‹ La philosophie pratique de KantChapitre 36 sur 361 · OPTIMISME · texte numérisé non relu

OPTIMISME

qui n'eussent pu disparaître qu'avec de très glorieuses images de sa sagesse et de sa bonté. Si Dieu déteste le mal, il a encore plus d'amour pour les perfections plus considérables qui en peuvent provenir. Bien entendue, la doctrine de la nécessité morale ne porte pas plus d'atteinte à la bonté et à la sainteté de Dieu qu'à la liberté et à la responsabilité de l'iiomme '.

Kant adliérait donc pleinement à l'optimisme de Leibniz". Il maintint son adbésion aussi ferme au milieu de l'émotion et des discussions que provoqua le tremblement de terre de Lisbonne. Les trois petits écrits qu'il publia pour

2. Il faut noter cependant que Kant semble n'avoir pas adopté tout d'abord sans quelque restriction l'optimisme leibnizîen. En 1763, l'Académie de Berlin avait mis au concours pour 1765 une étude sur le système de Pope résumé dans cette formule: tout est bien, et elle engageait clairement dans son programme à le comparer avec le système de Leibniz. Ce sujet qui provoqua les critiques et les railleries de Lessiug dans l'écrit anonyme qu'il publia avec Mcndelssohn sous le titre « Pope eiii Melaphysiker ! » (Danzig, I755) attira au contraire sérieusement l'allention de Kant. En cela peut-être Kant cédait au souvenir de l'enseignement d'un professeur de l'Université de Kœnigsberg, I\appolt, qui en 17^1 avait expliqué les Essays on mari de Pope, qui, l'année suivante, avait annoncé comme sujet de cours une Théodicée à'di])rhs Pope (V. Benno Erdmann, Martin Kautzen, p. i^^o, note). On ne sait pas s'il concourut effectivement. Toujours est-il que nous avons dans les Feuilles détachées, publiées dans ces derniers temps par Reicke (Lose Bldlter ans Kants Naclilass, Kœnigsberg, I, 1889; II, i8g5; III, 1898) des fragments du travail qu'il avait préparé. Est-ce par condescendance pour les intentions qu'avait pu avoir l'Académie en proposant ce sujet.-* Ce qui est certain, c'est que la doctrine de Leibniz est jugée par Kant inférieure à celle de Pope. Elle encourt selon lui les objections suivantes: 1" si l'on peut accorder avec la sagesse de Dieu le fait d'avoir accepté le mal comme moyen pour un plus grand bien, comment accorder avec son infuiic puissance la fatalité métaphysique qui lui impose cette condition ? Le défaut du système Icibnizien, c'est qu'il représente le plan du meilleur univers tour à tour comme dépendant et comme indépendant de la volonté divine : il y a là un dualisme inacceptable ; 2" c'est aussi une faiblesse pour le système, que le mal existant dans le monde ne puisse être expliqué que par la supposition préalable de l'existence de Dieu; on perd le bénéfice de la preuve que pourrait fournir pour l'existence de Dieu le monde justifié tout d'abord dans son ordre et dans sa perfection. D 32, D 33, I, p. 293-3o2. V. aussi la première page de E fig, II, p. 235-236, qui paraît se rapporter au même sujet et à la même épo(jue.

donner l'explication physique du phénomène ^ sont dirigés dans leur esprit général contre cette téléologie superficielle qui considère l'existence et le honheur de l'homme comme les fins de la nature, et qui voit par suite autant de maux ou de punitions dans les atteintes des lois naturelles aux désirs humains". Mesure hicninexacte et souvent contradictoire pour juger les événements. La même secousse qui a détruit Lishonnc a multiplié à Teplitz des sources d'eaux curatives. (( Les hahitants de cette dernière ville avaient leurs raisons de chanter Te Deumlaudamus, tandis que ceux de Lisbonne entonnaient de tout autres chants ^ » (( L'homme, ajoutait Kant, est si épris de lui-même qu'il se considère purement et simplement comme l'unique but des arrangements de Dieu, comme si ces derniers n'avaient à viser qu'à lui seul, pour régler là-dessus les mesures à prendre dans le gouvernement du monde. Nous savons que l'ensemble de la nature est un digne objet de la sagesse divine et de ses arrangements. Nous sommes une partie delà nature, et nous voulons être le Tout'. »

La question de la Providence et du mal, posée ainsi par les circonstances, resta longtemps à Tordre du jour et fut longuement débattue, en particulier dans les chaires académiques. Kant la reprit dans ses Considérations sur Voptimisnic ' qu'il écrivit en guise de programme de ses leçons du semestre d'hiver i 709-1 7G0. Sa solution est plus que jamais, avec une fidélité presque littérale, la solution leibnizienne. Il la soutient comme une vérité qui va de soi. Il critique sur un ton d'ironie tous ceux dont le secret amourpropre n'estime une thèse que pour l'clTort qu'elle coûte

1. Von den Uvsachen der Erdcvschutteriuigeiu 17-^6; Geschichte iind Nalurhesclncihuiii:; der wcvfnvurdii^slvn Vorfullo des Erdhebens..., 1766 ; Fort^enctzie llctrachlung dcr seitciniger Zeit wahrgenommcnen Erdersc/iiitlcrungrn, 17.56.

Page 1