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d'ailleurs souvent travestie, que l'on doit travailler à son salut avec crainte et tremblement;* Mais aurait-on aussi la force de persévérer dans son intention, si l'on navaitpas la foi d'y pouvoir persévérer en effet ? A la vérité l'homme peut, sans s'abandonner à des superstitions amollissantes ou terrifiantes, trouver de quoi se rassurer lui-même ; si depuis l'époque où il a adopté les principes du bien, il a pendant une assez longue durée pu observer dans un progrès incessant de sa conduite vers le mieux l'effet de ces principes sur ses actes, il aie droit d'espérer que grâce à l'accroissement de puissance que lui communique ce progrès, il pourra dans cette vie et même dans l'autre aller d'un pas toujours plus ferme a ers l'idéal inaccessible de la perfection et s'en rapprocher toujours davantage. Au contradre, celui qui après avoir tenté d'atteindre au bien s'est senti retomber plus lourdement dans le mal ne peut raisonnablement compter que dans cette vie et dans l'autre il puisse dcAenir meilleur, et il doit juger à ces indices que la corruption est restée au plus profond de son cœur. Une éternité bienheureuse ou malheureuse : c'est là certes, dans son inéluctable alternative, le principe d'idées assez puissantes pour pousser la conscience à se libérer du mal et la raffermir dans la poursuite du bien : mais on ne saurait con- A ertir objectivement ces idées en dogmes : ce sont simplement des règles qui doivent servir au sujet pour lui représenter d'après son état actuel sa condition future. Ainsi la bonne intention nous communique la foi en sa propre persistance ; elle nous protège au besoin contre l'inquiétude que peut nous causer quelque faux pas : elle est le Consolateur, le Paraclet. En ces matières une certitude proprement dite, outre qu'elle n'est pas possible, serait préjudiciable à la moralité. Nous ne pouvons pas avoir une conscience directe de l'immutabilité de notre intention ; nous pouvons seulement la présumer avec confiance d'après les effets qu'elle paraît manifester dans le cours de notre vie.
La troisième et dernière difficulté est celle que Kant tient pour la plus grave. Que l'homme se soit converti au bien et qu'il persévère dans sa bonne intention, il n'en a pas moins commencé par le mal; et alors même qu'à la suite de sa régénération il ne commet plus de fautes nouvelles, il n'a pas pour cela expié les anciennes. On ne saurait dire qu'il peut par sa conduite actuelle s'acquérir un excédent de mérites destiné à combler sa dette d'autrefois ; car il a toujours pour devoir de faire tout le bien qu'il peut faire. On ne saurait prétendre non plus qu un autre peut s'acquitter à sa place : car ce n'estpas ici une dette matérielle, dont il est indifférent au créancier d'être remboursé par son débiteur ou par un autre, pourvu qu il le soit : l'obligation contractée par le pécheur n'est pas transmissible, et un innocent ne peut l'en délivrer, fût-il assez gracieux pour s'en charger. Enfin le péché, tel qu'il doit être représenté, c'est-à-dire le mal radical, est infini : non pas tant à cause de l'infinité du Législateur suprême dont l'autorité est par là violée qu'à cause de la corruption de principe qu'il a introduite dans' l'intention, et qui est l'origine d'une infinité de transgressions de la loi. Ainsi l'homme, ayant une expiation infinie à subir, est à jamais exclu du royaume de Dieu. Comment résoudre cette difficulté.^ — Il est bien vrai en cU'et que la possibilité de l'expiation ne paraît pouvoir éirv, conçue ni avant ni après la révolution intérieure qui a changé la maxime : avant, parce qu'alors le pécheur ne peut pas à cause de la malice de son cœur reconnaître la justice de la peine et que, n étant pas régénéré, il ne peut la subir de façon à entrer par elle dans les voies de la rédemption ; après, parce qu'il est engagé dans une vie nouvelle et qu'étant morolement un autre homme il n'a plus à êlrc châtié. Reste alors que l'expiation indispensable s'accomplisse au moment où s'opère la conversion, qui est renoncement au vieil homme en même temps qu'acceptation du nouveau, mort au péché en même temps que naissance à la justice. Or c'est en effet ce renoncement dou-
loureux aux plaisirs sensibles dont s'était entretenu le mal, c'est ce consentement à une vie pleine de privations endurées pour l'amour du bien, c'est cette crucifixion de la chair, qui, inséparable de l'acte de la régénération, lui communique une puissance de rédemption efficace ; ainsi c'est le pécheur lui-même qui subit la peine de sa faute, puisque c'est physiquement le même individu qui a péché et qui souffre; et toutefois c'est un autre homme, l'homme nouveau, qui expie pour le vieil homme. En qualité d'homme nouveau, il considère ses souffrances comme une occasion de s'élever plus haut dans le bien, de sorte qu'elles s'accompagnent pour lui d'un certain contentement: mais, parce qu'il les a reçues à charge du vieil homme expirant, il les considère comme des châtiments mérités. C'est en ce sens, mais en ce sens seulement, que doit se comprendre et s'admettre la satisfaction vicaire ; l'homme nouveau, ou le Fils de Dieu, qui en est le modèle personnifié, est le substitut du pécheur, le Sauveur qui satisfait à la justice en souffrant pour lui. Cependant il ne faut pas oublier que l'homme régénéré ne peut jamais qu'être en progrès vers la perfection morale et qu'à aucun moment il ne peut prétendre à être pleinement sanctifié par lui-même ; pour que sa justification soit consommée, il faut, ainsi que nous l'avons dit, que son intention soit admise par Dieu comme l'équivalent d'une action parfaite qui y serait conforme : il faut donc qu'un surcroît s'ajoute au mérite de ses œuvres, qu'un bien lui soit octroyé qu'il est seulement disposé à recevoir : c'est là proprement la grâce. Seulement il ne peut jamais y avoir de justification possible que sous la condition expresse et première de la régénération du cœur par la volonté. Rien ne peut suppléer à cette condition, quand elle manque, ni en accroître la valeur, quand elle est remplie : à cet égard tous les moyens extérieurs que l'on propose, pratiques expiatoires ou propitiatoires, invocations et cérémonies, sont de nulle valeur et n'offrent que danger. Il faut écarter de nous tout ce qui peut être « comme un opium
pour la conscience » et nous dire aussi que nous serons jugés, non d'après quekpies moments meilleurs ou certains retours de la dernière heure, mais d'après notre disposition morale intime et permanente, telle qu'elle s'est manifestée dans le cours de notre vie '.
Telle est donc, dans son expression morale intelligible, la lutte du bon et du mauvais principe. L'Ecriture, elle, nous la représente sous la forme d'une histoire dans laquelle les deux principes, érigés en personnes distinctes de l'homme, non seulement essaient l'un contre l'autre leurs forces respectives, mais encore tâchent de faire valoir la légitimité de leurs prétentions devant un juge suprême. Selon ce récit, l'homme avait à l'origine en partage les biens de la terre, seulement à titre d'usufruit, le Seigneur en restant le souverain propriétaire. Mais voici qu'apparaît un être spirituel, devenu, on ne sait comment, infidèle à Dieu, et qui, dépossédé par sa chute de tous les biens du ciel, veut devenir le prince du monde en déliant les âmes de leur Maître pour se les attacher. Il réussit en effet, malgré le bon principe, à établir l'empire du mal, et toute la postérité d'Adam s'y est soumise, de son plein gré du reste, éblouie par les prestiges des biens terrestres au point de ne plus même apercevoir l'abîme de corruption au fond duquel elle est descendue. En attendant mieux, et pour maintenir son droit à régner sur les hommes, le bon principe suscite une forme de gouvernement, uniquement fondée sur le respect public de son nom ; ce fut la théocratie juive. Mais comme les âmes n'y avaient d'autres mobiles que les biens temporels, l'espoir des récompenses et la crainte des châtiments, un tel ordre de choses n'était pas fait pour rainer le règne des ténèbres cl ne servait (ju'à rappeler l'imprescriptible droit du Maître primitif. Or chez ce même peuple juif, au moment où il sentait vivement par luimême toute la servitude et tous les maux d'une constitution
1. ^ I, p. 1O1-173. — Cl". Ucicke, Lose Blàller, F xi, II, p. 019-320.
hiérarchique, OÙ il s'ouvrait peut-être aussi à l'influence des leçons de liberté morale données par les sages de la Grèce, au moment donc oii il était mûr pour une révolution, une personne apparut, (( dont la sagesse encore plus pure que celle des philosophes antérieurs semblait comme descendue du ciel, et qui se donnait elle-même, en ce qui touchait ses enseignements et son exemple, pour un véritable homme sans doute, mais qui cependant s'annonçait comme un envoyé d'une naissance telle, qu il était en possession de l'innocence originelle et qu'il n "était pas compris dans le pacte que le reste du genre humain, par son représentant le premier homme, avait conclu avec le principe mauvais ' ». Le prince de ce monde n'a rien en moi, pouvait-il dire. Pour manifester qu'il était absolument pur, l'Ecriture le fait naître d'une vierge, et c'est là une façon d'approprier la vérité à notre instinct moral. Quelles que soient les difficultés théoriques que soulève cette idée, il suffit à l'intérêt pratique de la prendre pour symbole de l'humanité s'élevant victorieusement au-dessus de la tentation. Cependant cette apparition d'un être agréable à Dieu mettait en péril la domination du mauvais principe. Celui-ci essaie d'abord de séduire le nouveau venu en lui offrant le gouvernement du monde, moyennant reconnaissance de sa suzeraineté. Cette tentative ayant échoué, il lui impose toutes sortes de privations, lui inflige toutes sortes de persécutions, il calomnie ses intentions et sa doctrine ; enfin il le condamne à la mort la plus ignominieuse. Cette mort, celui qui l'a subie ne l'a pas cherchée comme une façon de confirmer sa doctrine, ainsi que le prétend Bahrdt ; il ne l'a pas affrontée non plus pour faire simplement une révolution politique contre les prêtres, ainsi que le prétend l'auteur des Fragments de Woljfeiihiittel. Il lui a donné par la façon dont il l'a soufferte une signification et une valeur purement morales. En fait il fut vaincu ; en droit il était le vainqueur.