il, p. 3l(J
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([u'il vient de citer, en même temps qu'il adopte d'eux la llicse qui lait du sentiment l'origine de la vie morale. Ce (pii l'attire dans leur doctrine, c'est par opposition au logicisme de l'école de WollT, l'idée que la moralité n'est pas œuvre de réflexion et de calcul, qu'elle est le fruit naturel du cœur, qu'au lieu de s'imposeï" par des combinaisons tlictices et des modes extérieurs de discipline, elle se fait immédiatement agréer par sa beauté même, par l'barmonic qu'elle établit entre l'amour de nous-mêmes et l'amour d'au- Irui, par l'accord qu'elle fait régner dans la vie sociale. Ce qu'il y a en elle de spontané s'oppose à ce qu'on la fasse dériver d'une autre source. Ainsi tombent d'ailleurs bien des préjugés entretenus par l'esprit d'autorité, de quelque forme qu'il se revête, métapliysique ou religieuse. Considérer la moralité comme un état naturel, comme l'épanouissement même de notre nature, non comme le triomplie laborieux et incertain d'une contrainte extérieure sur des pencliants en révolte, admettre que nos dispositions et nos résolutions morales sont entièrement à notre portée, sans secours comme sans commandement d'en liaut, qu'elles n'exigent en fait de raison (jue celte raison naturelle ellemême, qui, au lieu de prétendre créer des mobiles, s'applique uniquement à ordonner le jeu délicat de nos inclinations réelles, ramener l'explication de la vie morale à une simple observation bien conduite des tendances dont résultent nos mœurs : c'est reconnaître que l'homme est capable de trouver en lui la mesure suffisante et complète du bien, et qu'il peut juger par là les puissances étrangères et supérieures dont on fait arbitrairement dériver le système des règles à son usage. Les conceptions métaphysiques et religieuses apparaissent donc, selon qu'on les estime vraies, comme des compléments au lieu d'être des fondements de la moralité. C'est de l'homme, en tout cas, qu'il faut partir: toute vérité, surtout pratique, ne peut être qu'une donnée humaine. Cet anthropomorphisme moral s'oppose directement, et de toute la force que communique un sens plus vif
lO'l LA PHILOSOPHIE PR.VTIQIE DE RANT
du concret, à l'esprit d'impcrsonnalilc abstraitequi avait, dès l'origine de la spéculation moderne, exclu de la vérité les formes spécifiquement humaines de la vie et de l'action ; et il est peu surprenant que Kant s'en soit laissé toucher juste au moment où il s'apercevait par ailleurs de limpuissance de la métaphysique ordinaire à fournir autre chose que des principes formels. Il en garda toujours une idée essentielle, qu'il essaya plus taid de faire valoir autrement : c'est que seule l'analyse directe de la moralité comme fait humain, c'est-à-dire de la conscience morale commune, permet d'établir une doctrine morale ; seulement par la pratique d'une autre analyse que l'analyse psychologique des Anglais et des Ecossais, il crut découvrir (juc la conscience enveloppe de quoi se confirmer par-delà ses propres données.
Dans cette inllucnce d'ensemble, il ne paraît guère possible de discerner exactement ce qui revient en particulier à Shaftesbury, à Hutcheson, à Hume, d'abord parce que Kant n'olïrc, pour opérer ce discernement, aucune indication expresse, ensuite parce que les conceptions morales de ces trois philosophes présentent nombre de traits communs '. Sans doute, ce que Shaftesbury a plus spécialement suggéré à Kant, c'est cette pensée générale d'harmonie universelle, grâce à laquelle se rapprochent la moralité et la beauté, les inclinations individuelles et les inclinations sociales, et en même temps cette sorte de respect esthétique de la nature humaine, qui se traduit par la finesse, l'élégance ,^ la noblesse des observations ". Ce que Hutcheson
I. Cf. A. Espinas, La Philosophie eu /icosse au xviii" sfèr-/^\ Revue philosophique, t. XI et XII, particulièrement XI, p. iiS-iSa; XII, p. i35-i38.
3. Du Kant d'alors Herder disait (h'rilische Walder : Vierles Witldchen) : « Kant, c'est tout à fait un observateur social, c'est tout à fait le philosophe cultivé... Le grand et le beau dans les hommes et les caracti'-res humains, dans les tempéraments, les penchants des se.vcs, les vertus et onliii les caractères nationaux : voilà son monde, où il pousse la finesse des renia r cpics jus(|u'aux plus fines nuances, la finesse des analyses jusqu'aux mobiles \c> plus secrets, la finesse des définitions jusqu'à mainte petite singularité — tout à fait un philoso[)ho du sublime et du beau de l'humanité ! El dans cette philosophie humaine un Shaftesbury de rAllemagnc. » Ed. Suphan, t. IV, p. 175- 176.
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a dû surtout lui révéler, c'est l'existence de ce sens moral, aucjuel Shaftesbury n'avait accordé qu'un rôle secondaire et dérivé, et qui apparaît, sans aucune présupposition d idée innée, ni de connaissance, comme un principe primitif et direct d'estimation des actes humains '. Enfin il est possible que Hume l'ait surtout intéressé à ce moment par sa façon de philosopher, en de libres essais, sur les causes qui expliquent les dilférences et les ressemblances des mœurs, par son ingéniosité à démêler les nuances delà moralité diffuse dans la vie sociale '. Kant en tout cas reçoit de
I. Borowski témoigne du soin loul particulier avec lequel Kant avait, sur les questions morales, étudié Ilutclieson. Daratelliing des Lehens und Charakters Iinmaiiuel Kaiits, p. 170. — Hutcheson disait : « L'auteur de la Nature nous a portés à la vertu par des moj'ens plus sûrs que ceux qu'il a plu à nos moralistes d'imaginer, je veux dire par un instinct presque aussi puissant que celui qui nous excite à veiller à la conservation de notre être. Il a mis en nous des affections assez fortes pour nous porter aux actions vertueuses et donné à la vertu une apparence assez aimable pour que nous puissions la distinguer du vice, et devenir heureux par son acquisition. » Recherches sur l'origine des idées que nous a\'ons de In beauté et de la vertu, traduit sur la quatrième édition anglaise, 2 vol., Amsterdam, 1749, t. I, p. 7. « Le sentiment moral que nous avons de nos actions ou de celles des autres a cela de commun avec nos autres sens, que, quoique le désir d'acquérir la vertu puisse être contrebalancé par l'intérêt, le sentiment ou la perception de sa beauté ne saurait l'être » Ibid., t. II, p. 3o (ainsi Kant professera que si notre volonté est faillible, notre jugement moral est quasi-infaillible), k Ce sentiment moral, disait encore Hutcheson, non plus que les autres sens ne présuppose ni idée innée, ni connaissance, ni proposition pratique. On n'entend par là qu'une détermination de l'esprit à recevoir les idées simples de louange ou de hlâme à l'occasion des actions dont il est témoin, antérieure à toute idée d'utilité ou de dommage gui peut nous en revenir. Tel est le plaisir que nous recevons de la régularité d'un objet ou de l'harmonie d'un concert, sans avoir aucune connaissance des mathématiques, et sans entrevoir dans cet objet ou dans cette composition aucune utilité différente du plaisir qu'elle nous procure. » Ilnd., t. II, p. '47- « Ce sentiment moral n'est point fondé sur la religion. >t fbid., t. II, p. 35.
2. La première mention que fait Kant de Hume se trouve dans le dernier chapitre des Observations sur le sentiment du beau et du sublime, qui traite des Caractères nationaux, II, p. 276, et elle se rapporte à une note de V Essai de Hume sur les Caractères nationaux, éd. Black et Tait, 1836, Edimbourg, III. p. 236. Il est bien visible que le chapitre de Kant a été inspiré par l'Essai de Hume. — A ce moment, il n'est pas douteuv que Hume n'ait agi sur Kant : mais de quelle façon et jusqu'à quel point.' Benno Erdmann, pour confirmer sa thèse d'après laquelle l'interruption du sommeil dogmatique, par Hume, dont il est parlé dans les Prolégomènes, doit être placée après 1772, vraisemblablement au commencement de 177'!, prétend que l'influence de Hume, dans la période de 1760, a été restreinte à des questions de morale et d'observation sociale, que Kant à cette époque, voit dans Hume,
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,V PIIII.OSOPIIIF, l'RATTOrE DE RA>T
lous la conviclioli opiiiiiistc de l'aplitudc naturelle de riiomme à la vertu ; par l'adliésion qu'il donne aux morales anglaises du sentiment, il commence à exprimer, sous une l'orme cju'il estimera plus tard inférieure et même inexacte, sa foi dans l'autonomie de la conscience ; il en appelle des consiructions des philosoj)hes, théoriquement mal fondées et pratiquement inutiles, aux révélations de la nature intérieure ; en ce sens d'ailleurs il est encore puissammcn-t incité par la lecture de Rousseau ', dont T influence sur lui, manifeste par des allusions de son Programme, se combine dès à présent avec celle des moralistes anglais ^
Cette iiispiralion nouvelle le libère pour un temps des manièies tle penser et aussi des manières d'écrire purement didactiques : le besoin qu'il éprouve de dégager d'une méta-
non lo criti(|iie de la raison humaine, mais uniquement le moraliste et l'essayiste. Benno Erdmann emprunte ses princi[)ales preu\es aux renseignements laissés par llerder sur ses années de Kœnigsberg ; engagé par Kanl dans la lecture de Hume et de Rousseau, Herdcr avait en ellet considéré dans Hume, non l'cmpiriste, mais le « philosophe de la société humaine ». Kant und Hume uni iy62, Archiv fur Geschichle der Philosophie, I, p. 62-67. ^- ^^ lettre de Ivant à Herder du 9 mai 1767 (^Briefwcclitiel, I, p. 70) et la réponse de Herdcr, de novembre 1767 {/hid., p. 78), qui rendent plausible la llièse dél'enduo [)ar Benno Erdmann dans cet article.
I. Un autre écrivain français, dont Kant a du à ce moment goûter et peut-être essayer d'imiter la manière, c'est Montaigne. Les Essais étaient un lie ses ouvrages de prédilection. V. Reicke, Kantiaiia, p. i5, p. fiÇ). Il mettait cependant Hume bien au-dessus de Montaigne. V. la lettre à Herder, citée plus haut.
9.. A ces deux sortes d'influences réunies paraissent se rapporter des réllcxions comme colles-ci : « L'entendement sain est empirique et pratique, l'entendement subtil estspécidalif, va au-dessus de l'expérience et hors d'elle. » Beimo Lrdmann, licflexioneti zuv Aiil/ir(>p(>loi>i(', noai/i, p. iio. — « L'enlendcment sain consiste dans les lois empiiicpics de cause à effet, la saine raison dans les lois rationnelles universelles de la moralité, mais i/i co/icrelo. Demandez donc à un homme sans instruction ce qu'est la justice ; — mais il sait co qui est juste. L'entendement sain est pratique : parce qu'il comprend l'apiiliralion des règles aux cas. L'entendement cultivé par la science dévie, liiisipi'il conclut de l'universel et de l'indétermiiu'' /// (ihstiacto au déterminé, ri'iileiidenient commun aussi, quand il rend universelles ses règles particulières. L'entendement sain est plus indispensable que la science et ne peut s'acquérir par elle. » Ihid., n" 2i5, p. iio.
LE SENTIMENT COMME PRINCIPE DE T. V MORALE TOy
physique incomplèlc et arbitraire la signification réelle et idéale de la vie humaine développe en lui à un degré remarquable le sens de l'observation morale. C'est le moment où il a été le plus indépendant des formules d'école, des formules qu'il avait reçues comme de celles qu'il devait à son tour s imposer à lui-même. Il se plaît à montrer la diversité des aspects sous lesquels l'humanité se présente, à relever les variétés de caractères selon l'âge, le sexe, la nation ; en traits larges et brillants il esquisse une sorte de psychologie des peuples ' : tout cela dans une langue volontairement assouplie, où se révèle cependant au naturel un heureux mélange de finesse et de bonhomie. Telles sont ses Observations sur le sentiment du Ijeau et du sulAinie, j)arucs un peu avant le Programme doses leçons: toutefois dans leur grande liberté d'allure, elles portent la marque très visible de la préoccupation qu'il avait d'aboutir par une autre voie que la spéculation abstraite à la définition des principes propres de la moralité. Les sentiments moraux y sont, il est vrai, rapprochés des sentiments esthétiques ; c'est que ceux-ci sont élevés à la hauteur des sentiments moraux. Et surtout une distinction importante est faite entre les sentiments moraux qui méritent strictement ce nom et les sentiments moraux qui n'ont ce titre que comme auxiliaires d'une vertu imparfaite ou comme substituts d'une vertu manquante : de telle sorte que dans son effort même pour atteindre à la compréhension la plus souple et à certains égards la plus conciliante de la nature humaine, Kant veut réserver les droits de la pure morale à n'être pas confondue avec ce qui l'imite ou ce qui prétend la remplacer.
G est ainsi qu'il y a des qualités aimables et belles qui. à cause de leur harmonie avec la vertu, sont justement qualifiées de nobles, et qui cependant ne sauraient être mises au nombre des sentiments vertueux. « On ne peut certaine-
I. Beol)aclitungeii ûhcr das Gcfûlil des Scliûiien and Erltaheiieii, 176/1, (jualrième section, II, p. 267 srj.
Io8 LA PIIILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT
ment pas appeler vertueuse la disposition d'âme, qui est la source de ces actions auxquelles sans doute la vertu tendrait aussi, mais d'après un principe qui ne s'accorde qu'accidentellement avec elle, et qui peut aussi, par sa nature, en contredire souvent les règles universelles. Une certaine tendresse de cœur, qui se convertit aisément en un chaud sentiment de pitié, est belle et aimable : car il y a là la preuve d'une bienveillante participation au sort des ïiutres hommes, à laquelle conduisent également les principes de la vertu. Mais cette passion de bonne nature n'en est pas moins faible cl toujours aveugle. Supposez en effet que celle impression vous pousse à secourir de votre argent un malheureux, mais que vous soyez débiteur d'un autre et que vous vous mettiez par là hors d'état de remplir le strict devon- de la justice, évidemment l'action ne peut provenir d une intention vertueuse, car une intention de ce genre ne saurait vous pousser à sacrifier une obligation plus haute à un entraînement aveugle. Si au contraire la bienveillance universelle à l'égard de l'espèce humaine es-t devenue en vous un principe auquel vous subordonnez toujours vos actions, alors l'amour pour le malheureux subsiste encore, mais seulement il est, d'un point de vue supérieur, remis à sa place exacte dans l'ensemble de vos devoirs. La bienveillance universelle est un principe de sympathie pour le mal d'autrui, mais c'est aussi en même temps un principe de justice, qui vous commande maintenant de ne pas accomphr l'acte en question. Or, dès que ce sentiment a été élevé à l'universalité qui lui convient, il est sublime, mais plus froid. C'ar il n'est pas possible que notre cœur se gonfle de tendresse par intérêt pour tout homme et s'abîme dans la tristesse à chaque malheur d'autrui ; autrement l'homme vertueux ne cesserait, comme Heraclite, de fondre en larmes par compassion, et cependant toute cette bonté de cœ'ur ne saurait faire de lui qu'un désceuvré sensible *. ))