‹ La philosophie pratique de KantChapitre 35 sur 361 · DÉTERMINISME · texte numérisé non relu

DÉTERMINISME

avec la conception newtonienne de la science, généralisée dans son propre sens, des intuitions philosophiques plus ou moins directement suggérées par la philosophie de Leibniz, la Nova dilucidatio ', par une interprétation et une rectification des idées leibnizienncs et Avolffiennes sur les premiers principes, s'efforce d'établir les conditions rationnelles de la science, telle que Newton l'a comprise. Les idées morales de Ivant qui étaient précédemment enveloppées dans une cosmogonie sont maintenant rattachées, avec le déterminisme quelles impliquent, à une théorie de la connaissance.

L'effort fait par Kant pour donner dans cet ouvrage une formule et une démonstration plus exactes du principe de raison suffisante, ou, comme il veut l'appeler avec plus de précision, de raison déterminante ", l'amcMe à rechercher quel est le rapport de ce principe avec la liberté humaine. Crusius soutient que ce principe ne peut être rigoureusement démontré, que, s'il pouvait l'être, il tendrait à justifier un fatalisme comme celui des Stoïciens, c'est-à-dire à nier la liberté et la responsabilité morale : autant pour cette conséquence que pour le manque d'évidence du principe, Crusius conclut que certaines choses existantes sont suffisamment déterminées par le seul fait de leur existence actuelle, que les actes libres, quand il s'en produit, sont au nombre de ces choses. Kant estime qu'une fois mieux établi, le principe de raison déterminante résiste aux critiques de Crusius et n'est incompatible qu'avec la fausse conception d'une liberté d'indifférence. Si le légitime dédoublement de ce principe en principe de la raison d'être

1. Principiorum primoriim cognitionis metaptiysiae noya dilucidatio,

2. I. p. 374. — Leibniz, au contraire, avait fini par proférer l'expression de « raison suffisante » à l'espression de « raison déterminante « qu'il avait un moment employée. (Cf. Théodicée, Phil. Schr. Ed. Gorhardt, VI, p. 127.) Wolff avait critiqué chez Leibniz l'usage de « raison déterminante » pour désigner la « raison suffisante». Philosopliia prima sive Ontologia, Ed. nov. 1730, ^ 117.

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et en principe de la raison de connaître conduit à admettre que l'existence finalement fonde l'intelligibilité du possible au lieu d'en dériver, il n'y a que l'Etre nécessaire, Dieu, qui par son être même soit indépendant de la raison d'être antécédemment déterminante ; tous les êtres contingents, sans exception, en relèvent. Que l'on suppose donné, en effet, un acte de libre volition : peut-on dire que son actualité même le détermine entièrement? Dans ce cas, il faudrait tenir pour indifférente la place qu'il occupe dans le temps, ou reconnaître qu'à un moment antérieur les causes manquaient pour le produire. Or, admettre qu'à l'absence de raison antécédente corresponde la non-existence, c est admettre qu'il faut une raison antécédente pour déterminer l'existence'. En vain invoquerait-on, pour soustraire l'action libre au déterminisme, la distinction de la nécessité absolue et de la nécessité hypothétique ; contre les partisans de la philosoj)hie de Wolff Crusius a justement montré la la vanité de cette distinction : à quoi sert à l'homme qui agit en un sens de concevoir la possibilité abstraite d'un contraire qui, dans les conditions où il se trouve, reste effectivement impossible!' Rant ne veut pas user de pareils subterfuges logiques. « De même qu'on ne peut rien concevoir de plus vrai que le vrai, rien de plus certain que le certain, de même on ne peut rien concevoir de plus déterminé que le déterminé ~. » La question n'est pas dans le degré, mais dans l'origine de la nécessité. Une nécessité comme celle qui incline la volonté divine, par les raisons comprises dans un entendement infini, ne laisse pas d'être absolue^ bien qu'elle s'accorde pleinement avec la liberté ; de même, ce n'est pas chez l'homme une moindre nécessité, une raison d'être plus vague et j)lus incertaine qui dislingne des actions physiques les actions produites par la liberté morale ; c'est la constitution de la

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nécessité par des motifs tirés de l'intelligence. L'apparcnlc indifférence de certaines de nos résolutions à l'égard des mobiles conscients dissimule simplement une reprise de notre volonté par les forces inférieures et obscures de notre être, comme la foi dans l'égale possibilité des contraires n'est qu'une imposture de l'imagination qui nous représente la tendance à varier nos états comme le pouvoir de modifier à notre gré les raisons objectives de nos actes. En réalité, quand des actes s'accomplissent sous l'empire des sollicitations et des impressions extérieures, sans qu'il y ait inclination spontanée, on peut dire qu'ils sont l'œuvre de la fatalité ; ils sont libres dès qu'ils dépendent d'une nécessité intérieure à nous-mêmes. Or, comme Leibniz, Ivant marque deux moments principaux de cette nécessité, un moment inférieur oii il s'agit de spontanéité plutôt que de liberté véritable, oii, bien que la conception monadologique de la substance soit exclue', l'ame est conçue comme un principe interne d'action, et un moment supérieur, oii la liberté est définie comme la puissance d'agir conformément à la représentation claire du meilleur possible, oii c'est précisément la nécessité rationnelle de ce genre d'action qui en fonde la valeur. Dans un dialogue qu'il institue entre Titius, partisan du déterminisme rationaliste, et Gains, partisan de la liberté d'indilTérence, Kant essaie de résoudre selon la plus pure inspiration leibnizienne les difficultés que l'on oppose à la doctrine de la nécessité morale : la liaison des effets et des causes dans l'ordre des actes volontaires, loin d'être un motif d'excuse, rend l'action essentiellement dépendante de l'agent ; elle rattache intimement en l'homme ce qu'il fait à ce qu'il est : elle l'assure eu quelque sorte du bien et du mal qu'il accomplit. « Ton action n'a pas été inévitable, comme tu parais le soupçonner.

I. V. la troisième section de la Xoi,ri rliliiridritio, où, pour justifier piiilosophiquemcnt la conception newtonienne de l'altraclion, Kanl substitue à l'idée de l'harmonie préétablie le système du commerce universel des substances. I, p. SgS/ioo.

car tu n'as pas cherché à l'éviter ; mais elle a été infaillible selon la tendance de ton désir en rajjport avec les circonstances où tu étais placé. Et cela t'accuse plus hautement. Car tu as désiré avec tant de violence que tu n'as pu te laisser distraire de ta résolution. ' » La responsahilité n'est détruite que par la contrainte que l'on est forcé de suhir passivement ; elle ne l'est point par l'acceptation de raisons qui attirent sans entraîner ; chacun de nos actes nous engage véritahlement. Par une formule de conciliation qu'il jugera plus tard ahsolument vaine, et qu'il cherchera en conséquence à remplacer-, Kant manifeste sa confiance dans un accord possible entre la nécessité des actes et la responsabilité morale, conçues comme deux vérités à reconnaître pleinement, sans atténuation ^ Mais alors même que, selon ces idées, notre conduite rentre sous notre responsabilité propre, est-ce que la tendance à remonter de raison en raison dans la série des actes n'aboutit pas à Dieu comme cause unique et suprême de tous les événements ^ Est-ce qu'il n'en reste pas moins impossible de concilier avec la bonté et la sainteté parfaites l'existence du mal, dont Dieu, par sa prescience et sa puissance combinées, paraît bien être la raison dernière et déterminante? La réponse de Kant est encore toute leibnizienne : le mal n'existe qu'en vue d'un plus grand bien, ou même du plus grand bien possible. Précisément parce que Dieu, déterminé par sa j)erfection à créer, a voulu réaliser dans ses créatures tous les degrés de perfection, il n'a pu supprimer ces causes de mal

2. Dans cette façon d'accorder la liberté et la nécessité Kant ne verra plus tard qu'un « misérable subterfuge », qu'une « pure duperie de mots » ; de la liberté identifiée à la nécessité des représentations claires, do cette liberté purement psychologique et relative, il dira qu'« elle ne vaudrait guère mieux au fond ([ue la liberté d'un tourne-broche qui, lui aussi, une fois qu'il a été monté, exécute de lui-même ses mouvements. » Kriii/,- der praktisciten Vernuiift (i'« partie, livre I, ch. ni), V, p. 101-102.

3. Sur la double aflirmation du déterminisme et de la responsabilité morale dans la doctrine ultérieure, v. Kiitik der reineii Vernunft (Dialectique transcendunlale, livre 11, ch. 11, section IX, 3), 111, p. 383-384; Kritik der praktisclwn ]'crnuiift (i'"'' partie, livre 1, ch. m), V, p. 102-ioJ.

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