LA DOCTRINE DU DROIT
riiumanitc, sous le seul empire des inclinations naturelles, lend à la paix. L'ingénieuse et grande ouvrière qu'est la Nature produit par l'antagonisme des forces la civilisation cl la culture, lesquelles réclament la paix comme garantie de leurs nouveaux progrès. La Nature oriente ainsi vers la paix en dépit d'elles les volontés discordantes et rebelles ; elle nous assure donc que nos efforts pour réaliser l'union juridique universelle des hommes trouvera dans l'ordre des choses une aide efficace, non une hostilité irréductible '.
La Doctrine du droit, en se terminant ainsi par une nouvelle affirmation de l'idée de la paix entre les peuples, manifeste une fois de plus la foi vigoureuse de Kant dans la valeur et la puissance des idées juridiques rationnelles. Ses conceptions éthico-juridiques, liées dans son esprit à sa philoso])hie de l'histoire, enveloppent un optimisme autrement décidé que ses conceptions éthico-religieuses, plus directement inspirées par le Christianisme". On ne sait point si un acte de bonne volonté a été jamais accompli sur la terre. Mais l'on sait qu'un acte de moralisation politique y a été accompli, — depuis qu'est arrivée la Révolulion française. C'est la portée incomparable de ce dernier acie que fait valoir la seconde partie du Conflit des Facultés. Kant se propose de répondre au problème qui divise la Faculté de philosophie et la Faculté de droit : est-il vrai que l'espèce humaine soit en progrès constant vers le mieux "^ Là-dessus trois conceptions sont en présence : l'une, d'après laquelle l'espèce humaine va de mal en pire : c'est la conception que Kant appelle <( terroriste » : l'autre.
1. VII, p. iCh-i-S. — Cf. Antliropologie in pragmatischer Hinsichl, \ II, p. 656. — Die Religion, VI, p. 128. — V. pltis haut, p. 276-381, p. 29.'')- ■>(}\, p. 538, p. 582, p. 69/1-697.
2. V. Anthropologie in pragmtitisclier Hinsic/if, \\\, p. 6'i9.
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d'après laquelle l'espèce humaine est naturellement destinée à s'améliorer sans cesse : c'est la conception que Kant appelle « eudémoniste » ; la troisième, d'après laquelle l'humanité n'avance que pour reculer d'autant et aboutit donc en fait à piétiner sur place : c'est la conception que Kant appelle 1' « abdéritisme ». Ces trois conceptions ne peuvent telles quelles se soutenir. Si l'humanité allait de mal en pire, il y aurait un moment où elle s anéantirait elle-même. Si l'humanité allait s'ainéliorant toujours, il faudrait qu'elle pût diminuer à l'infini la quantité de mal et accroître à linfini la ([uantité de bien qui est dans ses dispositions naturelles. Si enfin l'humanité ne pouvait qu'accomplir un mouvement de va-et-vient, elle serait en dehors de la raison qui réclame d'elle des démarches décisives vers un but et non une représentation burlesque de la fable du rocher de Sisyphe. La vérité est que ces trois conceptions sont invérifiables par l'expérience prise dans son ensemble, puisque les actes des volontés humaines peuvent démentir les prévisions qu'elles énoncent. Mais la vérité est aussi que la raison, exigeant pratiquement le progrès de l'espèce humaine, doit rechercher si elle ne trouverait pas un fait par lequel la réalité et la nature morale de ce progrès se manifestent. Y a-t-il donc un fait de l'histoire qui témoigne que dans Ihumanité l'idée du droit peut l'emporter sur la force des préjugés, sur la résistance des inclinations égoïstes .i^ Ce fait existe maintenant. « La Révolution d'un peuple aux riches facultés spirituelles, cette Révolution que nous voyons s'accomplir de nos jours sous nos yeux, peut réussir ou échouer : elle peut avoir accumulé des misères et des forfaits à tel point qu'un homme raisonnable, même avec l'espoir de conduire à bien une seconde entreprise de ce genre, ne pourrait pourtant se résoudre à tenter l'expérience à pareil ])rix : et cependant cette Révolution, dis-je, éveille dans les Ames de tous les spectateurs (de ceux-là même qui se trouvent à 1 écart de la scène) une syinpallàe dans les nicux, qui confine à Icn-
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thousiasme '. » Or. cet enthousiasme désintéressé, et qui ne peut par suite se porter que sur ce qui est idéal et moral, n est pas moins significatif que le fait qui le provoque ; il est suscité au fond par une double idée : la première, c'est qu'un peuple ne doit jamais être empêché par des puissances étrangères de se donner la constitution civile qu il juge bonne : la seconde c'est que cette constitution, la constitution républicaine, est la seule qui soit à la fois politiquement et moralement juste, celle qui éloigne le plus un peuple de l idée d'une guerre offensive et qui favorise le mieux, au moins dune façon négative, le progrès humain. Un tel phénomène dans l'histoire de l'humanité ne saurait s'oublier ; il a découvert une faculté de tendre au mieux qu'aucun politique n'avait soupçonnée jusqu'à présent et qui seule est capable d'unir dans l'espèce humaine selon des principes jiu^idiques internes la nature et la liberté. Qu'il y ait dans la suite des reculs et des réactions, peu importe : l'entreprise fut trop considérable et trop intimement liée aux plus grands intérêts de l'humanité, elle a eu trop d'influence dans le monde, pour qu'elle ne se représente pas à l'esprit dans des circonstances meilleures et pour qu'elle ne soit pas renouvelée. Voilà la prédiction que l'on peut faire sans être un voyant'.
La Doctrine du Jroil et la Doctrine de la vertu ont un objet commun : les lois de la liberté. L'une et l'autre posent que la maxime de notre conduite doit pouvoir être érigée en loi universelle ; seulement la Doctrine du droit ne considère que l'action extérieure, tandis que la Doctrine de la vertu considère le principe intérieur de la maxime de nos actions ; la Doctrine du droit ne s'occupe que des conditions formelles de la liberté extérieure et laisse par suite