‹ La philosophie pratique de KantChapitre 90 sur 361 · LES LEÇONS SUR LA MÉTAPIIYSIQI E I · texte numérisé non relu

LES LEÇONS SUR LA MÉTAPIIYSIQI E I

la théologie arrogante : la théologie arrogante, dit-il \ se targue de son érudition et de sa science : mais pour mesurer la hauteur d'une étoile, à quoi sert la hauteur d'une tour par rapport à la vallée ? De même la théologie érudite et raisonneuse apporte hien peu pour la connaissance de Dieu en comjiaraison de la croyance créée par la considération de la loi morale ; ou plutôt elle est souvent une source de sophismes".

L'exposition des preuves de l'immortalité et de l'existence de Dieu enveloppe l'idée que Kant se fait de la moralité. Cette idée est hien loin encore d'être épurée de tout alliage eudémoniste. Si Kant n'admet pas que la recherche du honheur soit le mohile direct de notre con-

1. Passage qu'on ne trouve pas dans le manuscrit édité par Politz, mais dans les deux autres manuscrits qui fournissent à quelques variantes j)rès le mémo texte, — cité par Heinzc, Vorlesurigeii Kants iiher Mclaphysi/^, p. (h (54i). ^

2. C'est une théologie philosophique qu'expose Kant ici, malgré les tendances et les idées nouvelles par lesquelles il modifie les doctrines religieuses du rationaUsme ordinaire. Il ne mentionne qu'en passant le Christianisme. — Dans la nouvelle édition de la Correspondance se trouvent, parmi des lettres de Kant à Lavater, une lettre du 28 avril 1770, ainsi qu'une lettre complémentaire simplement en projet, qui indiquent ce qu'élait alors le Christianisme pour la pensée de Kant. Kant distingue entre la doctrine fondamentale et la doctrine subsidiaire de l'Evangile : la doctrine fondamentale, la pure doctrine du Christ, c'est que nous devons avoir vnie foi absolue dans l'assistance de Dieu pour achever de réaliser ce qui dans le bien voulu et énergiquement poursuivi par nous dépasse notre pou\oir ; la doctrine subsidiaire, que consliluenl les dogmes du ^Nouveau Testament, définit la nature des pratiques par lesquelles nous pouvons obtenir le secours divin. Il est arrivé que les Apôtres ont l'ait de cette doctrine accessoire la doctrine principale, en raison de la nécessité où ils étaient de s'ap[iropricr à l'état des esprits, d'opposer aux miracles anciens des miracles nouveaux, aux conceptions dogmatiques juives des conceptions dogmatiques chrétiennes. Il y a lieu de rétablir dans sa [lure vérilé le principe de la foi, qui est essentiellement moral, de se convaincre que des statuts religieux peuvent imposer la stricte observance, mais non produire la pure disposition du cœur, que la Religion ajoute uniquement à la morale la jjloine et entière confiance dans l'jiccomplissement, grâce à Dieu, du bien conforme à nos intentions, mais qu'elle n'a pas à nous fournir la fausse et inutile science des voies par lesquelles nous jiouvons solliciter avec succès l'assistance divine. Au surplus, aucun livre, aucun enseignement extérieur ne peut se substituer à l'autorité de la loi sainte qui est en îious. Brief\\'echsel, I, p. 1G7 172. Il semble que le contenu de ces leitres ruine les arguments do porlée d'ailleurs peu décisive par lesquels Em Arnoldt a essayé d'établir une inlluence de Lessing sur la formation des idées religieuses de Kant. V. Kritische Excurse im Gebiete der Kant-Forschung, p. igS sq.

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duite, il conçoit cependant le bonheur plus ou moins idéalisé, non seulement comme la sanction lointaine, mais déjà comme l'clTet assez prochain de la vertu. Audessus du plaisir animal, au-dessus même du plaisir humain, il y a un plaisir spirituel, tout idéal, qui est défini par de purs concepts de l'entendement '. « La liberté est le plus haut degré de l'activité et de la vie... Quand je sens qu'une chose s'accorde avec le plus haut degré de la liberté, par conséquent avec la vie spirituelle, cette chose me plaît. Ce plaisir est le plaisir intellectuel. On éprouve en lui une satisfaction sans qii'il y ait jouissance. Un plaisir intellectuel de ce genre se trouve uniquement dans la morale. Mais d'oii ce plaisir vient-il à la morale.^ Toute moralité est l'accord de la liberté avec elle-même. Par exemple, celui qui ment ne s'accorde pas avec sa liberté, parce qu'il est entraîné par le mensonge. Mais ce qui est d'accord avec la liljerté est d'accord avec la vie tout entière. Or ce qui est d'accord avec la vie tout entière cause daplaisir^. » Ainsi l'accord de la liberté avec elle-même, en même temps qu'il constitue l'ordre de la moralité, assure à l'agent le bonheur. Il est concevable par conséquent à un autre point de vue que l'ordre de la moralité puisse avoir pour contenu le bonheur universel auquel tous les êtres moraux participeraient selon ce qui leur est dû, et que chacun d'eux contribuerait par sa conduite à établir. Le bonheur universel, pris pour fm, est pleinement compatible avec la simple intention de bien faire prise comme motif. « Les qualités telles que, par exemple, la force, l'intelligence, etc., dit Kant, ne sont pas encore choses bonnes. L'homme n'est pas encore bon pour cela seul qu'il les possède ; mais la valeur morale tient à Yusaçje qu'il fait de ces qualités. Ce sont des qualités et des ficultés pour toutes sortes de fins ; ce n'est pas encore le bien même. Le bien est l'intention de la fin véritable. La disposition bonne, qui

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vise à la fin véritable, est le bien. — Quel est donc le summum bon uni ? C'est V union de la félicité suprême avec le degré suprême de capacité d'être digne de cette félicité. S'il doit y avoir un souverain bien, le bonheur réel et le bonheur mérité doivent être unis. Mais en quoi consiste ce mérite? Dans l'accord pratique de nos actions avec Vidée du bonheur universel. Si nous nous conduisions de telle sorte que le plus grand bonheur fut la conséquence d'une telle conduite au cas oi"i chacun agirait comme nous, alors nous nous comporterions de manière à être dignes d'être heureux. Le bonheur d'une créature ne peut s'accomplir qu'autant que ses actions sont dérivées de l'idée du bonheur universel et s'accordent avec le bonheur universel. La volonté divine est de telle nature qu'elle s'accorde avec l'idée du bonheur universel; elle dispensera donc le bonheur à chacun dans la mesure oii ses actions s'accordent avec ce bonheur, dans la mesure ori il s'en sera rendu digne... Si la conduite est d'accord avec l'idée du bonheur universel, elle est aussi d'accord avec la suprême volonté divine. Tel est le point de vue suprême et le fondement de toute moralité'. » Ainsi la doctrine du souverain bien n'est pas encore nettement distinguée de la doctrine du devoir, et il ne semble pas encore que la liberté puisse suffire à constituer et à réaliser le système de la moralité sans se rapporter plus ou moins directement au bonheur. Mais comment ce rapport peut-il s'expliquer ou s'établir plus précisément .►^ C'est un problème dont il semble que Kant, avant l'apparition de la Critique, et selon les idées qu'il allait bientôt produire, se soit préoccupé.

Il se trouve en effet parmi les Feuilles détachées qu'a publiées Reicke un fragment de quelque étendue ", dans lequel

a. Lose Blàlter ans Knnts Nachlass, n° G, I, p. y-ilj.

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Kant a esquissé une théorie morale fondée sur une relation de la liberté et du bonheur, analogue à la relation que la Critique établira entre le moi de l'aperceplion et Fexpérience. Cependant les termes de l'analogie qui sont empruntés à la doctrine de la Cr///^«e ne sont pas assez nettement définis pour que l'on puisse supposer cette doctrine même complètement achevée ; en outre la doctrine achevée paraît avoir exclu, comme cadrant mal définitivement avec elle, l'ébauche de système moral que Kant a ici tracée. Il y a donc tout lieu de croire que ce fragment est antérieur à 1781 '. Voici ce qu'il contient essentiellement:

Les plaisirs qui affectent notre sensibilité sont relatifs à

1. Reicke, en publiant le fragment, l'avait reporté aux années postérieures à 1780, même à 1790. Interrogé par HôlTding sur les motifs qui lui avaient fait fixer ces dates, Reicke a reconnu dans une lettre particulière du 10 novembre 1892 qu'il excluait décidément les années postérieures à 1790, que pour des raisons d'écriture il préférerait les années qui ont suivi 1780, mais que rien toutefois n'empêchait absolument d'accepter les années immédiatement antérieures à 1780. Hoffding conclut pour son compte que le fragment a été écrit quelque temps avant la dernière rédaction de la Critique de la liaison pure. V. l'article cité de Hoffding dans Y Archiv fïlr Geschichte der Philosophie, VII, p. 461. — D'après Riehl (Compte rendu de VArcJiiv fur Geschichte dcr Philosophie^ le fragment constitue un document important pour la connaissance de l'évolution de la morale de Kant et doit avoir été composé au plus lard vers le milieu de la période 1770-1780. IV, p. 720. — Forster (Z>er Enhvicklu/igsgang der kantischen Ethil;, p. 89) place le fragment aux environs de 1774. — Adickes, dans le compte rendu du travail de Forslcr {Deutsche Litteraturzeitung, 21 avril 1894, p. 487) le place aux environs de 1781, probablement avant 1781. — Menzer, dans l'étude déjà citée (^Kantsludien, III, p. 70) le place avant la Critique. — En revanche, Thon {Die Grundpriiizipien der /.antischen Moralphilosophie in ihrer EntM'ickelurig, j). 35) le place entre 1781 et 1784, plus précisément en 1788 ; les raisons qu'il invoque se ramènent à celle-ci : la Critique de la liaison pure a insuflisamment défini les rapports du problème de la liberté et du problème moral ; le fragment apporte une définition plus exacte de ces rapports, qui sera elle-même remplacée par une nouvelle définition, celle-ci décisive, dans la Grundlegung zur Metaphysik der Sitlen. — Il est vrai que la Critique de la liaison pure est loin d'avoir constitué définitivement, même les parties essentielles de la morale de Kant, et qu'elle n'est pas, dans les indications qu'elle fournit là-dessus, pleinement cohérente ; mais la concei)tion de la liberté, et incidemment de la moralité, qui est exposée dans la Dialectique, origine de la systématisation future, marque un progrès sur les idées du fragment. Thon a invoqué surtout comme terme de comparaison le Canon de la Raison pure dans la Méthodologie transcendantale ; mais outre que le rapprochement ainsi o|)érc ne serait pas aussi concluant qu'il le croit, il y a, comme nous le \ errons (deuxième partie, chapitre premier), des motifs sérieux de penser

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des manières d'être, individuelles ou spécifiques, du sujet : par suite ils ne dépendent pas de causes nécessairement et universellement valables. Au contraire, les lois qui mettent la liberté en accord avec elle-même dans le choix de ce qui cause le plaisir, fondent pour tout être raisonnable, doué de la faculté de désirer, la réalité objective du bonheur ; et dans ce bien général se trouve aussi son bien ' .

(( La matière du bonheur est sensible ; mais la forme en est intellectuelle : or cette forme ne peut être que la liberté sous des lois a priori de son accord avec elle-même, et cela non pas pour rendre le bonheur réel, mais pour que l'idée en soit possible ^ » « La fonction de l'unité a priori de tous les éléments du bonheur est la condition nécessaire de sa possibilité et de son essence. Or l'unité a priori est la liberté sous les lois universelles de la volonté de choisir, c'est-à-dire la moralité \ » (( La moralité est l'idée de la liberté conçue comme principe du bonheur (principe régulateur du bonheur a priori). Aussi faut-il que les lois delà liberté soient indépendantes de toute intention qui aurait pour but le bonheur propre, bien qu'ils doivent en contenir la condition formelle a priori \)) Leprincipe qui renferme la condition formelle du bonheur est, dit Kant dans une note en marge, « parallèle à l'apcrception ' ».

Quels rapports plus précisément Kant établit-il entre la matière et la forme du bonheur .^ D'abord il y a des données ou des exigences naturelles de la sensibilité contre lesquelles la libre volonté ne saurait aller ^ ; Kant paraît même

que les idées et les formules de celte dernière partie de la Critique sont d'un moment antérieur à l'élaboration définitive des thèses du reste de la Ctitit/ue qui concernent le problème de la liberté et le problème moral. — Il nous semble donc que le fragment a dû être écrit au moins peu de temps avant la Critique.

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