‹ La philosophie pratique de KantChapitre 92 sur 361 · P. lo-ii · texte numérisé non relu

P. lo-ii

'i. P. IO-I3.

ESQUISSE d'lNE THÉORIE MORALE 1 83

en soit le mobile. Le bien, c'est la conscience d'êlre soimême l'auteur de son propre contentement, c'est une sorte d'apcrceptio juciinda primitiva \ Mais la liberté d'oii dérive le bonlicur ne peut être cause en ce sens que si elle s'exerce conformément à une loi ; une liberté sans loi, ce serait la faculté de se contredire, d'aller contre la liberté même ; ce serait la source du plus grand mal. Il doit donc y avoir une loi nécessaire a priori d'après laquelle la liberté est restreinte aux conditions qui définissent l'accord de la volonté avec elle-même. Cette loi, posée par la raison d'un point de vue universel, détermine ce que l'on peut appeler une volonté pure, un bien pratique pur, qui, quoique formel, mérite le nom de souverain bien ; c'est cette union de la liberté et de la raison dans Tliomme qui constitue sa valeur personnelle et absolue '".

Kant explique par ces considérations pourquoi il est défendu de mentir. Dira-t-on avec les Epicuriens que le mensonge doit être évité parce qu'il porte préjudice, soit à mon bonlieur, soit au bonbeur d'autrui.^ Mais je peux être assez prudent pour ne mentir que dans des cas qui ne m'exposent point ; et quant au bonlieur d'autrui, qu'autrui y veille ! Dira-t-on avec les Stoïciens que le mensonge, qui fait tort aux autres, doit m'inspirer de l'horreur ? Mais de ce que j'éprouve je suis seul juge, et il se peut que je n'aie pas de si vives susceptibilités de sentiment. Dira-t-on avec les Platoniciens que, comparé aux idées qui expriment le souverain bien, le mensonge est essentiellement mauvais.^ Mais je n'ai pas conscience d'être arrivé à une connaissance aussi familière de ces idées. Et puis, ne sont-elles pas des produits contingents de mon éducation et de mes habitudes.^ Si le mensonge apparaît réprouvé de l'Etre suprême, que l'on prétend connaître parla raison, n'est-ce pas parce qu'il est préalablement objet de ma réprobation.^ Rien ne peut expli-

LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>iT

qiicr le mal qu'il y a clans le mensonge, sinon lopposition qu'il fait à l'accord de la liberté avec elle-même sous des lois rationnelles *. Le principe moral, c'est l'idée d'une volonté universelle et des conditions qui la rendent possible, et cette idée hypostasiée est le souverain bien, source suffisante de tout bonheur".

Il semble que ce fragment transpose dans l'ordre de la déduction transcendantale les remarques d'un caractère empirique et ^psychologique que nous avons relevées dans les Leçons sur la MéUiphysi.qiie, et d'après lesquelles « ce qui est d'accord avec la liberté est d'accord avec la vie tout entière, et ce qui est d'accord avec la A'ie tout entière cause du plaisir '. » Le but de Kant, c'est alors, étant admis que la liljcrlé gouvernée par une loi universelle est la forme de la moralité, de trouver une matière à cette forme. Or il ne croit pouvoir trouver cette matière que dans des états de scnsibdilé, donnés à leur façon comme le sont les impressions sensildcs dans l'expérience ; et, le besoin de symétrie aidant, c'est au niveau de l'entendement, non delà raison, (pi'il établit le principe moral. C'est par là, et non pas à coup sur par un eudémonisme dont les traces subsistent dans la (Jrilifjue et ne s'elTaccront jamais complètement, que le fragment peut être considéré comme antérieur à 1781. Certes il laudra encore un temps à partir de 1781 pour que Kant arrive à la conception d'une liberté qui soit à ellemême sa llii et se fournisse à elle-même son contenu, d'une volonté autonome ; mais la Critique de I<i liaison pure, en admettant la causalité pratique des idées par ellesmêmes, alTranchissait déjà la liberté de toute relation directe à une matière étrangère : c'est à la hauteur des affirmations positives réservées par la Dialecliquc qu'elle éle-

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