‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 16 sur 70 · V. — L'ÊTRE · texte numérisé non relu

V. — L'ÊTRE

Ces trois notions qui sont trois faits : les phénomènes, les lois, les fonctions de phénomènes, expriment tout le réel et toute la vérité. Sans eux la connaissance n'est rien et hors d'eux la connaissance n'est plus. L'être s'épuise en eux. L'être est inconcevable sans la loi, et la loi est inconcevable sans l'être. « L'être... est le nom vulgaire du rapport, et s'il est aussi le nom des phénomènes, c'est qu'il n'y a ni phénomène sans rapport, ni rapport sans phénomène »^

Mais l'être est un signe générique, un mot abstrait, un nom grammatical qui désigne toutes les relations possibles. Le langage mentionne aussi tel ou tel être déterminé, des êtres concrets. « Les êtres sont de certains ensemble de phénomènes liés par des fonctions déterminées »'% Parmi ces êtres l'expérience nous fait distinguer trois classes : les êtres inanimés, les êtres vivants, les êtres pensants. D'une classe à l'autre la complexité va croissant ; de nouveaux phénomènes, de

» Premier Essai.,, l'c édit, p. 68 ; 2^ édit., t. I, p. 144. 2 Premier Essai,,, K^ édit., p. 69; 2»^^ édit, t. I, p. 144.

nouvelles lois, des fonctions nouvelles apparaissent à mesure que Ton passe du minéral au végétal, du végétal à l'animal, de Tanimal à Thomme; mais toujours les phénomènes, leurs lois, leurs fonctions, épuisent la réalité, assurent la permanence.

Les physiciens et les chimistes cherchent et énumèrent les fonctions des corps, précisent leurs groupes divers et leurs lois particulières. D'une manière générale, les êtres inanimés, les corps sont « des fonctions distinctes de phénomènes matériels »^

Les êtres vivants se différencient des êtres inanimés par le fait qu'ils joignent sans cesse à leur propre composition quelques parties des corps environnants et se défont de quelques-unes de leurs propres parties ; ils sont, en outre, organisés. Leurs fonctions plus complexes impliquent cependant les fonctions inférieures ; les êtres particuliers sont plus nettement caractérisés. Les êtres vivants sont « une synthèse de fonctions organiques, dans laquelle reparaissent les fonctions matérielles plus ou moins modifiées, liées aux premières par des lois connues ou à connaître » ^. La botanique, la zoologie, Tanatomie, la physiologie divisent les ensembles distincts de phénomènes, les analysent groupes par groupes, fonctions par fonctions, mais la synthèse est faite avant que la science ne soit intervenue, cette synthèse est un phénomène.

Les êtres organiques et les êtres vivants sont un ensemble de phénomènes que nous nous représentons comme des sujets externes. Ils ne sont connus que dans la représentation ; représentés, ils impliquent un représentatif. A son tour le représentatif suppose le repré-

' Premier Essai,» v^ édit., p. 70 ; 2» édit., 1. 1, p. 145. * Premier Essai», \^ édit, p. 78 ; 2© édit., 1. 1, p. i56.

sente. Et comme les fonctions organiques supposent les fonctions inorganiques, tantôt les enveloppant, tantôt en étant enveloppées, de même les fonctions représentatives supposent les fonctions représentées. L'individualité qiii déjà distingue les êtres inanimés, se précise de plus en plus dans les êtres vivants ; elle atteint dans les êtres représentatifs son plus haut degré. L'homme est si bien, au milieu de l'ordre général, un ordre particulier, qu'il a pu être appelé un « microcosme ^. Pris en lui-même, l'être représentatif est « une fonction spéciale de phénomènes spéciaux, manifestés dans une sphère distincte, qui est l'individu organique » *. Cette fonction spéciale est la conscience, ces phénomènes spéciaux sont les facultés.

L'observation nous révèle des groupes de phénomènes possédant, comme nous et en dehors de nous, des qualités pareilles aux nôtres, de pareilles fonctions, et gouvernées par les mêmes lois. Des données de l'expérience nous inférons l'existence d'êtres pour soi, nos semblables, les. hommes. D'autres groupes présentent, non plus une similitude complète, mais une analogie plus ou moins grande, qui varie depuis la précision jusqu'à l'obscurité et parcourt toute l'échelle des êtres vivants. Une dernière série a une vie pour soi que nous saisissons moins bien ; l'individualité s'y efface, les fonctions propres y ont un rôle très restreint : ce sont les êtres inanimés, objets de notre sensibilité ^.

Dans la conception phénoméniste des choses, l'esprit

» Premier EssaL, \^ édit., p. 83 ; 2« édit, t. I, p. 162. La citation est empruntée à la première édition. La définition de la deuxième édition est plus complète mais non plus claire.

^ Deuxième Essai,,. i»^édit., p. 419-422 ; 2cédit., t. II, p. 235-238.

explore l'univers se fondant sur le connu, qui est luimême, pour atteindre Tinconnu ; il suit une marche scientifique. Dans la conception substantialiste, Tesprit explique le connu par l'inconnu ; il s'en faut de beaucoup que l'explication soit conforme aux méthodes de la science, il s'en faut même de tout. Le phénoméniste part de sa conscience individuelle, et les principes de causalité, de finalité, le conduisent à reconnaître des consciences analogues à la sienne, des consciences humaines, ou inférieures à la sienne, des consciences animales. Dans le règne animal, la netteté de la conscience présente des différences énormes de degré. Les esi>èces supérieures ont une conscience parfaitement claire ; leurs représentants voient, sentent, entendent, se meuvent, réfléchissent, se souviennent, et, en quelque mesure, raisonnent. A mesure que l'on suit la série descendante des espèces, la conscience s'atténue, ne se manifeste que par des signes obscurs, si même elle ne se voile pas complètement. Mais peut-on borner à telle ou telle espèce inférieure la possession de la conscience, l'accorder à celle-ci, la refuser à celle-là ? Sur quoi se fonderait la limitation ? Enorme entre le premier genre des animaux et le dernier, la différence est insensible entre les genres consécutifs. L'induction qui fait attribuer un esprit réel à l'animal, voisin de l'homme, oblige à admettre un esprit dans les êtres rudimentaires, premières ébauches de l'animalité.

L'analogie peut-elle même s'arrêter là ? Qu'est-ce qui sépare une éponge d'une fleur, et le corail de la mousse, au point de vue de la vie propre, de la vie pour soi ? Et n'y a-t-il pas des sensitives parmi les plantes ? La transition par laquelle on passe des dernières classes d'animaux aux premières classes de végétaux^ comme aussi celle par laquelle on passe des dernières classes

de végétaux aux premières classes de minéraux est insensible ; c'est là une démonstration répétée par rhistoire naturelle. La logique doit-elle et peut-elle» sans motif» rompre la chaîne des choses ? Sans doute, la nécessité de Tinduction diminue de plus en plus, tandis que de moins en moins se manifeste la conscience ; mais la conscience peut exister sanç que nous la percevions ; elle peut se réduire au minimum sans cesser d*être ; et la légitimité de l'induction demeure.

Si donc on la considère dans la forme qu'elle prend dans notre esprit, la nature est un système d'idées ; si on la considère en son fond, dans sa réalité propre, indépendante de notre esprit, la nature est un système de consciences. Croire au monde extérieur, c'est croire à l'existence de consciences distinctes de la nôtre, mais analogues à la nôtre. « Le monde peut se comprendre comme un ensemble de consciences coordonnées » '.

Année Philosophique,,, 1899, p. 36.

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