‹ La philosophie pratique de KantChapitre 88 sur 361 · p. Sn · texte numérisé non relu

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les distinguant, les deux significations essentielles du concept, d'une part la signification transcendantale, qui dépasse les limites de la volonté proprement dite et qui s'applique au moi-sujet en vertu d'une démonstration rationnelle pure, ensuite la signification pratique, qui est impliquée uniquement dans l'activité du vouloir, qui est vérifiée par l'expérience en même temps que requise par la morale.

Pareil dualisme se retrouve dans la solution que Kant apporte au problème de l'immortalité : d'une part il n'y a que la preuve transcendantale de l'immortalité qui soit rigoureuse ; d'autre y)art il n'y a que la preuve morale qui, malgré son insuffisance logique, soit efficace, parce qu'elle est liée directement à la conscience du devoir et au système des convictions pratiques. La preuve transcendantale est une sorte de preuve ontologique qui rappelle de près l'argumentation du Phédon ; c'est du concept de l'âme que se déduit son" immortalité. En elTet, le concept de l'àme suppose qu'elle est un sujet capable de se déterminer par soi, d'être par conséquent la source de la vie qui anime le corps. Du corps matériel la vie ne peut dériver, puisque la vie est spontanéité et que la matière est inertie : loin d'être le principe de vie, le corps matériel est plutôt obstacle à la vie. C'est donc de l'âme que la vie vient essentiellement: et puisque l'âme produit les actes vitaux indépendamment du corps, elle continue en vertu de sa nature même à les produire après la mort '.

Les autres arguments allégués en faveur de l'immortalité ne sont pas, à parler strictement, des preuves ; ils ne font que justifier l'espérance de la vie future". Ils la justifient du reste très inégalement. 11 y a une preuve empirique, tirée de la psychologie, que Ivant expose assez faiblement et qui a selon lui une importance surtout négative ; elle consiste à critiquer la thèse qui fait dépendre le développement des facultés spirituelles du développement des

LES LEÇO>S SUR LA METAPHTSIQUE l'jl

facultés corporelles : de ce que l'on constate sur 1 âme liée au corps il est impossible de conclure à ce que 1 âme serait sans le corps '. Il y aune autre preuve également empiricopsychologique, mais fondée sur des principes cosmologiques, preuve que Kant appelle encore preuve par analogie, d'importance beaucoup plus décisive, et soutenue par des conceptions téléologiques qui seront pour la pensée kantienne dun fréquent usage et d'un grand sens. L'immortalité de l'âme est ici conclue par analogie avec la nature. Dans la nature il n'y a pas de forces ou de facultés qui ne soient appropriées à une certaine fin, qu'elles doivent réaliser. Or dans l'âme humaine nous trouvons des forces et des facultés qui n'atteignent pas en cette vie leur fin. Il faut donc que l'âme humaine puisse arriver ailleurs que dans cette vie à l'exercice complet de ces forces et à la complète mise en valeur de ces facultés. Pour appuyer la mineure de ce raisonnement, Kant invoque surtout l'insatiable curiosité de l'intelligence humaine, attirée infiniment au delà de ce qu'exige sa destinée terrestre, et aussi la vocation profonde de la volonté humaine pour la moralité et la justice, infiniment supérieure à ce que la nature sensible de ce monde permet de réaliser".

Cette preuve par analogie nous rapproche par quelquesunes de ses considérations de la preuve pratique par excellence, qui est la preuve morale ou, pour mieux dire, théologico-morale '\ Celle-ci a pour principe que nos actes sont

2. P. 245-252. Ci". Benno Erdmann, Reflexionen Kanls, II, n°^ 1278, 1274, 1275, p. 362-363. Kant note que la beauté de cette preuve par analogie vient de ce qu'elle évite les explications théoriques compliquées et de ce qu'elle conclut, comme on physique toutes les fois que la nature d'un objet est caché, de ses caractères apparents à ses caractères invisibles. — Il faut remarquer que Kant se servira ailleurs de la majeure et de la mineure du même argument pour conclure que, les fins de l'homme étant disproportionnées avec les résultats obtenus au cours de sa vie, il doit y avoir un progrès de l'espèce humaine qui supprime celte disproportion en recueillant et harmonisant dans une sorte d'œuvre d'ensemble les œuvres incomplètes des individus. Cf. Idée zu eiiier allgemeinen Geschichte, IV, p. i44-i45.

3. Dans les Réflexions, Kant établit, parmi les preuves morales de l'immortalité, une distinction entre les preuves purement morales et les preuves

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soumis à cette règle sainte qui est la loi morale. La loi morale nous est connue a priori ; elle exige que nos actions, ou plus spécialement nos intentions, soient en accord avec elle et par là nous rendent dignes d'être heureux. Elle présente donc le bonheur, non pas comme une fin à poursuivre, mais comme un état à mériter. Or, dans ce monde, il n'y a aucune voie qui assure le bonheur à la vertu ; même le vice habile se procure plus sûrement les avantages dont seule la vertu devrait jouir. Dès lors, àne la considérer que dans son rapport avec la vie présente, la loi morale apparaîtrait sans force et trompeuse. Mais la théologie ou la connaissance de Dieu vient ici à notre secours. En Dieu je conçois un Etre qui peut me l'aire participer à la félicité dont je me suis rendu digne par mon obéissance à la loi morale : et comme la vie présente a exigé de moi le renoncement à un bonheur temporel, il faut qu'il y ait une autre vie où le bonheur et la vertu soient en parfaite proportion. Cela seul peut faire que l'honnête homme ne soit pas un insensé '.

Cette preuve peut être dite en un sens a priori', si l'on admet qu'il y a. à côté de l'a priori transcendantal, un a jjrinri pratique. Elle n'en est pas moins théoric[uement insutïisante : de ce que nous ne voyons pas en ce monde le vice puni et la vertu récompensée, il ne suit point que le vice n'ait pas dès à présent en lui-même sa punilion et la vertu sa récompense : notre jugement sur le rapport des sanctions à la conduite est trop extérieur pour être assuré d'être vrai. D'autre part, la perj^éluifé infinie de la vie fnture dépasse trop tnanifestement les hmites dos droits que

théologinues. II. n" iii^o. p. 061, n" I28:>, p. o6ô. Les f.fro/is sur la Métnf)liysi(fiie ne font pas cette distinction

1. P. 238-2:'ji. — C'est la preuve par analogie, en tant i[uV'lle porte snr l'obslaclc opposé en ce monde à notre etlbrt moral, tpii loiirnira surtout dans la Critique de la liaison pratique le contenu du postulat de rimmorlalité, tandis (pie la preuve morale fournira surtout le contenu du postulat de l'existence de Dieu.

LF.S LEÇONS SUU I.A METAl'in Slgl E l'O

nous avons aux joies et aux peines ultra-terrestres. Enlln les êtres humains qui nont pu faire aucun usage de leur raison, les enfants, les sauvages, seraient exclus de Fimmorlalité. Mais cette preuve est tout à fait suffisante au point de vue pratique ; car elle vaut alors par 1 influence quelle a sur nous, et du moment quelle se lie en nous à noire sentiment moral, elle exclut toutes les objections qui prétendraient l'infirmer'. Dès lors il importe peu quelle se borne à susciter une espérance au lieu de procurer une certitude ; l'espérance de l'immortalité doit suffire à nous en rendre dignes; une plus claire connaissance nous enlèverait, au contraire, l'ardeur qu'il faut pour y prétendre. Il ne faut pas que le souci de la vie future détermine notre façon d'entendre et d'accomplir actuellement notre destinée. « La grande affaire, c'est toujours la moralité, c'est la chose sainte et inviolable que nous devons préserver, et c'est aussi le principe et là: fin de toutes nos spéculations et de toutes nos recherches... Si les idées de Dieu et d'un autre inonde n'étaient pas liées à la moralité, elles ne seraient bonnes à rien". »

>ous voyons parla dans quel esprit sera également traitée la théologie rationnelle : la même distinction y apparaîtra entre la rigueur démonstrative de la raison pure, mais qui reste sans efticacité pratique, et l'influence décisive de la conviction morale qui reste, au point de vue théorique, insuffisamment fondée. Seulement cette distinction s'y atténue par endroits en vertu d'une tendance très manifeste à considérer que la raison en général est impuissanteà établir la vérité objective de ce qui est premier en soi. La preuve transcendantale de l'existence de Dieu est constituée par ceci, que cette existence supprimée, notre intelligence et notre volonté sont en contradiction avec elles-mêmes. Kant marque la même répugnance qu'il avait déjà autrefois montrée

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