‹ La philosophie pratique de KantChapitre 270 sur 361 · I. VI, p. i5i-i · texte numérisé non relu

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bénéfice de tous les hommes la fin morale de rhumanité, et il est devenu pour tous les hommes un modèle : car nous ne pouvons nous faire une idée de Tefficacité de la pure intention morale qu'en la concevant aux prises avec toutes sortes d obstacles et avec les plus puissantes tentations.

Voilà en quel sens nous devons croire au fils de Dieu ; et cette foi uniquement pratique justifie l'espoir qu'en restant, parmi de semblables obstacles et de semblables tentations, attachés à ce modèle, nous ne serons pas indignes de la complaisance divine et nous serons sanctifiés'.

Cette idée a par elle-même une réalité objective ; sans doute elle reste théoriquement incompréhensible; elle n'en a pas moins sa source dans notre raison qui lui confère une valeur pratique, indépendante de toute justification par l'expérience. Elle implique que nous devons, par suite aussi que nous pouvons nous y conformer. Quant à l'acte de reconnaître en un homme une parfaite conformité à cette idée, de découvrir aussi en lui l'exemple à suivre, il ne peut dépendre d'aucun autre motif que la considération d'une vie sans tache et aussi pleinement méritoire qu'on puisse l'exiger; il ne peut être que l'assentiment donné à cette conscience qu'a le Juste de la pureté de sa maxime, et qui lui fait dire : « Qui de vous me convaincra de péché.^ » Demander des miracles pour compléter cette preuve, ou môme pour la fournir, ce serait confesser son incrédulité morale en substituant une foi historique à la foi de la raison, et ce serait oublier que cette foi pratique de la raison dans le Fils de Dieu peut donner aux miracles un sens, mais ne saurait tirer de miracles sa valeur.

Aussi faut-il qu'une expérience soit possible dans laquelle se manifeste à nous l'exemple d'un tel homme. On ne pourra certes jamais conclure rigoureusement d'une

I. ^ I, p i.'iS-iS'j. — Contre rinlcr|)ivtalioii lilltTalc et sans portée pratique, (\m admet dans rHomme-Dievi une dualité do natures et une incarnation de la Divinité, v. Der Streit der Facultàlen, YII, p, 35G.

expérience de ce genre à l'authenticité de l'exemple : la profondeur du cœur reste insondable à l'observation extérieure, et même à l'observation propre du sujet: mais on pourra recueillir de décisives présomptions : en tout cas il serait illégitime de nier la possibilité de l'exemple, puisque en droit tout homme, selon la loi morale, devrait et pourrait être cet exemple même. Si donc, à un certain moment, un homme d'une inspiration morale véritablement divine est comme descendu du Ciel sur la terre, offrant par sa doctrine, sa vie, ses épreuves, l'exemple d'un être agréable à Dieu, — et n'oublions pas que si l'exemple peut être en lui, l'original reste en nous, c'est-à-dire dans notre raison, — s'il avait opéré une sorte de révolution dans l'humanité et apporté au monde un bienfait moral incomparable, il s'offrirait assurément avec les caractères que requiert la foi pratique de la raison : du reste, sans nier absolument qu'il fût né d'une manière surnaturelle, on pourrait à bon droit le considérer comme engendré naturellement. Mieux vaudrait même le considérer ainsi dans l'intérêt de la morale. Car l'élever au-dessus de la fragilité de notre nature, ce serait établir entre lui et nous une distance qui l'empêcherait de nous servir d'exemple. Qu'importe, en effet, que, par ce qu'il a d'humain, il soit soumis aux mêmes besoins et aux mêmes tentations que nous, si par ailleurs il est doué, sans la devoir à son effort propre, d'une pureté surhumaine qui ne laisse pas de place à la possibilité d'une faute. Chacun de nous pourrait dire alors : Qu'on me donne une volonté absolument sainte, et toute tentation de mal faire expirera aussitôt en moi. Qu'on me donne la parfaite certitude intérieure, qu'après une courte existence terrestre, je serai appelé, à cause de ma sainteté, à jouir de l'éternelle béatitude, et devant cette perspective je supporterai non seulement avec résignation, mais encore avec joie, toutes les souffrances et jusqu'à la plus cruelle mort. Donc, un Etre, qui, éternellement en possession de la béatitude et de la gloire, nous serait représenté comme

ayant assumé nos extrêmes misères pour le bien de créatures indignes, exciterait à bon droit notre admiration, notre amour et notre reconnaissance ; mais il ne pourrait servir d'exemple ; il ne témoignerait pas de la puissance que nous avons d'atteindre à une moralité aussi sublime'.

Est-il possible cependant que nous réalisions l'idée d'une liumanité agréable à Dieu, et que notre justification s'accomplisse? On ne saurait l'admettre sans résoudre certaines difficultés. Ainsi la Loi dit: « Soyez saints comme est saint votre Père qui est dans les cieux. » Mais le mal dont nous partons nous laisse infiniment éloignés du bien que nous devons produire, et la série des actes qui expriment sous les conditions du temps notre intention régénérée ne peut à aucun moment réaliser dune façon adéquate l'idéal de sainteté qui nous est prescrit. Jamais donc nous ne pouvons être jugés saints. — A cette objection il faut répondre que Dieu aperçoit par une intuition intellectuelle comme une sorte de Tout un et achevé le progrès qui va à l'infini dans le sens dune perfection toujours plus grande. Au regard de la justice divine, l'intention supplée à limperfection inévitable de nos actes et en répare l'incapacité. L'homme dont l'intention est bonne peut donc légitimement espérer d'être agréable à Dieu, à quelque moment du temps que son existence soit interrompue.

Mais voici une autre difficulté : Supposons que notre intention soit tournée vers le bien ; qu'est-ce qui nous assurera de sa parfaite constance et de l'impossibilité d'un retour au mal P Certes on peut répondre avec saint Paul : « Son esprit rend témoignage à notre esprit» ; en d'autres termes, celui qui possède la pureté de cœur doit sentir d(^ lui-même qu'il ne peut plus désormais déchoir. Mais celte confiance en soi ne serait-elle pas une illusion, et des plus dangereuses .^^ N'est-il pas vrai, suivant une dure parole.

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