LES PREMIÈRES CONCEPTIONS MORALES DE KANT
Les écrits de Kant antérieurs à 1760 ne révèlent chez lui aucune préoccupation méthodique des prohlèmes moraux ; ils ne touchent à ces problèmes qu'indirectement, et selon leur rapport, soit à une conception scientifique, soit à une interprétation métaphysique ou religieuse de l'ensemble des choses ; ils ne témoignent à coup sûr d'aucun progrès accompli par la pensée abstraite et doctrinale dans cet ordre plus spécial d'idées. Ils ne sont le plus souvent instructifs que par le contraste qu'ils présentent avec les œuvres ultérieures. Gà et là cependant ils esquissent certaines attitudes d'esprit qui plus tard seront dessinées plus délibérément. Ce qui relève alors d'une inspiration plus indépendante et plus large ne consiste guère qu'en pressentiments poétiques et qu'en divinations. C'est ainsi que dans l'Histoire universelle de la Nature et théorie du CieV le vigoureux élan intellectuel qui entraîne Kant à pousser jusqu'aux dernières limites possibles l'explication scientifique de la nature, imprime par contre-coup un mouvement à son imagination et aboutit ainsi à des rêves de mondes merveilleux pour nos destinées ultra-terrestres. Ce qui relie l'une à l'autre l'invention positive et la libre Sision, c'est ce sentiment profond de
I. AUgemeiiie Naturgeschiclile uiid Théorie des Ilimmels, j-ôô.
7 a LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT
l'infinité de l'univers, qui fait redire à Kant le vers du « plus sublime des poètes allemands », de Haller :
UnendlichUeil ! wer niis!>el dich ' ?
Embrassé par une science plus complète, le ciel étoile ne perd rien de sa puissance de fascination sur l'âme, et il y a comme un accord providentiel de sa magnificence avec la sublimité des aspirations et des espérances humaines.
L'idée maîtresse du livre est que le monde a dû se former en vertu des lois mêmes qui le conservent, et que le système ncwtonien, limité par son auteur à la constitution actuelle de l'univers, peut et doit, par l'extension de ses principes propres, en expliquer les origines. Parti de là, Kant expose une cosmogonie mécaniste qui maintes fois a été comparée, plus ou moins justement, à l'hypothèse de Laplace. Toutefois, alors même qu'il reconnaît le plus expressément le droit de la science à rendre compte des premiers commencements des choses, il prétend que la croyance rehgieuse, respectable avant tout, doit être mise hors de toute atteinte". Pour résoudre l'apparente antinomie qui pourrait résulter de cette double disposition d'esprit, il introduit une distinction importante dont sa philosophie ultérieure fera, sous une forme renouvelée par la Critique, un fréquent usage : c'est la distinction entre la causalité déterminable dans le temps, qui ne permet de remonter qu'à un état relativement premier du monde, et la cause absolument première, indépendante du temps, raison déterminante de toute la suite régulière des choses. Ainsi il est possible de maintenir l'action divine comme fondement de l'univers mécaniquement expliqué. L'obligation méthodique de poursuivre jusqu'au bout la détermination des forces mathématiquement calculables, d'exclure en conséquence toute intervention de Dieu que l'on voudrait
1!. 1, p. -JI I.
pre:\iières coceptions morales -5
prendre sur le fait, ne saurait se retourner contre l'idée dune Cause intelligente de la nature. Au contraire, la meilleure démonstration de l'existence de Dieu est celle qui est tirée de 1 enchaînement nécessaire et de Tinfluence réciproque des éléments de l'univers : leur commune liaison prouve leur commune dépendance à l'égard de la suprême sagesse. Une même erreur est au fond professée par ceux qui nient 1 action divine et par ceux qui ne la conçoivent qu'extraordinaire ou arbitraire ; et cette erreur consiste à se figurer la matière comme étant par ellemême aveugle et sans lois: d'oii, chez les uns, la pensée que le hasard gouverne tout, c'est-à-dire que rien n'est gouverné, chez les autres, la pensée que tout n'est gouverné que du dehors, par arrangement artificiel et sans suite. En réalité, le passage du chaos à l'ordre n'exige rien de plus que les lois qui agissent au sein du chaos même, et ce qui prouve qu'il y a un Dieu, c'est que, jusque dans le chaos, la nature procède selon des lois ' .
Kant estime, il est vrai, que s'il est permis de dire sans présomption : Donnez-moi la matière, je vais montrer comment un monde va en sortir, il est plus téméraire d'ajouter : Donnez-moi la matière, je vais montrer comment un être vivant, une chenille ou un brin d'herbe va en sortir". Mais, selon une vue qu'il reproduira plus tard, l'impossibilité d'expliquer ainsi l'apparition de la vie marque moins l'impuissance du mécanisme en lui-même que la limite de nos facultés '. Au fond la conception qu'il
2. Kritik der Urtlieilskraft, V, p. 4i2: « II est tout à fait certain que nous ne pouvons en aucune façon apprendre à connaître suffisamment, à plus forte raison nous expliquer les êtres organisés et leur possibilité interne uniquement d'après les principes mécaniques de la nature, tellement certain en vérité, que l'on peut dire hardiment qu'il est insensé pour des hommes, même de concevoir seulement une telle entreprise, ou d'espérer qu'il puisse surgir quelque nouveau Nonton qui rendrait compte de la production d'un brin d'herbe par des lois naturelles que n'aurait ordonnées aucun dessein. »
'jb LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DF, KA>T
expose ici sous-entend constamment, quand elle ne l'exprime pas formellement, une sorte d'immanence de la finalité dans le mécanisme ; ce qui est simplement exclu, c'est cette téléologie anthropomorjDhique qui met immédiatement l'action humaine au centre de tout, qui l'afTianchit de toute connexion nécessaire avec le développement de l'univers. Les pages de haute pensée et de vive imagination, dans lesquelles Kant décrit linfinité de la création par delà l'espace et le temps, la production et les transformations successives des mondes, paraissent destinées surtout à fortifier l'idée que la nature dans son œuvre ne se règle ni sur les désirs, ni sur les représentations spontanées de l'homme*. « La Nature, hien qu'elle ait une destination essentielle à la perfection et à l'ordre, comprend en elle, dans l'étude de sa diversité, toules les modifications possibles, même jusqu'aux défectuosités et aux perlurbations. C'est juste la même inépuisable fécondité qui a produit les globes célestes habités aussi bien que les comètes, les utiles montagnes et les funestes écueils, les contrées habitables et les solitaires thébaïdes, les vertus et les vices'. » Ce n'est pas à dire que l'homme reste fatalement l'esclave de cette puissance qui l'enveloppe : il peut la dominer par la sérénité de sa pensée, par l'union intime de son être avec Dieu. C est là un bonheur que la raison s'enhardit à peine à concevoir, mais que la révélation autorise à espérer. « Lors donc que tombent les liens qui nous tiennent enchaînés à la frivolité des créatures, au moment ([ui est marqué pour la transformation de notre être, l'esprit immortel, libéré de la dépendance des choses finies, va trouver dans la communion avec l'Etre infini la jouissance de la véiilable félicité. La Nature tout entière (jui soutient un rapport harmonique universel avec la complaisance de la Divinité, ne peut que remplir d'un coniciitoment j^erpétuel cette créature raisonnable qui se trouve nm'e à la source première
PREMIERES COCEPTION'S MORALES "J
de toute perfection... Les scènes changeantes de la nature ne peuvent troubler la tranquille félicité dun esprit qui s'est une fois élevé à une telle hauteur' ».
Ces idées de Kant reparaissent à nouveau parmi les conjectures et les rêves qui remplissent la troisième partie de son livre, intitulée : Des Habitants des Astres. Rien n'est plus faux, selon Kant, qu'une conception téléologique qui subordonne la marche de l'univers aux fins particulières de l'homme. Aussi bien que l homme, l'insecte pourrait juger que son existence et celle de son espèce mesurent la valeur de tout. Or, parce que la nature produit tous les êtres avec une égale nécessité, aucune classe d'êtres n'a le droit de se mettre à part : en ce qui nous concerne, il est insensé d'attendre que l'ordre des forces naturelles fléchisse devant la considération de telle ou telle fin, dont l'accomplissement, selon nos vues bornées, donnerait plus de beauté ou de perfection aux choses. Que pourrait signifier au surplus, même s'il était authentiquement établi, tel défaut de l'univers P N'est-ce pas la propriété de l'Infini d'être une grandeur qui ne saurait être diminuée par la soustraction d'aucune partie finie - ?
L'homme est lié au Tout dans sa pensée et dans son action. Quelque disproportion qu'il paraisse y avoir entre la faculté de penser et les mouvements de la matière, il n'en est pas moins certain que l'homme tire ses représentations et ses concepts des impressions que l'univers suscite en lui par l'intermédiaire de son corps. Or ce corps qui enveloppe l'esprit est d'une matière plus ou moins grossière : d'une façon générale, les corps des habitants des diverses planètes sont faits d'une matière d'autant plus subtile et légère que ces planètes sont j^lus éloignées du soleil : on conçoit donc, pour l'homme, que l'imperfection de son organisme le condamne à la servitude des idées confuses et des passions. Au fait, il semble que la destinée de la plu-
nS LA PHILOSOPHIE PRATIQI E DE KA>T
part des hommes consiste à satisfaire les plus élémentaires besoins de leur existence, à croîlre sm- place, comme les plantes, à propager leur espèce, à vieillir et à mourir : leur puissance de penser reste opprimée sous les penchants qu'elle devrait gouverner. La faculté de lier des concepts al)slraits, d'opposer au tumulte des passions la force des représentations claires reste ainsi chez beaucoup sans vigueur : si elle se manifeste chez quelques-uns, ce n'est que tard et par intermittence : la lumière de la raison n'est dans l'humanité que comme ces rayons voilés ou brisés par l'épaisseur des nuages ' .
Tout au moins la perspective souriante nous est ouverte d'un développement supérieur de la pensée dans d'autres mondes, et notre situation d'enfants de la terre nous permet d'en juger par comparaison. S'il y a au-dessous de nous des êtres dont les plus privilégiés sont ce qu est un Hottentot par rapport à un Newton, nous pouvons concevoir au-dessus de nous de ces êtres bienheureux qui sont à Newton, suivant l'expression de Pope, ce que Newton est à un singe. Et ce qui les élève si haut, ce sont ces vues distinctes de la pure intelhgcnce, qui deviennent spontanément des mobiles d'action, d'une force et d'une vivacité bien supérieures à tous les attraits sensibles. (( Avec combien plus de magnificence la Divinité qui se peint dans toutes les ciéatures ne se reflète-t elle pas dans ces natures pensantes qui reçoivent paisiblement son image comme une mer que n'agitent point les orages des passions ^ ! » Qui sait d'ailleurs si ces globes célestes ne sont pas comme les degrés matériels que doit franchir l'âme immortelle dans l'iniinité de sa vie à venir .^ N'y a-t-il pas une affinité entre le spectacle qu'ils nous offrent, le prestige qu'ils exercent sur notre curiosité, et la conscience de la destinée de l'esprit, dépassant peu à peu tout ce qui est fini, s'assurant par une plus intime union avec Dieu la perpétuité de son exis-