‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 15 sur 70 · IV. — LA LOI · texte numérisé non relu

IV. — LA LOI

En effet, l'apparence est ici le contraire de la réalité ; le phénoménisme est l'opposé de la nébuleuse inconsistante. Dans le phénoménisme, les choses ne sont pas les produits ou les manifestations visibles de substances cachées, qui sont comme si elles n'étaient pas, les choses sont les phénomènes, et, étant les phénomènes, n'étant que les phénomènes, les choses sont réelles ^

Tout phénomène, objectif ou subjectif, est donné par la représentation. Celle-ci étant toujours à deux éléments, le représentatif et le représenté, tout phénomène sera composé. On donne cependant le nom de phénomène à chaque élément découvert par l'analyse dans un tout quelconque ; les modes de l'objet, les modes du sujet sont des phénomènes comme les représentations oij ils s'unissent. Mais le phénomène est toujours relatif à d'autres phénomènes ; il n'est simple que comparé à des phénomènes plus complexes. A l'analyse aucun phénomène n'est simple ; le phénomène objectif implique des relations d'espace et de temps, le phénomène subjectif implique au moins le sentiment de conscience. C'est au moyen des relations qu'il a avec d'autres phénomènes, qu'un phénomène quelconque est saisi. « Les phénomènes sont simples et composés mais seulement les uns par rapport aux autres ; enveloppants et enveloppés mutuellement, ils s'enchaînent etj se déroulent

Premier Essai... i^c édit, p. 45-46; 2c édît., t. I, p. 99-100.

selon de certains ordres ; rien ne nous est donné que par synthèse, et rien ne nous est éclairci que par analyse... Tout est relatif, ce grand mot du scepticisme, ce dernier mot de la philosophie de la raison pure dans l'antiquité, doit être le premier de la méthode moderne, et par conséquent de la science, dont il trace la voie hors du domaine des illusions » ^

Les rapports des phénomènes, leur enchaînement, leur déroulement se produisent dans un ordre harmonieux et constant. Cet ordre même est un phénomène que l'expérience constate, dont elle vérifie la permanence. Le fait de relation des phénomènes se complète par le fait de l'ordre continu des relations. Un tel ordre constitue une loi. Une loi est un phénomène général composé par d'autres phénomènes et dont le mode d'être est toujours le même. Tout phénomène implique des rapports, tout rapport se rattache à une loi, toute loi est un ensemble de rapports, une synthèse plus ou moins vaste, plus ou moins compréhensive des rapports que les phénomènes ont entre eux. « La loi est le phénomène constant représenté comme l'ensemble des rapports des autres phénomènes ))^. Par exemple, dans le domaine scientifique, les théories de l'électricité, de la chaleur, de la lumière, groupent divers ordres de phénomènes et énoncent un phénomène qui résume les rapports de tous les autres ; dans le domaine psychologique, la conscience qui constitue l'unité de l'esprit et de la vie, la conscience est un phénomène représenté comme le rapport commun des divers phénomènes dans l'homme.

Les lois sont l'objet de la connaissance, de toute

ï Premier Essai.., V^ édit, p. 5i-52 ; 2«' édit, t. I, p. m. 2 Premier Essai... l'« édit, p. 58; 2e édit., t. I, p. 129.

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connaissance. Comprendre un phénomène physique, un phénomène moral, c'est connaître leurs rapports avec les autres phénomènes, c'est connaître leur loi. Il va de soi que les lois sont multiples ; chaque série de phénomènes a sa loi particulière ; les lois particulières peuvent être résumées dans des lois plus générales, celles-ci ne cessant pas d'être des phénomènes composés rassemblant des phénomènes plus simples. Et, sans recours à l'inconnaissable, au contradictoire, voici qu'apparaissent, dans l'univers et dans l'existence, la durée, l'unité, la sécurité, tout ce que les substantialistes demandent à la substance. La substance rejetée il ne manque rien au monde ni à la pensée. La loi apporte la stabilité, la règle, dont l'élimination de l'idée de substance semblait priver les phénomènes ; la loi élève à la permanence les phénomènes qu'elle régit'.

La loi concerne les relations en elles-mêmes, à l'état d'immobilité en quelque sorte. Mais l'identité n'est que l'une des faces de ce qui est, l'autre face est le changeipent. Dans un ensemble de phénomènes soumis à une même loi, les uns ont telle quantité, telle figure, telle force, selon la quantité, la figure, la force des autres ; tels rapports varient selon la variation des autres ; ceuxci sont déterminés par la détermination de ceux-là. Cette relation générale, plus complexe et plus compréhensive que la loi, constitue la fonction. On parle d'ailleurs de fonctions physiologiques, de fonctions intellectuelles, de fonctions mathématiques. La fonction embrasse les rapports changeants, ces rapports demeurant liés par une loi permanente. C'est ainsi que les changements qui surviennent dans un métal soumis à l'action

' Critique Philosophique,.. 1873, t. I, p. 276.

de la chaleur résultent des changements dans le degré de cette chaleur. Il y a des fonctions qui dépendent les unes des autres, telles la mémoire et le temps. Il y a des fonctions qui enveloppent d autres fonctions, telle la conscience ordonnant les facultés ou fonctions secondaires.

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