LA DOCTRINE DU DROIT ET LA DOCTRINE DE LA VERTU
C'est surtout à la philosophie pratique que Kant employa Factivité intellectuelle de ses dernières années. Il n'avait pas seulement le souci d'en défendre les principes tels qu'il les avait établis contre certaines objections et interprétations inexactes, ou contre les préjugés qui faisaient la force des doctrines adverses, d'en poursuivre aussi sur divers sujets particuliers les applications ; il avait encore à composer l'œuvre qui selon ses plans devait en être l'expression systématique et doctrinale, à savoir la Métaphysique des mœurs.
En septembre 179.3, il publiait dans la Berlinische Monatsschrift un article Sar le lieu commun : « Cela est bon en théorie, mais ne vaut rien dans la pratique » " ; il y repoussait cet aphorisme usuel en ce qui concerne d'abord la moralité, puis le droit politique, enfin le droit des gens.
C'était dans les Essais de Garve sur divers objets tirés de la morale et de la littérature (i''* partie, p. 111-116) qu'il relevait, en opposition explicite avec sa doctrine propre, la thèse de la contradiction entre la théorie et la pratique en morale". Qu'on puisse, avait dit Garve, distinguer théori-
1. Ueber den Geineinspruc/i : Das luag in der Theovio richtig sein, iaugt aber nicht fur die Praxis. — Kant avaitsongcà cet article au moment de ses démêlés avec la censure touchant la publication de la seconde partie de sa Religion. — V. la lettre à Biester, du 3o juillet 1792, BriefwechseL H, p. 336. — V. Reicke, Lnse Blàtter, E 27 (II, p. 25-26), et divers morceaux de G 7 (I, i44 sq.), C i5 (I, 179 sq.). D i3 (217 sq.).
2. En même temps Kant rectifiait de fausses interprétations de sa pensée par Garve, qui lui avait fait dire, entre autres choses, que l'observation de la loi morale, sans égard au bonheur, est l'unique but final de l'homme, que la
quement entre une doctrine qui enseigne comment on peut être heureux et une doctrine qui enseigne comment on peut mériter de l'être : soit ; mais ce qui est distinct pour la tête ne l'est pas pour le cœur, et l'on a peine à comprendre de quelle façon un homme pourrait jamais avoir conscience d'avoir mis entièrement de côté son aspiration au bonheur, d'avoir pratiqué le devoir dans un esprit de parfait désintéressement. — A quoi Kant réplique que si l'on ne peut point en effet par l'expérience interne saisir la pureté absolue de ses mobiles, si même on ne peut jamais être sûr qu'un acte de pure moralité ait été accompli, il n'en est pas moins certain que l'homme doit pratiquer son devoir, abstraction faite de tout intérêt, et qu'il le peut, puisqu'il le doit. On ne saurait sans protester entendre dire que ces distinctions, de'jà plus incertaines quand on rétléchit sur des cas particuliers, deviennent sans portée pratique aucune pour un acte à accomplir et invérifiables dans l'examen d'un acte accompli. Au contraire le concept du devoir est très clair pour le jugement de tout homme ; il est beaucoup plus efficace et en même temps beaucoup mieux défini que toutes les règles tirées de la recherche du bonheur et de la considération des conséquences : le tort de l'éducation commune, c'est de ne pas en reconnaître la suffisante jouissance, de chercher à le fortifier par le concours de mobiles étrangers ' .
En matière de droit politique Kant estime que la thèse de la contradiction entre la théorie et la pratique a été énoncée par Mobbes, lorsque ce dernier a soutenu dans son De Cive (VII, § i /j) que le chef de l'Etat n'est par contrat tenu à rien envers le peuple et ne peut point commettre
i'oi dans rimmortalité et l'existence do Dieu donne force cl consistance au devoir, que l'homme vertueux, s'il perdait de vue le bonheur, se priverait des moyens de passer dans le monde invisible, que cc[)endant, comme tel, il ne doit pas chercher à être heureux. Kant reprochait aussi à Garvc le sens équivoque dans lequel il employait le mot bien. \l, p. Sog-Siô.
I. VI, p. 3i5-3;îo. — V. la lettre de Garve à Blesler, communiquée par Biester à Kant, Brief^vechsel, II, p. [^'-fi. — Sur les rapports de Kant et de Garve, v. A. Stcrn, Ueber die Bezicliungen Chr. Gaive's zu Kant, i88ii.
LA THÉORIE ET LA PRATIQUE GqS
d'inJLislice envers les citoyens, quoi qu'il fasse. Cette proposition, prise clans sa généralité, est effroyable. Parce qu'en effet le sujet offensé n'a sur le souAcrain aucun droit de contrainte, elle pose qu'il n'a vis-à-vis de lui aucun droit. Confusion que Hobbcs eut évitée, s'il avait bien compris les principes du droit politique. Le contrat qui constitue la société civile repose, non sur l'idée de la fin que se proposent naturellement les hommes, sur l'idée du bonheur, mais sur l'idée de la liberté conçue dans les relations extérieures des hommes entre eux : d'oii suit cette double conséquence, d'abord que le souverain, dans ses rapports avec les sujets, n'a pas à agir d'après des maximes de prudence toujours incertaines, mais d'après des maximes de droit conformes à l'idée du contrat primitif, ensuite que les sujets ne doivent jamais alléguer une offense qu'ils subissent pour opposer au souverain une résistance impossible à autoriser par aucune loi. Donc le peuple garde à l'égard du chef de l'Etat des droits impérissables, et doit en juger négativement d'après ce principe : ce quun peuple ne peut décréter sur lui-même, le législateur ne peut pas davantage le décréter sur le peuple'. S'il y a dans la raison quelque chose qui s'appelle droit public et dont le concept a une force obligatoire pour tous les hommes en concurrence les uns avec les autres, ce droit public doit pouvoir passer dans la pratique, à moins de supposer les. hommes si mauvais, si malhabiles et si indignes, que la prudence seule puisse être consultée pour les maintenir dans l'ordre. Dans ce cas ce t plus du droit qu'il s'agit, mais de la force, et alors mment le peuple n'aurait-il pas la pensée d'essayer la sienne.'^ Toute constitution juridique se trouverait ainsi compromise. C'est donc la tliéorie rationnelle du droit politique qui seule est véritablement pratique ".