‹ La philosophie pratique de KantChapitre 89 sur 361 · P. 26o-2Gl · texte numérisé non relu

P. 26o-2Gl

à admettre 1 argument ontologique selon la formule qui conclut de l'idée, c'est-à-dire du possible conçu, à l'existence, car l'existence est une position, non un prédicat ' ; il expose avec de visibles préférences la preuve selon laquelle le possible conçuparlapenséesupposel'Etre souverainement réeP. Mais cette démarche par laquelle la raison remonte, dans l'usagede ses facultés, à ce qui en estla condition suprême, n'a qu'un caractère hypothétique, puisqu'elle aboutit simplement à une supposition qui lui est indispensable pour ne pas se démentir, qui donc reste relative à elle et ne saurait jamais représenter adéquatement un Etre nécessaire en soi. Ce que Kant appellera plus tard V Idéal de la Raison pure ne s'affirme que par une supposition relative"^ : la raison ne peut pas plus conclure par concept à l'existence absolument au-dessus d'elle qu'à l'existence absolument en dehors d'elle. La preuve transcendantale de l'existence de Dieu reste donc frappée de subjectivité, et bien qu'elle exprime une tendance légitime de la raison, elle ne peut malgré tout produire en nous qu'une croyance. Kant arrive ainsi à surmonter le dualisme qu'il avait autrefois admis de la croyance et de la raison et à constituer l'idée de la croyance rationnelle. Seulement tandis que plus tard il fera valoir cette idée principalement dans le domaine de la raison pratique, réservant le nom de maximes régulatrices aux hypothèses de la raison quand elles répondent à une exigence théorique, ici il l'applique aussi bien aux démarches suprêmes de la raison théorique qu'aux convictions dépendantes de la raison pratique. « La connaissance de Dieu n'a jamais été plus qu'une hypothèse nécessaire de la raison théorique et pratique... Elle n'en a pas moins une certitude pratique ou un titre de créance tel que, alors même qu'elle ne pourrait pas être démontrée, celui qui veut user de sa raison et de sa libre

3. Cr. Kritik der rei/ieii Vurniiiift, 111, p. 4^>'-4-^>7, p- '-x^o.

LES LEÇONS SIR LA METAPHYSIQUE I -a

volonté doit nécessairement la supposer, s'il ne veut pas agir comme un animal ou un méchant. Or ce qui est une supposition nécessaire de notre raison est tout comme s'il était lui-même nécessaire. Ainsi les principes subjectifs de la supposition nécessaire sont tout aussi importants que les principes objectifs de la certitude. Une telle hypothèse, qui est nécessaire, se nomme croyance... La ferme croyance, qui résulte simplement de ce que quelque chose est une condition nécessaire, est quelque chose de si complètement sûr, de si bien fondé subjectivement, que rien de ce qui repose sur des raisons objectives ne peut être mieux affermi dans l'âme que cela. — La solidité de cette supposition est tout aussi forte subjectivement que la première démonstration objective de la mathématique, quoiqu'elle ne soit pas aussi forte objectiA^emeut. Sij ai une ferme conviction subjective, je ne lirai jamais les objections que l'on élève contre... Cette foi subjective est en moi tout aussi ferme et même plus ferme encore que la démonstration mathématique. Car sur cette foi je peux tout parier ; tandis que si je devais tout parier sur une démonstration mathématique, je pourrais hésiter ; il pourrait se faire en effet qu'il y eût ici quelque point sur lequel l'intelligence se fût trompée ' . »

Précisément parce qu'il admet ce rôle de la foi jusque dans la connaissance théorique de Dieu, Kant peut faire une place, tout en la limitant, aux jjreuves qui ne prétendent pas à une forme rationnelle aussi pure. Même la théologie transcendantale, qui a l'avantage de nous présenter dans sa pureté le concept de l'Etre* nécessaire ou de l'Etre souverainement réel, a le défaut de nous priver du Dieu vivant, que réclament l'intelligence commune et la conscience"; et puisque d'autre part elle ne peut malgré tout son effort produire que des affirmations relatives aux besoins spéculatifs de la raison, elle ne saurait em-

iy6 lA iMiii,(j>ui'iiii: i'K\ri(jLi- Di: kvnt

pèclier, tout en gardant un droit de censure, les autres formes de théologie, dont les aflirmations sont relatives aux intérêts pratiques de cette raison même. C'est ainsi que la théologie naturelle qui présente Dieu comme cause du monde par intelligence et liberté, si elle n'atteint pas à une puissance de démonstration parfaite, a du moins une puissance de persuasion très profonde ; l'ordre qu'elle se plaît à découvrir dans l'univers excite l'activité et contribue à la culture de l'esprit ; c'est un ordre de fins, plein d'attrait pour une volonté ' . Assurément la théologie naturelle est exposée à l'anthropomorphisme, puisqu'elle emprunte à l'expérience de la nature humaine les principaux attributs de Dieu - : mais dès quelle prend garde que son procédé est purement analogique et ne doit pas aboutir à des assertions dogmatiques, elle a le droit d'en uscr\ Enfin la théologie morale présente Dieu comme un Etre souverainement' bon et parfaitement saint ; elle est fondée sur la nécessité d'admettre que la loi morale, aussi certaine que les autres connaissances de la raison, exige pour les actions bonnes qu'elle ordonne un bonheur en proportion avec elles. Si l'on ne leconnaît pas que, grâce à un Dieu qui gouverne le monde par une volonté morale, le bonheur est assuré à celui qui par sa vertu s'en est rendu digne, la loi morale peut être un principe servant à juger, elle n est pas un principe servant à agir. Cette sorte de preuve n'est seulement tirée de raisons pratiques, elle produit elle-même un effet pratique : d'oihson importance extrême dans l'éducation de l'homme'. Ainsi, malgré de fréquents retours aux traditions dogmatiques en la matière, surtout sur la question de l'optimisme', Kant incline à faire prévaloir la théologie populaire sur ce qu'il appelle

3. P. 809 sq. — V. plus loin (Iciixicine jiarlie, chaiùlre 11. ;,. P. :.88-2()',.

j. P. 00 'i sq.

Page 1