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LA DOCTRINE DE LA VERTU
mêmes que par la négation des vices qui les violent. Se suicider, c'est anéantir dans sa personne le sujet moral, cest extirper du monde, autant que cela dépend de soi. la moralité, laquelle est une fm en soi : c'est disposer de soimême comme dun simple moyen. Le suicide est donc in- Icrdit'. — C'est aussi faire de sa personne un simple moyen que de détourner les l'onclions sexuelles de leur lin essentielle et de rechercher en dehors du mariage les jouissances charnelles -. — C'est enfin un vice dégradant que celui qui consiste à faire un usage immodéré de la boisson et de la nourriture ; ce n'est pas seulement l'intérêt de notre santé qui condamne ces excès, c'est le devoir même; car 1 homme qui s y livre se ravale même au-dessous de la bête \
La nature morale de Ihomme, c'est essentiellement sa dignité de personne par laquelle il s'élève au-dessus de toutes les fins qui sont' l'objet de penchants sensibles. La plus grande transgression des devoirs envers elle, c'est le mensonge. Le mensonge est condamnable absolument, en dehors du dommage qu'il cause à autrui ou des imprudences qu'il nous fait commettre. L'homme possède la faculté de communiquer sa pensée à ses semblables ; il ne doit pas en mésuser contre elle-même pour quelque motif que ce soit, même généreux d'apparence. Le déshonneur suit le mensonge et accompagne le menteur comme son ombre. Le menteur est moins un homme que l'apparence trompeuse d'un homme. Et ce n'est pas seulement le mensonge extérieur qui
1. VII, p. 227-229. — Questions casuistiques: est-ce un suicide que de se dévouer comme Gurtius à une mort certaine pour sauver sa patrie .'' — Peut-on prévenir par le suicide une injuste condamnation à mort ? — Un homme qui a été mordu par un chien enragé et qui se sent envahi par la rage peut-il hâter sa fm pour ne pas causer la mort d'autres personnes? — Est-il permis de se faire vacciner, c'est-à-dire, selon le sentiment de Kant, de mettre sa vie en danger afin de la conserver ?
2. VII, p. 229-232. — Les questions casuistiques portent sur le degré de rigorisme qu'il convient d'appliquer dans les relations sexuelles.
3. ^II, p. 282-234. — Questions casuistiques: ne peut-on pas permettre dans les banquets un usage du vin qui porte presque à l'ivresse pour ce motif qu'alors les conversations s'animent et les cœurs sont tout prêts à s'ouvrir ?
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est condamnable, mais aussi ce mensonge intérieur parlequel nous protégeons notre incrédulité foncière contre les risques qu'elle peut courir, au moyen de croyances passivement acceptées du dehors ' . — La dignité humaine se trouve également violée par l'avarice qui restreint à une mesure inférieure au nécessaire la jouissance personnelle des movens d'existence '. — Elle est violée enfin par celte fausse humi- .lité, qui est l'alxlication de toute valeur morale avec lespo
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I. Vit, p. 234-238. — Questions casuistiques : peut-on regarder comme un mensonge les formules de politesse dont on use, le « Irès-obéissant serviteur » mis à la fin d'une lettre, le compliment adressé à un auteur sur son ouvrage ? — Dois-je répondre de toutes les conséquences qui résultent d'un mensonge ? Que penser, par exemple, d'un domestique à qui son maître a ordonné de répondre qu'il n'est pas chez lui et qui, obéissant à cet ordre, est cause que son maître, échappant à la force armée envoyée pour le saisir, commet quelque grand crime ? Sans doute le domestique est coupable pour avoir violé un devoir envers lui-même. — C'est peut-être ce dernier exemple assez singulier qui fut inexactement rapporté à Benjamin Constant, et qui l'amena à protester contre la thèse de Kant. Dans le recueil I.a Fiance, année 1797, sixième partie, n° i : des Réactions politiques, par Benjamin Constant, on lisait ce qui suit : « Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s'il était pris d'une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu'a tirées de ce premier principe un philosophe allemand, qui va jusqu'à prétendre qu'avec des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu'ils poursuivent n'est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime. » Kant qui rapporte ce passage de Benjamin Constant déclare avoir su par un tiers que c'était lui qui était visé ; il reconnaît avoir réellement dit ce qui lui est attribué, mais sans se rappeler où. 11 discute l'opinion de son contradicteur dans un petit article Sur un prétendu droit de mentir par humanité (Ueher ein vermeiiites Rechl nus Menschenliebe zu liigen, 1797). D'après Benjamin Constant, un devoir est ce qui. dans un être, correspond aux droits d'un autre; là où il n'y a pas de droits, il n'y a pas de devoirs ; dire la vérité n'est donc un devoir qu'envers ceux qui ont droit à la vérité ; or nul homme n'a droit à la vérité qui nuit à autrui. Kant répond que « dire la vérité n'est un devoir qu'envers ceux qui ont un droit à la vérité » est vme mauvaise formule, la vérité n'étant pas une propriété sur laquelle on puisse accorder des droits à l'un et en refuser à l'autre, que, pour parler plus exactement, le devoir de véracité n'admet pas de distinction entre les personnes envers qui l'on doit le remplir, puisqu'il est essentiellement un devoir envers soi-même, que l'injustice nécessairement inhérente à tout mensonge est incomparablement plus grave que le tort fait accidentellement à autrui par une déclaration sincère, qu'au surplus la véracité ne nous fait jamais responsable devant la loi, à la différence de mensonge qui, même commis pour un bon motif, peut nous rendre punissables. VII, p. 3()7-3i2. — ^ . .M'"'' ilc Staël, De rjHemaf^ne, 3^ partie, ch. xiv.
2. VU, p. 238-2/(1. — Question casuistique : l'avarice et la prodigalité sontelles véritablement des vices, et non pas seulement un excès ou un défaut de prudence ?
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d'acquérir (|uelque valeur cachée ; si comme créature animale l'homme doit reconnaître le peu qu il est dans l'immensité de l'univers matériel, comme être raisonnahle il doit revêtir à ses propres yeux une grandeur incomparable : assurément il doit éviter ce que l'on peut nommer l'orgueil de la vertu et s'avouer toujours la distance qui sépare sa conduite de la sainteté de la loi: mais il n'en doit pas moins sauvegarder le sentiment de sa valeur intérieure. Voici des préceptes qui lui fixent son attitude: Ne soyez pas esclaves des hommes. — Ne soulïVez pas que vos droits soient impunément foulés aux pieds. — ■ Ne contractez point des dettes pour lesquelles vous n'offriez pas une complète sécurité. — Ne recevez point de bienfaits dont vous puissiez vous passer. — Considérez comme indignes de vous les plaintes, les gémissements, même un simple cri qui vous est arraché par une douleur corporelle, surtout si vous avez conscience d'avoir mérité cette peine. — Ne vous humiliez pas devant les grands de ce monde : celui qui se fait ver de terre peut-il se plaindre d'être écrasé ^ ?
Ce sont là les devoirs négatifs de l'homme envers luimême ; ces devoirs, aussi bien que les devoirs positifs qui vont suivre, sont enveloppés dans le devoir qu'a l'homme d'éclairer et de laisser prononcer en toute impartialité le juge qui est au dedans de lui. La conscience existe originairement en nous, ainsi que nous l'avons vu' : ce ne peut être un devoir de l'acquérir : mais c'est un devoir de ne pas dérober à sa juridiction les actes qui relèvent d'elle, de ne pas chercher à tirer d'elle des sentences transactionnelles, de ne pas vouloir faire casser par quelque autre tribunal imaginaire les arrêts qu'elle prononce. C'est donc par suite un devoir de nous appliquer à nous connaître le mieux
I. VII, p. 2f^l■2!^f^. — ■ Question casuistique: la conscience delà sublimité de notre destinée peut-elle aller sans présomption, et ne vaut-il pas mieux l'humilité .'' D'autre part cette humilité n'est-elle pas contraire au devoir de respect envers soi-même .•*
3. Sur les ambiguïtés et les difficultés que présente chez Kant l'idée de la conscience, v. Hegler, Die Psyclwlugic in Kants Kthilc, p. 242-264.
possible, de sonder les profondeurs de notre nature pour y j dépister les vertus feintes. Il n'y a, dit Kant, dans la connaissance de soi-même que la descente aux enfers qui puisse conduire à 1 apothéose. Ainsi nous sommes également éloignés de l'estime présomptueuse et du mépris fanatique de nous-mêmes et de l'humanité'.
Les devoirs positifs envers nous-mêmes, étant des devoirs imparfaits, ne sauraient être détaillés: ils ordonnent le perfectiomiement le plus complet possible de nos facultés naturelles, facultés du corps, facultés de 1 ame, facultés intellectuelles proprement dites, et ils l'ordonnent, non en vertu des avantages que nous en pouvons retirer (car, comme l'a vu Uousseau, la simplicité sans culture nous rendrait sans doute plus heureux), mais en vertu de cette idée, que l'être raisonnable, étant un sujet capable de se proposer des fins, doit entretenir ou susciter, fortifier et assouplir en lui les aptitudes à atteindre toute sorte de fins possibles. Pardessus tout, les devoirs positifs envers nous-mêmes nous prescrivent l'accroissement de notre perfection morale ; ils nous commandent d'avoir des intentions pures, sans mélange de mobiles sensibles, de tendre vers la sainteté, en sachant bien que si le but est inaccessible, le mérite est de s'en approcher toujours davantage".
N'y a-t-il donc, en dehors des devoirs envers nousmêmes, que des devoirs envers nos seml)lables P Peut-on négliger ces devoirs que l'on nous attribue enAcrs des êtres inférieurs à nous, comme les animaux et les plantes, surtout envers des êtres supérieurs à nous, comme des anges ou Dieu.i^ Cette objection recouvre en réalité une confusion. En principe l'iiomme n'a des devoirs qu'envers des personnes, et qu'envers des personnes données dans Texpérionce : il n'y a donc de devoirs de Tliomme qu'envers riiomme. Mais il peut y avoir des devoirs relalivement à d'autres êtres. (|ui ne soient pas des devoirs envers ces êtres.