PREMIERES CONCEPTIONS MORALES "Q
teiice ' ? « Au fait, quand on sest rempli l'âme de telles pensées..., la contemplation d'un ciel étoile, par une nuit sereine, nous donne une sorte de joie que les nobles âmes sont seules à ressentir. Dans le silence universel de la nature et le repos des sens, la mystérieuse faculté de connaître qui est au fond de l'esprit immortel parle une langue ineffable et fournit des idées d'un sens enveloppé, qui se laissent bien sentir, mais ne se laissent pas décrire ". »
Telle est la première conception que Kant nous présente des conditions et des fins de l'action humaine. Il en emprunte visiblement le fonds aux postulats du rationalisme traditionnel, selon lesquels les progrès de la pensée déterminent les progrès de la vie morale. Faut-il noter comme l'indice d'une disposition plus personnelle le jugement pessimiste d'apparence qu'il porte sur l'humanité, sur la puissance des causes qui la tiennent presque invinciblement éloignée de son idéal ^ ? Peut-être en quelque mesure ; encore ne faut-il pas oublier que; cette façon de juger l'humanité actuelle a été souvent avouée par le rationalisme même, qui tient naturellement la possession de la raison pour un bien aussi rare que précieux, qu'elle n est pas en outre incompatible avec cette sorte d'optimisme qui cherche hors des réalités finies le principe de l'estimation définitive de l'univers. Quant au genre de conjectures, où semble s'égarer l'esprit de Kant, il révèle à coup sûr un penchant à la spéculation aventureuse et quasi-mythi-
I. I, p. 343. — C'est par des vues du même genre que Fechner, dans son /end. A\'estn, préludait aux idées constitutives de la psycho- physique.
3. I, p. 345. On songe tout naturellement à la phrase si souvent redite qui commence la conclusion de la Critif/nc de la raison pratique : « Deux, choses remphssent l'àme d'une admiration et d'un respect toujours nouveaux et qui s'accroissent à mesure que la réflexion s"en occupe plus souvent et avec plus d'insistance: le ciel étoile au-dessus de moi et ta loi morale en moi », V. p. 168. Mais la suite du développement montre bien comment dans l'intervalle Kant a pris conscience d'un autre infini que l'infini du monde visible, à savoir l'infini du monde intelligible, qui est l'infini véritable, où règne la personnalité.
3. Paul Menzer. Der £nti^ic/ilun^\sgan^ der kantischen Etliik, I Theil (Inaug.-Diss), p. 19-20.
8o LA l'Ilir.DSOPIlIE PRATIQUE DE KA\T
que, qui mt'me plus tard, en face des sévères restrictions de la Critique, continuera à se réserver quelques droits : mais il n'est pas non plus étranger au besoin qu'éprouve souvent la pensée rationaliste d'achever son œuvre de dialectique abstraite par la divination intuitive de l'essence et de la destinée des êtres. Est-ce que certaines des formules particulières dont Leibniz avait revêtu le rationalisme ne se prêtaient pas d'elles-mêmes au jeu des spécieuses analogies? Dans les conclusions de Y Histoire universelle de la nature, il y a comme un usage de l'inspiration leibnizienne très semblable à celui que Ivant plus tard, porté à plus de rigueur, reprochera à llerder '. Au moins faut-il reconnaître que déjà ces hypothèses ne sont pas développées ici sans quelque réserve ". « 11 est permis, dit Ivant, il est convenable de se divertir avec des représentations de ce genre ; mais personne ne fondera l'espoir de la vie future sur des images aussi incertaines de l'imagination '. »
Tandis (pie Yllistoire universelle de la J\alure concilie
I. Dans son Conipfe rendu du livic de Hcrder intitulé : /dées conrernu/it la pliilosophie de ihistoire de riiuiudiiité (178Ô). \ . plus loin, :>." ])artie. — Leibniz a indiqué lui-même le rôle que joue l'analogie dans son système; tout en préférant nettement les analogies (jui portent sur les êtres vivants et qui en généralisent les caractères, il signale au passage les conjectures auxquelles on peut se livrer sur les mondes célestes : « Quelques hommes d'esprit voulant donner un beau tableau de l'autre vie promènent les âmes bienheureuses de monde en monde; et notre imagination y trouve une [)artic des belles occupations qu'on peut donner aux génies. Mais quelque ctl'orl qu'elle se donne, je doute qu'elle puisse rencontrer, à cause du grand intervalle entre nous et ces génies et de la grande variété qui s'y trouve. » Nouveaux Exsais. L. IV, ch. XVI. /'/(//. ^'c-///'. Ed. Gerhardt, V, p. "^/j'i-ZiÔCi.— Incontestablement d'ailleurs la philosophie de Leibniz fournissait des thèmes à de nombreuses combinaisons par analogie, et c'était sans doute ce que reconnaissait Herder quand il appelait Leibniz un « poète dans la métaphysique ». — Remarquons encore que les Idées de llerder, en s'ins|iirant de la philosophie spinoziste cl de la philoso[)hie leibnizienne. omeltenl le crilicisme kantien et se bornent à louer Kant pour sa théorie du ciel.