soi n'est pas mauvais et ce qui du reste est indestructible; ils n'ont pas saisi, au contraire, ce qu'il fallait extirper, la maxime radicale d'un cœur corrompu. Ne voulant pas admettre un principe spécial et positif du mal, ils n'ont signalé comme une faute que la négligence à réprimer les inclinations ; ils n'ont pas pris garde que cette négligence ne peut venir des inclinations elles-mêmes, mais seulement du principe subjectif de détermination qui tire d'elles les maximes du libre arbitre \ Ainsi le mal ne saurait être tenu par une simple limitation de la raison ou pour un simple obstacle momentané à son avènement; il a une réalité propre. L'apôtre proclame justement que nous n'avons pas à combattre avec la chair et le sang, c'est-àdire avec les inclinations naturelles, mais avec des princes, des puissances, avec les esprits malins; et la morale chrétienne est bien fondée à figurer par les images du Ciel et de l'Enfer l'opposition absolue de ces deux principes : les deux royaumes qu'ils gouvernent ne vont pas insensi-

I. Cf. Reickc, f.ose Blàtter, E ^3, II, p. 166, p. 168. — V. plus haut, p. 482-483.

blement se rejoindre l'un l'autre; ils sont séparés par un abîme '.

Mais comment devons-nous nous représenter le bon principe ?

La seule chose qui puisse faire du monde l'objet du décret divin et la fin de la création, c'est l'humanité conçue comme moralement parfaite et comme assurée d'une félicité en rapport avec sa perfection. Cet homme parfait, cet homme pleinement agréable h Dieu est en Dieu de toute éternité; il n'est point l'une quelconque de ses créatures, mais un Fils unique, la parole créatrice, le fiât par lequel ont été faites toutes choses et sans lequel rien de ce qui a été fait n'aurait été fait : en lui Dieu a aimé le monde, et c'est en lui seulement, par la conformité de nos intentions aux siennes, que nous pouvons devenir enfants de Dieu. Ainsi s'exprime en un idéal l'idée de la pure perfection morale. Notre devoir, à nous autres hommes, c'est de nous élever vers cet idéal : l'idée que cet idéal personnifie, et qui nous est fournie par notre raison, nous en donne la force. Mais comme nous ne sommes pas les auteurs de cette idée, nous ne pouvons pas comprendre comment la nature humaine est susceptible de la recevoir. Il vaut mieux dire ceci : c'est cet idéal qui est descendu du ciel jusqu'à nous et qui a revêtu la nature humaine ; en raison du mal que nous avons produit, il nous est moins facile en effet de nous représenter comme montant vers lui; mais lui a pu s'abaisser jusqu à nous, car l'humanité n'est pas originairement mauvaise. Et cela veut dire qu'il ne s'est pas contenté de nous instruire par sa doctrine et son exemple, mais que, quoique innocent et sans péché, il a assumé nos misères, s'est exposé à toutes les tentations et s'est donné la tâche de les surmonter, a enduré les pires souffrances, jusqu'à la mort la plus cruelle, pour le bien du monde, pour le bien même de ses ennemis. De la sorte il a accompli au

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